Digital India: l’impact d’Internet dans l’Inde rurale

Photo Rekha Jain / Professeur, Indian Institute of Management, Ahmedabad / November 14th, 2016

Le gouvernement indien a fait d'Internet un vecteur de la modernisation du pays, notamment dans les zones rurales. Si la connexion de dizaines de millions de foyers est une bonne nouvelle, quel en est l'impact réel ? Un moyen de le mesurer est d'interroger les usages, et de demander aux nouveaux internautes ce qu'ils en pensent.

Internet a grandement influencé les mécanismes de socialisation, d’exploitation des opportunités économiques ainsi que l’accès aux sources de connaissance. Cependant, il est plus difficile de déterminer quels sont les aspects de la socialisation, des avantages économiques et des connaissances qui contribuent à l’impact perçu d’Internet pour les utilisateurs.

Digital India et ses enjeux
Pour les citoyens des pays en voie de développement, l’impact sera moindre par contraste avec les pays développés. Des taux de pénétration d’Internet plus faibles et des niveaux de développement de l’infrastructure institutionnelle telle que les écoles, les bibliothèques (sources de connaissance), les hôpitaux, les services d’urgence, sont autant de facteurs qui contribuent à cet état de fait. Dans les pays en voie de développement, une logique semblable explique le différentiel d’impact perçu entre les zones urbaines et rurales.

Étant donné le contexte rural dans les pays en voie de développement, nous souhaitions comprendre comment les individus perçoivent l’impact d’Internet sur leur socialisation, les opportunités économiques et l’accès aux sources de connaissance. Soyons un peu plus précis : par socialisation, nous entendons la capacité à créer des liens sociaux, obtenir des informations et d’autres ressources de la part de personnes qui font partie du réseau, afin d’améliorer les conditions de travail et de vie, le statut social, le bonheur ou l’estime personnelle. Les opportunités économiques recouvrent tout ce qui stimule la productivité et l’innovation : la recomposition de la chaîne de valeur, l’accès aux services et aux informations publiques, les économies de temps de transport, un accès opportun aux services sanitaires et éducatifs, l’augmentation du chiffre d’affaires et l’accès à de nouvelles méthodes pour développer ce chiffre d’affaires (accroître la portée et l’échelle des activités commerciales, étoffer la base clientèle/fournisseurs, élargir le porte-feuille de produits, créer des opportunités d’emploi). Par sources de connaissance, nous entendons la capacité à rechercher des connaissances et à les combiner avec d’autres savoirs disponibles.

Le gouvernement indien a lancé plusieurs projets pour promouvoir l’usage de l’Internet en zone rurale : depuis le 1er juillet 2015, par exemple, l’initiative Digital India vise à étendre la couverture Internet dans les zones rurales. Elle projette de doter 60 millions de foyers dans 250 000 villages d’un accès Internet à travers des applications développées spécialement pour les zones rurales, dans l’espoir que les retombées profiteront à l’ensemble de la population, quel que soit son sexe, sa caste, son statut socio-économique ou sa religion. La réussite du programme dépend en partie des politiques du gouvernement dans le développement de l’infrastructure et des contenus, mais aussi de la manière dont les citoyens perçoivent l’impact de ces applications dans leur vie.

Plus particulièrement, les zones rurales manquent d’une infrastructure scolaire, de communication et de transport. Les opportunités d’emploi sont peu nombreuses et les informations sur les opportunités d’emploi dans d’autres lieux sont difficiles d’accès. Lors des épidémies ou d’inondations, il est difficile de contacter d’autres organisations pour demander de l’aide. Même le commerce opère à un niveau assez primaire. Par conséquent, certains aspects d’Internet qui sont appréciés par les citadins ne sont pas utiles aux populations rurales, et inversement.

L’étude que nous présentons ici est fondée sur une enquête par sondage. Les personnes sondées sont des habitants des zones rurales. Chacun des 319 répondants de l’enquête devait noter 30 éléments distincts : la perception de l’impact d’Internet en relation avec 29 autres variables indépendantes. Par exemple, l’élément principal mesurant l’impact perçu d’Internet est fondé sur la perception des sondés de l’impact globalement positif d’Internet sur leur vie (en utilisant l’échelle ci-dessus).

Un autre élément : « la capacité à obtenir des informations à jour sur Internet » était mesuré par la note donnée par les sondés à la question : « Je peux obtenir des informations à jour sur Internet ». Si le sondé note cette affirmation avec un score de quatre, cela signifie qu’il est d’accord avec la déclaration ci-dessus. Mais s’il donne une note de 2, il est en désaccord avec l’affirmation.

L’objectif de l’enquête étant de comprendre le lien entre la variable dépendante, la perception de l’impact d’Internet et les variables indépendantes, il a été estimé que trop de variables indépendantes rendraient l’analyse impossible à gérer et les résultats difficiles à interpréter.

Par conséquent, la première partie de l’analyse consistait à grouper les variables indépendantes ou d’agréger les variables (ou les dimensions latentes) et de combiner leurs scores de façon à ce que chaque dimension agrégée n’obtienne qu’un seul score, une somme pondérée des scores de ses composants. De plus, chaque dimension devait être indépendante des autres groupes, au sens statistique, tandis que les variables au sein d’une même dimension devaient être fortement liés entre elles. Par conséquent, comme le nombre de dimensions est beaucoup plus petit que le nombre des variables indépendantes originales, le nombre final de variables pris en compte dans l’analyse serait ainsi plus facile à gérer.

L’analyse combinait les 29 éléments indépendants en trois dimensions agrégées (ou latentes), étiquetées comme « Émancipation », « Augmentation de la portée des activités » et « Efficacité transactionnelle ». Les composants individuels de chacune de ces catégories sont énumérés dans le tableau ci-dessous :

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Une analyse plus poussée est nécessaire après avoir choisi les variables d’intérêt (les trois dimensions latentes ci-dessous et les autres attributs des sondés, tels que l’âge ou le genre). Par exemple, on aimerait savoir si, et dans quelle mesure, l’impact perçu diminuerait ou augmenterait si le score d’émancipation augmentait de façon marginale. Pour faire de telles prédictions, une équation de régression multiple a été créée avec des variables déjà estimés comme significatives lors d’une précédente analyse. L’équation obtenue était :

Impact perçu = 1,013 * (émancipation) – 0,113 * (champ de travail élargi) + 0.034 * (âge) 

Dans l’équation ci-dessus, l’âge est une variable muette et au cours de l’estimation de régression, il a été codé avec une valeur de 0 ou 1 en fonction du système de codage suivant :

âge=0 pour un âge <= 25 ans ; 1 dans les autres cas

Espoirs et déception
L’effet de l’« émancipation » sur l’« impact perçu » est important et positif. Pour un internaute rural, l’impact le plus élevé d’Internet est l’« émancipation ». Cet aspect montre que pour un habitant des campagnes, la capacité d’Internet à pallier le manque d’infrastructures physiques et institutionnelles dans les zones rurales est très important. Les éléments qui sont liés à l’émancipation se rapportent à l’infrastructure de transport et d’informations, aux services d’urgence et à la capacité à préserver les liens sociaux. Pour ces utilisateurs, l’impact perçu était important en raison de la capacité d’Internet à surmonter les vulnérabilités de ces dimensions.

L’effet de l’« augmentation de la portée des activités » sur l’« impact perçu » est important et négatif. Par conséquent, à valeurs égales pour les autres variables indépendantes, si la valeur de l’« augmentation de la portée des activités » est augmentée, par exemple de 1, alors la valeur de l’« impact perçu » est susceptible de décroître de 0,113. Ce résultat est contre-intuitif. Cependant, il pourrait être expliqué par une compréhension de la théorie à l’origine de la formation de la satisfaction. Pour cela, nous utilisons la théorie de l’infirmation selon laquelle la satisfaction perçue par l’utilisation d’Internet est déterminée principalement par l’écart entre les normes, les désirs ou les attentes, ainsi que les performances perçues. Les infirmations négatives surviennent lorsque les performances perçues, spécialement pour les services basés sur Internet, sont jugés insuffisantes par rapport aux attentes ou aux souhaits.

Dans le contexte de notre étude, les valeurs ci-dessus indiquent que les utilisateurs d’Internet avaient des niveaux élevés d’attente ou de souhait par rapport à la dimension « augmentation de la portée des activités » dans l’utilisation d’Internet. Les résultats de cette dimension étaient en-deçà de leurs désirs et de leurs attentes, ce qui a conduit à une perception négative. Cet écart est peut-être dû au facteur de nouveauté et à la nature changeante de la portée des fonctionnalités des services disponibles sur Internet, ce qui engendre des facteurs de satisfaction dynamiques. De tels changements pourraient conduire à des utilisateurs avec une auto-efficacité basse et des infirmations négatives plus élevées. Une explication alternative de l’écart serait que les sondés ne reçoivent pas suffisamment de soutien pour accroître la portée de leur profession car il n’y a pas de contenus suffisants ou pertinents pour les habitants des zones rurales. De plus, le manque de contenus en langue locale, une faible présence de sites Internet locaux, la qualité médiocre des connexions et une pénétration Internet faible ont conduit à des niveaux de performances perçues assez bas. Par conséquent, les attentes et les souhaits pourraient conduire à une infirmation négative, ce qui expliquerait le signe négatif sur cette dimension. D’un autre coté, l’« augmentation de la portée des activités » est significative en termes d’« impact perçu ».

L’effet de l’« efficacité des transactions » sur l’« impact perçu » est insignifiant et cette variable n’a par conséquent pas été inclue dans la régression. Cela pourrait être dû à des niveaux de transaction faibles par les répondants de l’enquête. Les services Internet dans cette zone d’enquête n’étaient disponibles que depuis quelques mois et n’ont probablement pas offert un niveau de qualité de service suffisant au cours des phases initiales. Les études d’adoption d’Internet indiquent que les utilisateurs commencent par utiliser Internet dans le cadre d’une utilisation sociale. Quand ils se sentent confortables avec plusieurs des utilisations d’Internet et voient les bénéfices des transactions en ligne, ils commencent à les adopter. Les transactions en ligne dans le cadre de l’e-commerce constituent un phénomène relativement nouveau en Inde et de nombreux habitants des zones rurales n’y ont pas accès, soit parce qu’ils ne disposent pas de services bancaires en ligne, soit parce que ces services ne couvrent pas l’ensemble des zones rurales, ou encore parce qu’ils ne font pas confiance aux transactions en ligne.

Les résultats ci-dessus montrent clairement que l’impact global Internet sur une communauté est un phénomène complexe. Souvent, l’effet d’un certain type de service sur l’impact global d’Internet va à l’encontre du bon sens. Les concepteurs d’un portefeuille de services Internet feraient bien d’évaluer au préalable quelles applications sont susceptibles de contribuer le plus à la communauté d’utilisateurs ciblée. Ce qui fonctionne pour un groupe d’utilisateurs peut ne pas fonctionner pour un autre. L’introduction d’une infrastructure Internet sans une bonne sélection de services ne ferait que gaspiller les ressources.

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