Réguler pour innover, ou le nouveau régime de croissance chinois expliqué par l’exemple

Photo Mats Harborn / Directeur exécutif, Scania China Strategic Office / July 9th, 2016

La Chine s’est lancée dans un nouveau cycle de réformes, dont l’enjeu est de sortir d’un régime de croissance à tout prix, jugé dangereux par Beijing, pour entrer dans un capitalisme mieux régulé. Le transport routier offre une illustration exemplaire des travers de l’ancien régime et des enjeux de la mise en œuvre d’un nouveau régime : gérer les externalités, enrichir la notion de développement économique, aiguillonner l’innovation.

Les transformations que connaît actuellement la Chine sont, par leur ampleur et leur vitesse, sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Et c’est bel et bien à une course contre la montre que l’on assiste aujourd’hui.  Pour continuer à prospérer, la Chine doit engager de profondes réformes. Le président Xi Jinping est agacé par le manque de compréhension des Chinois sur la nécessité de ces réformes, si bien qu’il a de nouveau résumé sa vision dans un long article de l’édition du 10 mai du Quotidien du peuple, le journal officiel du Parti communiste chinois.

Sortir du court terme
Il rappelle en substance ceci : pour les forces du marché jouent correctement leur rôle dans l’allocation des ressources, il faut que tous les acteurs concernés respectent les mêmes règles, les mêmes normes et la même législation, but qui ne sera atteint que si ces règles se voient appliquées avec fermeté et égalité.

Dans le domaine du transport routier, cette problématique prend une dimension très concrète et très simple à comprendre dans ses effets. Jusqu’à présent, les normes s’appliquant au poids et aux dimensions des véhicules utilitaires (appellation GB1589-2004) n’ont pas été appliquées, malgré une mise à jour publiée en 2004. Au lieu de cela, dans une poursuite aveugle de croissance économique et d’un PIB toujours plus élevé quelles qu’en soient les conséquences, les organismes de régulation ont fermé les yeux sur les violations de cette norme.

Sur le terrain les entreprises de transport avaient, jusqu’à récemment, toute liberté de surcharger camions et remorques, violant ainsi la plupart des normes les plus élémentaires de sécurité. Nulle part un tel constat n’a été aussi flagrant que dans le domaine du transport de voitures par camion. Il est encore aujourd’hui monnaie courante de voir une semi-remorque de 30 mètres, transportant des voitures sur deux niveaux et en double rangées. Un seul de ces camions peut transporter jusqu’à 40 véhicules! Il va sans dire que les dimensions de ces méga-transporteurs constituent un danger en termes de sécurité routière, tandis que leur poids exerce une pression sur les voies de circulation, ce qui affecte la qualité d’un réseau routier chinois pourtant encore récent.

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Bien sûr, à court terme, le recours à ces énormes transporteurs réduit considérablement les coûts unitaires par tonne et par kilomètre, stimulant par la même la croissance économique grâce à des prix bas. Cependant, ce qui est devenu de plus en plus évident au cours de ces dernières années est que les externalités de cette stratégie de « croissance à tout prix » sont inquiétantes. Pour rester sur l’exemple des méga-transporteurs de voitures,  ces externalités peuvent être énumérées en termes d’accidents de la route, de pollution de l’air, de concurrence insensée, d’usure des routes et des ponts, etc. Qui est censé absorber ces coûts?

C’est précisément le sujet qu’aborde M. Xi dans son long article. La Chine doit changer son modèle de développement qui consiste en une poursuite à l’aveugle et finalement inefficace d’un modèle de croissance fondé sur une exploitation illimitée des ressources. La croissance doit servir les intérêts de la population, en créant une meilleure qualité de vie pour tous, ce qui comprend également la sécurité routière.

Dans le domaine du transport routier, le ministère des Transports a, en collaboration avec le ministère de la Sécurité publique et celui de l’Industrie et des Technologies de l’information, pris l’initiative d’une révision des normes de dimensionnement des véhicules. Ce travail a commencé en 2010 et sert à améliorer les conditions de transport routier. En impliquant toutes les entreprises concernées afin qu’elles se plient aux mêmes règles, le ministère en charge espère que les niveaux de service et d’efficacité seront améliorés à la suite des innovations induites par la mise en concurrence des différents acteurs. Ces mesures seront mises en œuvre à partir de cette année.

Ces changements auront, entre autre, une incidence sur les normes de construction des camions transporteurs avec d’ici deux ans une limite de 22 mètres de long et de 2,55 mètres de large, imposée à tous les transporteurs de véhicules. Cela signifie un maximum de dix voitures par camions. Ce qui nécessitera quatre fois plus de camions pour une même capacité de transport.

En pratique, ces changements s’avèreront plutôt modérés. La Chine aura probablement à gérer à peu près le même nombre de camions transporteurs, mais chacun devra être utilisé beaucoup plus efficacement. Aujourd’hui, un camion transporteur moyen roule moins de 80 000 km par an, ce qui est peu au regard des chiffres occidentaux. Avec un meilleur équipement, un déplacement sur route plus rapide et une meilleure planification des transports, les taux d’utilisation pourront être améliorés et le kilométrage annuel au moins triplé. Bien que ces options présentent des défis, ce sont ces derniers justement qui garantissent des avancées.

L’enjeu de l’innovation
Le but de cette réforme, comme M. XI l’a rappelé à plusieurs reprises, est que l’innovation soit le nouveau moteur de l’économie chinoise. Une innovation d’ordre technologique, mais également une innovation des modèles et du mode de gestion des affaires. Pour définir la tâche consistant à gérer les besoins actuels de transport de voiture avec le même nombre (voire avec un nombre inférieur) de transporteurs, il sera aussi nécessaire de travailler à l’innovation de la gestion des transports et de la planification des itinéraires. La Chine est désormais entrée dans une phase de son développement économique rendant obsolète son précédent modèle de croissance. La nouvelle tendance en Chine est maintenant « The New Normal » (La Nouvelle Normalité). Le concept est, en substance, d’obtenir plus de valeur à partir de moins de ressources, sur la base de la création de modèles commerciaux plus durables.

Nulle part ce changement ne sera plus perceptible que dans le domaine du transport routier. En d’autres termes, si nous ne voyons pas bientôt ces changements s’organiser sur les routes de Chine, cela sera peut-être un indicateur que son programme de réformes dans son ensemble aura échoué.

Note des éditeurs. Cet article est paru à l’origine dans notre édition chinoise, publiée conjointement avec l’université Jiaotong de Shanghai, SJTU ParisTech Review.

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