Vers une écologie industrielle

Photo François Grosse / Chargé de mission auprès du directeur général exécutif, Veolia Environnement / December 21st, 2011

Pour avancer vers une économie durable, prélevant moins de ressources naturelles, on ne doit pas raisonner contre la croissance, mais avec elle. La question de la soutenabilité doit être abordée d'une manière dynamique. En partant d'une nouvelle modélisation des flux et des stocks du cycle de la matière, on peut imaginer l'économie de demain.

Parmi les économistes du développement durable, vous vous distinguez par l’attention que vous portez à la croissance économique.
François Grosse:
En réalité nous n’avons guère le choix: croître est aujourd’hui la seule chose que nous savons faire, et ce n’est pas pour rien que les hommes et femmes politiques s’inquiètent tant pour la croissance économique. Or depuis un siècle, en dépit de soubresauts occasionnels, cette croissance va de pair avec une accélération régulière de l’usage des matières premières. Prenons un exemple. La production mondiale d’acier brut a été multipliée par trente au XXe siècle et la croissance moyenne, bon an mal an, est de 3,5%. Ce taux de croissance tendanciellement constant définit précisément une courbe exponentielle.

La croissance de l’usage des matières premières est d’abord un fait, une donnée incontournable de la vie des sociétés modernes. La dématérialisation apparente d’une partie de l’économie ne peut faire oublier ce fait.

Il ne s’agit pas seulement, entendons-nous bien, de l’accès de millions de personnes, dans les pays émergents, à la consommation de masse. Dans les pays développés, même si nous avons l’impression d’une certaine stagnation économique et quelles que soient les illusions que nous nourrissons sur notre sobriété, nous continuons à consommer toujours plus, et donc à utiliser et accumuler toujours plus de matières premières. Prenez par exemple le parc automobile: de 1996 à 2008, 20% des immatriculations de voitures neuves en France ont été consacrées à la croissance du stock de véhicules – et je ne mentionne qu’en passant le poids moyen croissant des voitures. En France toujours, entre 1970 et 1996 la surface habitable moyenne par habitant est passée de 22 m2 à 35 m2 en moyenne, soit une augmentation de plus de 60%. Et pendant ce temps la population a augmenté.

La première donnée de l’équation que nous cherchons à résoudre pour imaginer le développement durable, c’est donc une exponentielle ascendante.

Dans ces conditions la décroissance est-elle une utopie?
A très long terme l’idée d’une décroissance matérielle est incontournable, dans la mesure où nous vivons dans un environnement physiquement limité et que les ressources de notre planète ne sont pas inépuisables. Mais la perspective d’une décroissance reste aujourd’hui extrêmement éloignée et nous sommes bien en peine d’imaginer à quoi elle ressemblera. Car il y a dans cette idée des points cruciaux qui interrogent les fondements mêmes de l’économie: comment imaginer par exemple de faire tourner une économie, de motiver les différents acteurs à investir, à immobiliser du capital, sans «récompense» à court ou moyen terme?

Ce sont des questions de fond, et nous n’avons pas le début d’une réponse. J’ajouterai que d’une certaine façon, parler exclusivement de décroissance aujourd’hui, c’est échapper au véritable problème des prochaines décennies, qui se pose dans d’autres termes: ce problème, c’est comment continuer à croître tout en maîtrisant dans la durée notre consommation de matière première et d’énergie. Toute la question de parvenir à opérer un découplage entre la croissance économique et la consommation de matières premières primaires.

C’est dans cette perspective que le recyclage prend son intérêt, en permettant d’élaborer un modèle de croissance quasi-circulaire. C’est un défi: il s’agit en quelque sorte d’aplatir une exponentielle ascendante. Dans l’absolu, la question de la «prospérité sans croissance», pour reprendre la formule de l’économiste britannique Tim Jackson, reste posée; mais l’enjeu aujourd’hui est bien d’organiser une transition vers l’économie durable, notamment en fixant des ordres de grandeur et des objectifs pour l’action, sans remettre en cause pour l’instant le seul moteur dont nous disposons pour l’équilibre économique et social: la croissance.

Sur quelles échelles de temps peut-on raisonner?
Il ne faut pas se faire d’illusion, nous parlons de long terme, et si l’on tente aujourd’hui de concevoir des politiques publiques des ressources, c’est un horizon de deux ou trois générations qu’elles doivent viser. On le voit bien avec les questions climatiques, qui sont du même ordre: quelques décennies ne suffisent pas pour inverser des tendances aussi lourdes que celles de la consommation et de l’usage des matières premières.

Un premier horizon à 2050 peut permettre de poser quelques jalons car, à cette date, on peut penser que les émergents auront achevé leur rattrapage. Mais d’ici là on ne peut imaginer que les pays développés acceptent d’entrer en décroissance pour compenser le surcroît de consommation en Asie et en Afrique. Et il serait illusoire de penser qu’une fois le rattrapage opéré, tout devient simple; car le besoin de croissance n’est pas lié à la richesse moyenne. On le sait depuis longtemps, à la fois via les statistiques et grâce aux analyses de sociologues comme Baudrillard, qui montrait dès les années 1970 que le propre de la société de consommation n’est pas de viser la satisfaction des besoins matériels.

Un changement de modèle devra avoir lieu, l’enjeu est aujourd’hui de le préparer. Mes réflexions visent à repérer les points d’inflexion, anticiper, modéliser la dynamique actuelle afin de déterminer les conditions d’une transition. Il reste ensuite à concevoir les ressorts d’une économie respectant ces conditions; ce défi est immense.

Sur quelles bases construisez-vous votre raisonnement?
Tout d’abord on ne peut éviter de prélever des ressources et d’en perdre. Mais on peut et on doit faire en sorte que le flux de ce qui tourne dans l’économie soit plus important que les flux entrants et sortants. C’est le cœur du modèle.

Il faut donc raisonner en termes de flux et de stocks. Cela n’a rien de révolutionnaire, mais il y a différentes manières de le faire et sur ce point d’importants progrès sont possibles. La description du cycle de la matière oublie très souvent la variation des flux, qui résulte de la croissance. De même, on a peu exploré jusqu’ici le rôle que joue le stock de biens en usage sur l’épuisement des ressources. Or si l’on veut infléchir la courbe des entrées et des sorties il est important de considérer tous les paramètres.

Il est également important de repérer de bons indicateurs. L’un d’eux est le temps de séjour d’une matière première dans l’économie. Reprenons l’exemple de l’acier, le matériau majeur le plus recyclé aujourd’hui: après la transformation du minerai de fer en métal, il y a un passage en usine, la transformation en une pièce automobile ou un élément de machine à laver, qui va être utilisé quelques années avant d’être rejeté en déchet par son dernier utilisateur. Pour vous donner une idée des ordres de grandeur, j’avais d’abord adopté pour l’acier un temps de séjour moyen de 17 ans dans l’économie; l’International Panel for Sustainable Resource Management de l’UNEP évalue quant à lui cette durée entre 25 et 40 ans. C’est une durée moyenne, qui marie aussi bien l’usage du métal en charpente métallique qu’en cannette de boisson.

Pour une consommation donnée d’une matière première, le recyclage réduit le besoin de puiser dans les gisements naturels, toutes choses égales par ailleurs. Il est la condition indispensable pour retarder les échéances de raréfaction des sources de matières premières tout comme les effets cumulés de leur extraction et de leur transformation sur l’environnement. Mais en situation de croissance permanente des consommations de matières, tendanciellement à taux constant par hypothèse, le recyclage se révèle en général dramatiquement insuffisant, sauf à le combiner avec deux autres facteurs pour viser, à terme, une économie en croissance “quasi-circulaire”.

Celle-ci réunirait trois conditions: une faible croissance matérielle; une faible accumulation, avec comme horizon de rejeter (dans les déchets) presque autant de matière qu’elle en consomme; et enfin un recyclage de l’essentiel des déchets non renouvelables.

Si le principe est simple, son application doit être très complexe.
Bien sûr, notamment parce qu’elle met en jeu des données multiples et de nombreux acteurs, et qu’elle traite, comme l’action contre le changement climatique, d’un problème global. On peut néanmoins opérer des modélisations, et sur ce point la recherche progresse. L’OCDE par exemple travaille depuis quelques années sur des principes de comptabilité matière qui seront une base de travail précieuse.

Il faut noter que la réflexion peut être segmentée: si l’équation est de portée générale, ses paramètres ont des valeurs différentes en fonction des matières premières considérées; et s’il est évident que les usages des différentes matières interfèrent les uns avec les autres, on peut cependant en isoler l’analyse quantitative. On a certes fini par réaliser la nature systémique de phénomènes comme la consommation de matières premières, et c’est un acquis essentiel; mais il reste qu’au plan de la dynamique des flux on peut aussi représenter ces phénomènes comme une série de problématiques disjointes, plus limitées: l’usage de l’aluminium peut se substituer à celui du fer au cours du temps, mais une tonne de fer reste une tonne de fer tout au long du cycle de la matière. En traitant la question de cette manière, on évite de céder au fatalisme que suscite parfois une trop grande complexité, car en isolant les problèmes on se donne une chance de les traiter.

Pour ma part, je travaille à repérer la façon dont les flux s’équilibrent, afin de comprendre dans quelles conditions on peut significativement décaler dans le temps la consommation de matière première primaire (celle puisée directement dans les gisements naturels). Il s’agit, en simplifiant, d’une équation à quatre inconnues: l’enjeu est de parvenir à représenter mathématiquement la relation entre la durée de ce décalage, le taux d’efficacité du recyclage (la proportion entre la matière recyclée et celle contenue dans les déchets), le taux de croissance de la consommation totale d’une matière, et le temps de séjour moyen d’un matériau donné dans l’économie (ou encore son taux d’accumulation dans l’économie, ou son taux de rejet dans les déchets).

Quels résultats obtenez-vous?
Tout d’abord une série d’ordres de grandeur. Il apparaît en premier lieu qu’au-dessus de 2% de croissance dans la consommation mondiale d’une matière première, l’effet du recyclage est insignifiant, quelle que soit l’intensité à laquelle il est pratiqué. En fait, il ne commence à être significatif qu’au-dessous de 1% de croissance annuelle de la consommation d’une matière première. Dit autrement, la croissance de la consommation totale de la matière (primaire + recyclée) apparaît d’après mon analyse comme le paramètre principal.

Ensuite, si l’on veut un impact réel, le taux d’efficacité du recyclage doit être très élevé, entre 60 et 80% ou davantage. C’est-à-dire que 60 à 80% des quantités d’une matière première présentes dans les flux de déchets doivent être recyclés dans l’économie.

Enfin, pour que le recyclage soit utile à long terme le taux d’accumulation, c’est-à-dire l’addition nette aux stocks, doit être inférieur à 20%: l’économie doit rejeter dans les déchets au moins 80% de ce qu’elle consomme de chaque matériau.

Taux de croissance de la consommation, efficacité du recyclage et taux d’accumulation (ou de rejet) sont donc trois leviers pour une meilleure gestion des matières premières non-renouvelables, qui retarderait substantiellement les échéances de consommation cumulée des ressources primaires. Ils ont pour eux d’être pratiquement indépendants les uns des autres et d’être précisément définis.

Un aspect important de ces analyses est de montrer que les approches purement environnementales de la soutenabilité de l’économie, qui se contentent généralement de décompter les ponctions et les rejets dans la nature, sont inopérantes si l’on veut mettre en œuvre des politiques efficaces. C’est un travers que l’on retrouve dans les nomenclatures de comptabilité matière, qui ont tendance à se concentrer sur les flux de matière primaire consommée, alors qu’il est indispensable de raisonner sur les flux de matière totale, qui permettent de mieux apprécier la dynamique réelle de l’économie de la matière. La croissance de l’économie ne repose pas sur la consommation de matières premières primaires, mais de matières premières totales (primaires + recyclage).

C’est ce que montre l’exemple du plomb: si l’on ne considère que l’extraction de matière première primaire, on voit les courbes baisser entre 1970 et 1995, alors qu’en réalité la consommation mondiale de plomb n’a cessé de croître. Le taux de recyclage a augmenté dans cette période jusqu’à atteindre son optimum, et une fois celui-ci atteint la consommation de matière primaire a recommencé à augmenter.

Le recyclage est essentiel, mais il faut se garder de l’illusion qu’il jouerait à lui seul un rôle déterminant dans la préservation des gisements et la réduction des impacts environnementaux des consommations primaires. Rien n’est possible si l’on n’essaie pas de ralentir la croissance des consommations de matières premières ni de maîtriser la croissance des stocks de matière en cours d’usage.

Dans l’immédiat cependant, pour maintenir de la croissance économique tout en stabilisant ces stocks, il faudrait faire tourner de plus en plus vite la machine à recycler?
Ou la faire tourner de mieux en mieux. C’est en tout cas ici que l’on peut chercher une solution compatible avec nos modèles économiques actuels, centrés sur la croissance.

Mais ne nous égarons pas: l’idée n’est pas d’inciter à produire toujours plus de déchets. Le critère significatif n’est pas la masse du flux de déchets, mais sa valeur relative à la consommation de matière. Le véritable levier reste donc l’addition nette aux stocks, et non le flux de déchets. C’est en subordonnant peu à peu la consommation de chaque nouvelle unité de matière première au démantèlement d’une autre unité de matière première, rejetée en déchet, qu’il sera possible d’affaiblir efficacement le taux d’addition aux stocks.

Est-ce possible autrement que par la contrainte?
Les normes qui pourront être édictées, sous forme de quotas par exemple, contribueront à redéfinir la façon dont on prendra le cycle de la matière. Mais cette redéfinition est d’abord un phénomène économique, qui devra être accompagné et probablement anticipé par les acteurs.

Aujourd’hui, on a tendance à focaliser les efforts sur la maîtrise du rejet de déchets, alors que l’analyse dynamique montre que l’essentiel se joue au niveau de la production de matières premières : non plus un flux sortant, mais un flux entrant. Pour le moment, dans les politiques publiques notamment, on cible les producteurs de déchets, en essayant de les inciter à modérer leurs rejets, au risque de privilégier l’accumulation de matières; et l’on cherche à favoriser le recyclage en pesant sur les alternatives offertes au traitement de ces déchets. Or, au fond, la question essentielle n’est pas quelle quantité de déchets est produite, ni quelle part des déchets est recyclée, mais quelle part des matières premières provient du recyclage. On voit ainsi émerger ce qu’on appelle l’écologie industrielle.

Peut-on imaginer, pour activer l’émergence de ces nouveaux cycles de la matière, une rémunération des producteurs de déchets?
Cela existe déjà dans le monde industriel, où les déchets de type cartons et métaux font l’objet d’un commerce. Il peut sembler plus difficile de pousser ce type de rémunération jusqu’aux ménages, mais on observe aujourd’hui en Allemagne l’émergence d’un nouveau modèle, la poubelle bleue, mise directement à la disposition des citoyens par des opérateurs privés qui se rémunèrent sur la vente des contenus.

Il existe de nombreuses façons d’activer la dynamique des flux physiques. Des politiques publiques visant cet objectif peuvent mobiliser des instruments financiers et fiscaux (incitations positives et négatives), mais aussi réglementaires… et leur mise en œuvre peut être progressive. L’exemple des quotas de carbone dans l’Union européenne montre qu’on peut raisonner d’une façon ambitieuse. Il montre notamment que les prix ne sont qu’une partie de la solution, et qu’une forme de rationnement peut avoir une efficacité. On peut théoriquement imaginer un système de certificats où, pour pouvoir consommer des matières premières, il faudrait prouver que quelque part dans l’économie quelqu’un a démantelé une quantité presque équivalente de la même matière. On maîtriserait ainsi le taux d’addition aux stocks.

Autour de cette gestion de la rareté se développeront forcément de nouveaux services, techniques ou financiers. Ils nécessiteront certainement une maîtrise innovante et ambitieuse de l’information, pour localiser efficacement la matière dans l’économie et mettre en relation les acteurs, par exemple. C’est une autre économie qui est en gestation.

Cela amène les entreprises actives sur le recyclage, comme Veolia Environnement, à se déplacer du tri des déchets vers la régénération des matières premières, et à s’intéresser à de nouveaux modèles d’affaires reposant sur la valorisation de l’information. Les lignes bougent, sans doute aussi parce que des lieux de valeur ajoutée apparaissent. Ce sont des opportunités qui apparaissent. Pour apprendre à les repérer, il faut désormais considérer l’ensemble du cycle de la matière.

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Note des éditeurs : Veolia est mécène de ParisTech Review. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de M. Grosse et ne reflètent pas nécessairement celles de Veolia.

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By the author

  • Vers une écologie industrielleon December 21st, 2011
  • Bernard CA

    Aussi intéressant que soit le regard économique, il a aussi l’inconvénient de négliger les inerties sociales et culturelles. C’est aussi au niveau des valeurs et des pratiques qu’il faut réfléchir : http://www.mouvements.info/La-decroissance-soutenable-face-a.html

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  • Phlev

    Bonsoir, La pénurie imposera à l’instar de la flambée des prix l’innovation fusse celle du recyclage ! J’ai foi dans l’intelligence des chefs d’entreprise, des décideurs. L’écologie est une composante de la stratégie industrielle (nous sommes de plus en plus sensibles aux empreintes de nos conceptions, fabrications et consommations) La contrainte du marché sera un levier d’amélioration , d’innovation …de créativité… Bien à vous PhLEV

  • Cyril Francois

    Je viens de lire l’article, 6 mois après sa publication. Je préciserai juste que les enjeux énergétiques et de matières premières sont aussi politiques et étroitement liés aux destins nationaux.

    Votre article est intéressant, mais laisse croire qu’une fois les pays émergents arrivés à un niveau de développement proche du nôtre, une entente sur la mise en place d’une politique économique durable est possible. Je n’en suis pas si sûr.

    En effet, à cette date, l’outil de production principal des puissances émergentes sera toujours basé sur le modèle de consommation de matière première primaire. L’outil a été conçu pour fonctionné sur la base d’une croissance élevée pour une croissance élevée. Il est aussi d’autant plus fragile que sa capacité est importante (sa santé est lié à la quantité de flux transformé). Je ne pense donc pas qu’un pays ruinera son tissu économique.
    Si tension il y a sur les matières premières primaires, les politiques nationales primeront sur celle d’une coopération internationale visant à rationner la consommation. Il suffit d’observer le comportement des États-Unis (ancien toute puissance) ou de la Chine pour constater que la limitation d’accès à leurs matières premières primaires est de conserver un stock stratégique visant à repousser la pénurie de matière au sein de leur frontière. Après des pays peu consommateur de matière comme le canada et l’Australie prennent le relai, mais malheureusement que sur une partie du marché et pour le plus grand bonheur de ces grands consommateurs.

    Alors vous proposez, pour palier à ce problème, de changer le modèle de croissance, en considérant dans un premier temps de prendre en compte la matière première totale. Soit, mais dans ce cas c’est tout l’outil de production qu’il sera nécessaire de changer. Peu d’industries sont capables de consommer des matières premières « totales ». Les marchés de matière première en tension actuellement sont aussi ceux des matières difficilement recyclable (excepté le fer, le cuivre). Aucun outil de production basé sur une croissance forte fera le parie de se baser sur la matière première totale, connaissant le poids des verrous technologiques et même si la quantité de matière recyclable devient suffisante.

    Aussi vous proposez de dissocier une partie de la croissance de la consommation de matière première primaire. Je vous rejoins sur ce point. Cependant cela sous entend de revoir le modèle économique aux travers d’une action politique transnationale. Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler l’ambiance de la scène politique et de sa relation avec l’économie financière très fermement contre une réforme d’envergure. De plus cette dernière attire toujours plus d’investissement depuis son avènement en 1980 qui ne profitent pas à la mutation de l’outil de production.

    Autrement dit, j’en arrive à la conclusion de ma critique. Je n’ai en réalité aucun désaccord sur votre modèle que je trouve plutôt juste, seulement vous n’abordez, à mon sens, pas assez la question politique. Sachant que cette dernière décennie à vue les politiques étatiques reprendre beaucoup de force et que les puissances économies transnationales (grands groupes, entreprises publique, acteurs institutionnel etc…) ne prennent pas leur responsabilité qui est la leur, à leur place.

  • http://www.facebook.com/francois.grosse Francois Grosse

    Je saisis mon clavier plusieurs mois après ces commentaires, très intéressants. Tous trois prolongent ma réflexion vers ses conséquences ou vers ses attendus ; si dans cette interview j’avais décrit le fonctionnement d’un moteur d’automobile, l’un des commentaires ébaucherait les conditions à réunir pour fabriquer ensuite une voiture ; l’autre évoquerait la capacité des constructeurs à la réaliser ; et le troisième soulignerait la nécessité de former les conducteurs.

    Le grand intérêt que présentent les matières premières non renouvelables au regard de l’étude des enjeux de long terme d’une croissance économique, c’est que ces matières ne nous offrent pas d’échappatoire : les atomes de fer restent des atomes de fer, et ceux dont nous disposons aujourd’hui sont les mêmes que ceux dont nos ancêtres disposaient il y a cinq mille ans, tout comme ceux dont nos descendants disposeront. Modéliser les flux et les stocks dans une économie en croissance est par conséquent assez simple, et conduit à formuler ce qu’on pourrait appeler des « lois », au sens où elles désignent des phénomènes économiques qui sont en fait des phénomènes physiques.

    L’une d’entre elles est qu’il n’est pas possible de ralentir ou de retarder significativement l’épuisement des gisements d’une matière première, même par un investissement immense dans le recyclage, si la consommation totale de cette matière première (primaire + recyclée, c’est-à-dire telle que recensée dans les annuaires statistiques) croît à plus de 1% par an. Ce n’est qu’en dessous d’une croissance annuelle de 1% qu’un recyclage commence à retarder substantiellement les prélèvements dans la ressource primaire, c’est-à-dire les gisements du sous-sol terrestre (voir mes articles sur le sujet mentionnés en bibliographie)

    En édictant cette « loi », je ne formule pas une proposition ou un souhait, encore moins une prédiction quant à l’évolution de l’économie pour les quatre ou cinq prochaines décennies. Je souligne un fait. Tant que l’économie humaine suscite une croissance des consommations matérielles, de fer, de cuivre, d’aluminium, de lithium etc., supérieure à 1% par an, il n’existe pas de politique durable relative à ces matières premières (ce qui ne remet pas en cause les grandes vertus locales et momentanées du recyclage, au demeurant).

    Si l’on passe ensuite au domaine des recommandations ou des supputations, qui est naturellement ouvert à la controverse, alors on peut d’abord facilement convenir qu’il serait judicieux, dans l’intérêt de nos enfants et petits-enfants, de songer à tendre vers une économie durable – qui ralentirait significativement l’effet de la croissance économique sur l’épuisement des gisements, pour ce qui concerne les matières premières. Cela m’amène à la réponse aux trois commentateurs.

    Avec le premier, je conviendrai qu’il s’agit d’un défi immense – bien plus considérable, selon moi, que la réduction des émissions mondiales de gaz carbonique car cet enjeu-ci télescope les fondements mêmes de notre économie. La probabilité que l’humanité parvienne à penser et à adopter massivement des politiques en ce sens dans les prochaines décennies est bien faible ; cette probabilité est même nulle tant que les
    trois-quarts de la population humaine essaient de s’équiper en biens de première nécessité.

    Par ailleurs, la relation entre les prix des matières premières et l’évolution de leur rareté a été étudiée. Malheureusement, il en ressort que l’évolution historique des prix ne vérifie
    pas du tout, en général, la relation théorique qu’elle devrait connaître avec la rareté des ressources. C’est-à-dire qu’on ne peut pas compter simplement sur la fixation des prix par les agents économiques pour anticiper les mesures de transformation nécessaires à une économie durable. La principale raison en est simple, et le deuxième commentateur la souligne lui-même : les entreprises réagissent à la pénurie présente ou imminente et à la flambée des prix qui l’accompagnent ; or l’enjeu ici n’est pas de réagir à une pénurie mais d’en repousser l’échéance, ce qui nécessite une anticipation supérieure de
    plusieurs ordres de grandeur aux échelles de temps des investisseurs.

    Enfin, je rejoindrai le troisième commentateur sur la conviction que transformer notre économie de croissance en une économie durable, axée sur cette « croissance quasi-circulaire », constitue non seulement un enjeu de théorie économique, de politique publique et de business models, mais aussi (surtout ?) de société. J’aimerais ici
    citer le sociologue Jean Baudrillard (Le système des objets, Gallimard, 1968) : « On peut concevoir en effet la consommation comme une modalité caractéristique de notre société industrielle – à condition de la dégager une fois pour toutes de son acception
    courante : celle d’un processus de satisfaction des besoins. (…) (L’objet) est consommé – non jamais dans sa matérialité, mais dans sa différence. (…) Ceci explique qu’IL N’Y AIT PAS DE LIMITES A LA CONSOMMATION. Si elle était ce pour quoi on la prend naïvement: une absorption, une dévoration, on devrait arriver à une saturation. Or, nous savons qu’il n’en est rien (…) »

    Ce qui m’amène à reboucler – et conclure – avec le premier commentateur : assurément, il ne suffira pas à l’humanité de satisfaire les besoins matériels des populations les moins riches pour qu’un ralentissement suffisant de la croissance matérielle en résulte spontanément ; au contraire, même, puisque le besoin de consommer n’a pas de limite et ne repose pas essentiellement sur nos besoins matériels, mais sur notre besoin de nous différencier au regard d’un code de représentation
    sociale. Vaste programme, donc.

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