Climat: le temps des investisseurs

Photo Vincent Champain / Directeur des opérations France, General Electric, co-président, Observatoire du long terme / January 17th, 2016

Les engagements des Etats ne suffiront pas pour limiter le réchauffement à 2°C, et les contraintes juridiques sont faibles. Du point de vue des investisseurs, le fait principal est que la grande majorité des pays du monde viennent de marquer leur intention de faire plus contre le réchauffement climatique, c'est-à-dire d'augmenter le prix implicite futur des gaz à effet de serre, tout renforçant la crédibilité de cette augmentation et son caractère universel. Cette visibilité est la bienvenue, à un moment où apparaissent les signes d'un essoufflement de l'innovation en matière climatique.

L’accord de Paris sur le climat a été salué comme un succès diplomatique, mais peut-il faire du climat une priorité pour le monde économique ? Les optimistes noteront que plusieurs entrepreneurs ont annoncé des investissements significatifs dans ce domaine : Mark Zuckerberg ou Bill Gates aux Etats-Unis, mais aussi Jack Ma, le dirigeant du géant asiatique Alibaba. Les pessimistes objecteront d’une part que ces engagements sont antérieurs à l’accord sur le climat, et, d’autre part, que le fait que le financement de philanthropes dépasse celui des États n’est peut-être pas un si bon signe !

Pour essayer d’y voir un peu plus clair, il convient de noter que l’objectif de réduction des émissions globales de gaz à effet de serre revient à donner à ces dernier un « prix implicite », c’est-à-dire qu’il soit suffisamment coûteux d’en émettre, et profitable d’en capturer ou d’en éviter, afin que les émissions nettes s’annulent à la fin de ce siècle. Actuellement, ce coût est dans beaucoup de cas égal à zéro – il peut être même négatif dans les situations où les énergies fossiles sont subventionnées.

L’accord de Paris ne fixe pas, en soi, un prix aux gaz à effet de serre – c’est d’ailleurs ce que lui reprochent une partie des ONG. Cette critique ignore le fait qu’un tel accord aurait sans doute été impossible : en faire une situation de principe aurait empêché tout accord. Quand on voit la difficulté pour obtenir un vote entre 5 copropriétaires pour ravaler l’immeuble qu’ils partagent, on comprend le défi à faire adopter un accord par 195 délégués représentant des pays aussi différents que le Mali, la Suède, le Qatar ou Vanuatu sur un sujet aussi complexe que le climat. Depuis Rio en 1992, il y a ainsi eu 21 conférences mais aucun accord.

En revanche, ce que définit l’accord de Paris c’est un certain nombre de principes sur lesquels s’accordent les pays signataires. D’abord traiter le sujet du climat sérieusement, dans toutes ses dimensions (recherche scientifique sur le réchauffement, lutte contre le réchauffement et adaptation aux effets de ce réchauffement). Ensuite, fixer des objectifs de réduction des gaz à effets de serre – les fameux INDCs. La très grande majorité des pays émetteurs ont soumis de tels engagements.

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On sait qu’en l’état ces engagements ne suffiront pas pour limiter le réchauffement à 2°C – l’accord prévoit d’ailleurs le renforcement de leur ambition. On sait aussi que, comme pour tout accord international, la force principale de celui-ci tient essentiellement à la valeur de la parole donnée par les États qui le signeront : la principale sanction en cas de non-respect sera le « naming and shaming » de la part de ceux qui suivront la mise en œuvre de ces accords.

Néanmoins, du point de vue des investisseurs, le fait principal est que la grande majorité des pays du monde viennent de marquer leur intention de faire plus contre le réchauffement climatique, c’est-à-dire d’augmenter le « prix implicite » futur des gaz à effet de serre, tout renforçant la crédibilité de cette augmentation et son caractère universel.

Cette visibilité est la bienvenue, à un moment où apparaissent les signes d’un essoufflement de l’innovation en matière climatique. Cet essoufflement est dû à la fois à la crise financière (réduisant la capacité des entreprises à investir), la baisse du prix des énergies fossiles dans les pays développés (limitant les investissements des nouvelles « utilities »), la crise des finances publiques notamment en Europe (conduisant les États à réduire leurs déficits : la part des États dans la R&D sur l’énergie a baissé) et l’instabilité des politiques favorables aux technologies vertes (les évolutions dans la structure et le niveau des incitations poussant les investisseurs à choisir des secteurs plus profitables).

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L’existence d’un accord mondial marque également une évolution de taille par rapport aux stratégies actuelles, qui étaient purement nationales ou régionales. Des stratégies nationales étaient difficilement soutenables sur un sujet où chaque pays ne peut avancer que s’il a le sentiment que les autres font une partie du chemin. À l’inverse un accord mondial, même s’il n’est pas totalement contraignant, rassure chaque pays que « chacun fait une partie du chemin », ce qui rend politiquement plus acceptables les efforts demandés dans un pays donné. Les actifs ou les technologies qui émettent vont mécaniquement perdre de leur valeur (mines de charbon ou extincteurs utilisant des fluides à effet de serre élevé), ceux qui en absorbent (les forêts ou les projets de production d’énergie renouvelable) vont en gagner et les investissements permettant de développer ce type de technologie vont gagner en rentabilité.

C’est dans ce contexte que beaucoup d’entreprises ou d’associations d’entreprises ont salué l’accord de Paris – comme l’USCIB aux États-Unis, le MEDEF en France ou leurs équivalents dans d’autres pays. On peut également s’attendre, dans les années qui viennent, à voir davantage les acteurs économiques s’impliquer sur les sujets climatiques, à au moins deux titres. D’abord, pour annoncer des investissements dans les technologies à bas carbone ou des désinvestissements dans les technologies touchées par la hausse du « prix implicite » du carbone. Il est en effet de la nature des entreprises de réagir aux évolutions de prix ou de parier sur des évolutions probables pour allouer au mieux les ressources que leurs confient leurs actionnaires. Ensuite, pour engager avec les gouvernements un dialogue concernant la mise en pratiques de leurs engagements de réduction des émissions. En effet, l’analyse des politiques mises en œuvre actuellement fait encore apparaître des écarts considérables en termes de « prix implicite » des gaz à effet de serre. (Sur les différents outils permettant d’implémenter un tel prix, voir le rapport « Transition Through Innovation »)

Selon l’OCDE qui a analysé un échantillon de dispositions mise en place parmi les pays membres (“Pricing Carbon”, Policy Perspective, OECD, 2013), ce prix varie de presque zéro (par exemple, dans le cas du développement de l’hydroélectricité au Brésil dont le coût est comparable à celui d’énergies fossiles) à plus de 1000 dollars par tonne d’équivalent CO2 évité (programme de biocarburant au Danemark).

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Un dialogue renforcé entre acteurs économiques et décideurs politiques sera donc nécessaire pour assurer que les contraintes et les moyens mis en place pour respecter les objectifs de réduction des émissions soient le plus abordables possibles, c’est-à-dire qu’elles se concentrent sur les options qui présentent le coût par tonne d’équivalent C02 évité le plus bas possible. Les citoyens du monde ont tout à y gagner : plus les solutions mise en place seront abordables et plus les entreprises inventeront des solutions encore plus abordables que celles qui existent actuellement, et plus le coût économique de la transition climatique sera bas.

C’est un enjeu clef des années à venir, à deux titres. D’abord pour des raisons sociales, puisque que ce seront in fine les ménages qui paieront ce coût : plus il sera bas, plus l’effet sera réduit sur leur pouvoir d’achat. Ensuite, pour des raisons de soutenabilité de la transition climatique : si elle est trop coûteuse ou si l’effort est mal réparti, nous courrons le risque de voir certains pays refuser cet effort. Dans une telle situation, on risquerait un cercle vicieux – d’autres pays refusant l’effort au motif que d’autres en font de même, avec le risque d’un « effet domino » qui finisse par anéantir toute ambition.

À la suite de la réussite diplomatique que représente l’accord de Paris, c’est donc d’une réussite économique dont nous aurons besoin dans les années qui viennent. Après le temps de diplomates, c’est maintenant sur les entreprises et les chercheurs que repose cette réussite. Et elle ne sera pas possible si les signaux économiques ou juridiques qui leur sont donnés sont contradictoires avec l’ambition de l’accord du 12 décembre.

Note des éditeurs. Cet article, pour lequel Vincent Chjampain tient à remercier le groupe “Innovation” de l’Observatoire du Long Terme, est paru à l’origine dans notre édition chinoise, publiée conjointement avec l’université Jiaotong de Shanghai, SJTU ParisTech Review.

 

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