Bitcoin et banques centrales: vers une révolution monétaire?

Photo Jia Kai / PhD graduate at the School of Public Policy and Management of Tsinghua / November 25th, 2016

La naissance de Bitcoin en 2009 a marqué une étape décisive dans l’avènement des monnaies virtuelles. Au cours des sept années suivantes, le réseau mondial de Bitcoin a atteint une valeur de 10 milliards de dollars et les banques centrales ont commencé à s’inquiéter des moyens de suivre la tendance, à la fois d’un point de vue systémique et technologique. Les débats sur la légitimité des monnaies numériques sont interminables, qu’il s’agisse de spéculations sur la possibilité qu’elles remplacent les monnaies fiduciaires, de la possibilité d’instituer un mécanisme de gouvernance comparable à celui des banques centrales. Même si ces hypothèses audacieuses restaient lettre morte, cette innovation monétaire pourrait-elle compléter le système monétaire actuel ? Nous examinerons ici ces possibilités et ces hypothèses en fonction des recherches, des technologies et des réglementations existantes. Nous offrirons une vision panoramique et des discussions plus abouties sans pour autant proposer de conclusion définitive en raison de la complexité du système monétaire et du caractère encore embryonnaire des monnaies virtuelles.

Qu’est-ce que Bitcoin ? Cette monnaie virtuelle a été conçue pour crypter les transactions et échapper au filet des agences centrales, dans l’esprit du mouvement Cypherpunk qui prône moins d’interférence gouvernementale dans la sphère privée. Les premières monnaies virtuelles, comme E-Cash ou B-Money, ne parvenaient pas à atteindre ces objectifs. Les barrières technologiques ne furent surmontées qu’avec l’émergence de Bitcoin. Même si les transactions de Bitcoin sont traçables, la technologie de cryptage asymétrique garantit la confidentialité et l’anonymat. Qui plus est, Bitcoin tient un registre décentralisé des transactions grâce à la technologie blockchain. Chaque nœud du réseau peut enregistrer et vérifier les blockchains qui contiennent l’historique des transactions. Toute tentative de falsification est détectée et automatiquement diffusée sur l’ensemble du réseau. Ainsi, Bitcoin peut remplacer le système de monnaies traditionnel fondé sur l’implication d’un tiers (banque ou banque centrale) capable d’assumer une fonction de règlement.

De fait, le but initial de « Satoshi Nakamoto », l’inventeur présumé de Bitcoin, était de mettre à mal la position centrale occupée par les banques centrales. Même si nous ne connaissons pas vraiment la vraie identité de « Satoshi Nakamoto », les publications de ce personnage sur les forums en ligne révèlent sa profonde méfiance vis-à-vis des banques centrales, notamment en raison des mesures prises par le secteur bancaire à la suite de la crise financière de 2008. Avec Bitcoin, l’émission et le règlement des monnaies dépendent moins des banques centrales, ce qui coupe court aux questions d’aléa moral. Comme symbole de sa révolte contre les banques centrales, « Satoshi Nakamoto » déclara dans un message associé au premier « bloc » de la blockchain Bitcoin : « Le 3 janvier 2009, le chancelier de l’Échiquier se prépare à l’exécution d’un deuxième plan de sauvetage financier des banques. »

Cependant, le système monétaire organisé autour de la banque centrale n’est pas conçu uniquement pour le commerce et les transactions. Il est également responsable des politiques monétaires, notamment l’expansion du crédit, la stabilité des prix et la disponibilité de la monnaie. Autant d’obligations que Bitcoin est visiblement incapable de satisfaire.

Critiques : volatilité des prix et effets déflationnistes
Bitcoin fait face à deux grandes critiques : la volatilité des prix et les défaillances en cas de déflation.

C’est un fait : la décentralisation est une des innovations majeures de Bitcoin. D’autre part, Bitcoin est vulnérable aux chocs externes en raison de l’absence d’un système d’ajustement centralisé. Certains incidents tels que les attaques de hackers, les erreurs de codage, la chute des principaux opérateurs, les changements de réglementation et le volume des transactions auront un impact sur la valeur du Bitcoin. La marge d’arbitrage donne lieu à une spéculation financière qui complique davantage la situation. En ce sens, Bitcoin ne peut fonctionner comme une mesure de valeur, ce qui est pourtant un attribut essentiel de la monnaie.

En outre, Bitcoin a été conçu avec une limite maximale de 21 millions. Ce plafonnement reflète la méfiance de Satoshi à l’égard des politiques d’assouplissement quantitatif utilisées si souvent par les banques centrales après 2008. Mais cette limitation conduit également le système Bitcoin à avoir de possibles effets déflationnistes. L’une des principales fonctions d’une banque centrale est de juguler l’inflation, tout en facilitant la circulation de la monnaie et l’expansion des investissements. Par contraste, la déflation est vue comme une menace par les économistes car la création de monnaie accompagne la croissance. Bitcoin a suscité des doutes et des critiques en raison de son volume total fixe.

La complexité des activités financières découle du statut de « bien public » accordé à la monnaie. L’impact de ces activités sur le reste de l’économie oblige à prendre le problème au sérieux. Certes, Bitcoin est loin d’être un système parfait, mais cela ne doit pas nous empêcher d’examiner la possibilité d’une adoption généralisée à l’avenir.

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De la possibilité d’utiliser Bitcoin comme monnaie de remplacement
Les critiques contre la volatilité du prix des bitcoins se résument à une seule : la fiabilité douteuse d’une gouvernance décentralisée. En d’autres termes, il est difficile de faire confiance à Bitcoin pour une gestion du crédit efficace sans un endossement du crédit national et une banque centrale qui gère la politique monétaire. Certes, de nombreuses études sur la gouvernance des biens communs, la théorie de l’open source et le socialisme numérique ont montré qu’un groupe social dépourvu d’organe de gestion centralisé ne dégénère pas nécessairement en chaos. Une organisation apparemment déstructurée peut tout à fait être gouvernée efficacement par des interactions saines entre ses membres. Le groupe constitué par un programmeur, un mineur, un fournisseur et un utilisateur central ne jouit peut-être pas d’un autorité semblable à celle d’une banque centrale mais il est capable de modifier le système Bitcoin de manière souple, en réponse au macro-environnement, comme en témoigne son développement au cours des neuf dernières années. Que ce soit pour corriger des bugs ou des paramètres, la communauté en ligne qui gère l’écosystème Bitcoin peut adopter une position de consensus avant de prendre une décision de groupe. Par exemple, l’expansion rapide des transactions Bitcoin a conduit à un échec de l’enregistrement en temps opportun de toutes les transactions dans l’historique. La communauté de gestion a accepté d’améliorer la technologie blockchain en adoptant la procédure de transaction proposée par consensus. En d’autres termes, la communauté en ligne qui gère le système Bitcoin opère comme une banque centrale qui supervise la liquidité du marché, comme pendant un boom économique. La procédure peut s’avérer assez longue, mais toute prise de décision hâtive fait courir des risques importants compte tenu de la complexité et des incertitudes de l’environnement monétaire. Dans ces cas-là, le gain de temps ne peut pas être une priorité. Voilà qui explique également l’expansion continue de Bitcoin et sa résilience aux chocs externes et aux volatilités de prix.

Des risques de déflation ont également été avancés pour miner la crédibilité de Bitcoin. Nous devrions tous examiner la question suivante : la déflation est-elle nécessairement une mauvaise chose ? La baisse des prix peut inciter les utilisateurs à dépenser plus et ira par conséquent dans le sens d’une plus grande liquidité. En fait, l’inflation ou la déflation sont tout simplement le reflet de la préférence temporelle de la monnaie. Elles n’affectent pas la liquidité mais plutôt le niveau de RDC des différents propriétaires d’actifs. Il faut disposer d’actifs pendant l’inflation et disposer de liquidités suffisantes pendant la déflation. Dans la vraie vie, les titulaires d’actifs font partie de la classe moyenne supérieure tandis que les détenteurs de liquidités sont principalement les travailleurs qui vivent au jour le jour. L’augmentation des salaires suit difficilement l’indice des prix à la consommation quand les actifs sont inflationnistes et plonge les travailleurs dans un cercle vicieux. En suivant ce raisonnement, basculer entre l’inflation et la déflation est davantage un problème pour la distribution, pas pour la production.

La naissance du Bitcoin était fortement imputable à la crise financière en 2008, un fruit amer pour les décideurs politiques qui ont soutenu une politique d’inflation à long terme aboutissant à l’éclatement de la bulle des subprimes. En ce sens, la conception déflationniste du Bitcoin est moins un défaut fondamental qu’un effort pour réorganiser le système monétaire. Les économistes keynésiens, représentés par Paul Krugman, ont fustigé Bitcoin en raison de sa nature déflationniste, mais d’autres ont exprimé des points de vue différents.

Le nature déflationniste de Bitcoin ne signifie pas nécessairement qu’il n’y a aucune possibilité de boom du crédit. Les technologies de blockchain telles que le smart contract et le sidechain peuvent permettre une expansion du crédit. De ce point de vue, Bitcoin peut être considérablement amélioré grâce à un nouvel arsenal technologique.

Mais reconnaître que Bitcoin est en mesure de remplacer la monnaie fiduciaire ne signifie pas que cela se produira nécessairement. Cette perspective est plus probable dans les pays en proie à une inflation non maîtrisée, tandis que pour d’autres régions, la monnaie fiduciaire approuvée par le crédit de l’État est irremplaçable. La banque centrale gardera sa position dominante de décideur politique monétaire. Toutes les autres conditions restant inchangées, comment l’innovation de la monnaie numérique peut-elle contribuer au système monétaire actuel ?

De la possibilité d’utiliser Bitcoin comme monnaie supplémentaire
La banque centrale doit toujours faire face à un dilemme et assumer une certaine part d’aléa moral : comme elle joue un rôle de prêteur en dernier recours, permettant d’éviter une panique bancaire, les risques financiers ont été pris en charge par l’ensemble de la société, quand les profits vont aux banques et notamment à celles qui sont « trop grosses pour faire faillite ». La crise financière de 2008 est une incarnation de ce dilemme. Malgré une réglementation après-crise renforcée, la banque centrale n’a pas résolu la racine du problème par une refonte du système dans son ensemble.

En fait, la solution avait déjà été ébauchée au début des années 1930. Les économistes de l’Université de Chicago ont conçu le fameux « Plan de Chicago » à la suite de la Grande Dépression. Le plan prévoyait un système de mise en réserve de 100% qui interdisait aux banques commerciales de spéculer avec leur trésorerie. Par la suite, l’épargne collectée par banques commerciales serait intégralement déposée dans les banques centrales qui, en conséquence, fonctionneraient comme des banques normales, car les actifs et les passifs auront été transformés en dépôts et en obligations sur le bilan. En même temps, les banques commerciales seraient autorisées à élargir leur rôle en émettant de la dette à long terme ou des ABS à court terme plus rentables, tout en affrontant des risques potentiels dérivés des faibles liquidités sur leur bilan.

Le « Plan Chicago » n’est jamais entré en vigueur. Mis à part l’action de puissants lobbyistes bancaires, les technologies financières disponibles aujourd’hui ne sont pas suffisantes pour soutenir la mise en œuvre d’un tel plan. Si la technologie de comptabilité distribuée de Bitcoin mûrit, elle pourrait devenir la solution.

Quelques banques centrales ont font des affaires avec des institutions financières non bancaires, chose impensable avant l’invention de Bitcoin. La technologie de comptabilité distribuée réduit considérablement le coût du règlement, car la banque centrale n’a plus besoin d’une grande base de données centralisée pour la vérification. Un réseau ouvert de monnaie numérique serait suffisant pour rationaliser le rôle de supervision de la banque centrale et le coût de la restructuration serait considérablement réduit.

L’incertitude constitue le risque persistant. Le développement de Bitcoin a démontré que la gouvernance du code peut se faire avec des réparations et des améliorations. L’open source offre probablement la gouvernance la plus efficace en ce moment. En d’autres termes, quand les banques centrales seront prêtes à adopter la technologie de comptabilité distribuée pour mettre en pratique le « plan de Chicago », la gouvernance verticale sera transformée en une collaboration open source horizontale. C’est la seule façon d’intégrer la détection de bugs en amont dans le système et d’explorer davantage la technologie blockchain. Les banques centrales pourraient tirer une ou deux leçons des mécanismes de gouvernance de Bitcoin.

L’intégrité des données financières de Bitcoin est un outil intéressant pour les banques centrales. La maxime de Bagehot exigeait d’imposer un taux d’intérêt punitif et un collatéral de haute qualité aux banques commerciales confrontées à un problème de liquidité qui sollicitaient un emprunt auprès des banques centrales. Robert Solow est également un partisan des taux d’intérêt punitifs. En réalité, les banques centrales fonctionnent souvent comme prêteur de dernier recours, doivent accorder des prêts sans restriction, et certainement pas à un taux punitif quand le système est frappé par une crise. Les bénéficiaires des renflouements sont généralement trop grands pour faire faillite et la complexité de leur portefeuille d’actifs ne permet pas d’évaluer la valeur de la garantie. Les actifs bancaires étaient principalement des obligations nationales avec une bonne liquidité, du temps de Bagehot. Aujourd’hui, les banques ont trop d’actifs à risque dans leurs bilans. La technologie de comptabilité distribuée est une solution parfaite pour plus de transparence dans la composition des actifs et faciliter leur évaluation.

Le système bancaire libre proposé jadis par Hayek impliquait l’abolition des banques centrales et l’émission de monnaie par les banques commerciales. L’économiste autrichien pensait que la libre concurrence rechercherait la monnaie la plus stable comme monnaie commune pour la circulation de masse. Ainsi, le marché serait à l’abri de l’impact négatif exercé par une banque centrale conciliante. Les critiques remarquent que la vision de Hayek ne résout pas les conflits entre la monnaie en tant que bien public et les banques commerciales qui en profitent. L’asymétrie d’informations n’a pas annulé les risques d’une panique et une crise de liquidité est encore possible. Bitcoin est-il une invention inspirée par la proposition d’émission de monnaie décentralisée de Hayek ? Pas nécessairement, si l’on prend en compte son attribution open source et sa distribution des bénéfices. Certains voient dans Bitcoin un type de ressource commune, dans la logique des « commons ». Le potentiel révolutionnaire de Bitcoin a pu être été sous-estimé en étant assimilé à une simple émanation des théories de Hayek.

Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur les monnaies virtuelles représentées par Bitcoin. Ce sont des technologies avec un fort potentiel de déstabilisation. Mais il convient de réfléchir plus posément à leur développement, à l’impact sur la monnaie fiduciaire et les leçons que les banques centrales peuvent tirer de cette invention.

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