OGM: comment réagissent les consommateurs indiens?

Photo Satish Y. Deodhar / Professeur d'économie, Indian Institute of Management Ahmedabad (IIMA) / May 30th, 2016

Depuis un certain temps déjà, les aliments génétiquement modifiés (GM) font l’objet de débats passionnés à travers le monde. En Inde, les médias ont fait état de tensions entre planteurs, producteurs de semences et multinationales agricoles. On rapporte également des controverses portant sur l'approbation ou non d’essais sur le terrain de nouvelles cultures GM. Mais que savons-nous sur le ressenti des consommateurs indiens? Quelques ONG mises à part, il ne semble pas que le consommateur en général ait montré un grand intérêt pour la question des aliments GM. Une enquête d'évaluation contingente, basée sur un modèle Logit d'utilité aléatoire binaire, a montré que c’est lorsqu'on les informe avec précision que les consommateurs sont prêts à s’exprimer sur un recours à des aliments naturels ou, au contraire, à des aliments GM. La recherche a ainsi su définir la nature et l'étendue de la perception des consommateurs, ainsi que le prix qu’ils sont prêts à payer pour éviter… ou au contraire pour obtenir des aliments GM!

L’Inde est un nouveau venu dans l’introduction de cultures génétiquement modifiées à finalité commerciale. Tandis que la Chine et les Etats-Unis ont introduit leurs OGM vers le milieu des années 1990, l’Inde n’a autorisé la production commerciale de sa première culture GM, le coton Bt, qu’en 2002. Depuis lors, l’Inde a fait des progrès rapides dans cette production. Toutefois, aucune autorisation n’a à ce jour été donnée pour la production commerciale de cultures vivrières génétiquement modifiées.

Des consommateurs qui comptent
Fait intéressant, dans de nombreux Etats de l’Inde, en particulier dans les États producteurs de coton comme le Gujarat, l’huile de coton est couramment utilisée comme combustible de cuisson des aliments. Il se pourrait donc que, par inadvertance, de l’huile GM comestible ait déjà pénétré le marché. Mais les consommateurs indiens accepteraient-ils de renoncer aux aliments conventionnels pour passer aux produits GM s’ils disposaient de toutes les données sur la question?

Les enjeux sont importants, non seulement pour l’industrie – en termes d’opportunités de marché – mais aussi pour l’économie de la nation. Une étude menée par Neilsen et Anderson (2000) a révélé que si les variétés de riz GM résistantes aux insectes devaient être mises à la disposition du marché international, l’Inde serait gagnante à hauteur de 1,178 milliards de dollars, et l’économie mondiale à hauteur de 6,2 milliards de dollars (entendus en dollars de 1995).

En raison du développement rapide des cultures vivrières génétiquement modifiées à l’échelle mondiale, de la libéralisation croissante du marché, du plafonnement attendu de la productivité d’aliments naturels, et de la population mondiale en croissance constante, les décideurs indiens commencent à s’interroger sérieusement sur les opportunités qui s’offrent à eux de lancer leur production de cultures alimentaires GM. L’Inde venant justement d’éliminer les droits de douane sur les importations de maïs, en raison de la pression exercée par le secteur de la volaille et l’industrie de l’amidon, il est plus que probable qu’elle importe désormais en provenance de pays producteurs de maïs GM.

Il est donc préalablement nécessaire de se faire une idée précise du degré d’acceptation des aliments génétiquement modifiés par le consommateur indien. De façon assez surprenante, les chercheurs ont jusqu’en 2006 principalement concentré leur attention sur les aspects technologiques et de production. Le point de vue de la demande avait rarement été exploré, partant du postulat que les consommateurs indiens étaient plutôt indifférents à la nature GM ou non-GM des aliments cultivés. Cette hypothèse sert peut-être les recherches en faveur de l’offre, mais les marchés prennent de plus en plus conscience du fait qu’il est difficile d’ignorer les possibles réactions du consommateur, ce qui a été clairement démontré dans d’autres pays.

Les consommateurs japonais, européens et, dans une moindre mesure, chinois ont montré peu d’enthousiasme, voire même parfois une forte réticence envers les aliments GM. Dans ces pays, les politiques publiques sont beaucoup plus restrictives à l’égard des aliments génétiquement modifiés qu’aux États-Unis, où les consommateurs semblent avoir accepté les aliments GM. Les préoccupations sanitaires ont un fort impact sur ​​les choix de consommation, et les aliments GM peuvent, d’une culture à l’autre, être perçus de manière très différente. Les consommateurs européens, par exemple, expriment leur inquiétude au sujet des aliments GM, qu’ils opposent à une alimentation naturelle, alors que les cultures GM peuvent également signifier un recours moindre aux pesticides, et même être perçues par d’autres marchés comme garantissant une nourriture plus saine.

Quel est donc le niveau de sensibilisation du consommateur indien concernant les aliments GM? Comment les perçoit-il, et quelle posture adopte-t-il face à leur utilisation ? Opterait-il catégoriquement pour l’achat d’aliments non-GM, ou serait-il sensible à une offre génétiquement modifiée qui lui offrirait, par ailleurs, d’autres avantages significatifs? Pour tenter de mettre au clair ces questions, Sankar Ganesh, Wen S.Chern et moi-même avons mené auprès des consommateurs indiens la première enquête du genre en 2006. Nous avons recouru à une enquête d’évaluation contingente avec modèle Logit d’utilité aléatoire binaire pour capter le ressenti des consommateurs et leur motivation à payer ou non pour des aliments GM.

Perceptions
L’un des défis que nous avons rencontré lors de la conception et de l’organisation de cette enquête a été de prendre en considération les disparités marquées entre les villes rurales et de grandes métropoles modernes comme Mumbai et Delhi. Dans ce contexte, il n’est pas certain que l’expression «consommateur indien représentatif» aurait eu le moindre sens, la société indienne étant extrêmement diversifiée, en termes d’éducation, d’accès à l’information, de revenu, et d’une infinie variété d’autres caractéristiques. C’est pourquoi nous avons décidé de mener notre enquête sur deux terrains différents : d’une part par des visites à domicile dans la ville d’Ahmedabad, dans le Gujarat (ville où des ménages de type ruraux cohabitent avec des foyers installés au cœur de constructions plus urbaines) et, d’autre part, au moyen d’un portail web permettant au sondés d’accéder au questionnaire en ligne, et de soumettre leurs réponses par retour d’e-mail.

Pour faciliter la compréhension du questionnaire par les ménages, le texte a été traduit en gujarati, la langue de l’Etat. Le questionnaire comportait sept parties. Au travers des trois premières parties, nous avons cherché à connaître les habitudes d’achats alimentaires des sondés, leur connaissance et leur perception des aliments GM, ainsi que leur appréciation des aspects technologiques et règlementaires liés à ces aliments. Dans les trois autres parties, nous avons soumis aux sondés une série de questions sur trois produits alimentaires incontournables, propres aux ménages du Gujarat, et pouvant potentiellement voir leur version GM faire l’objet d’une commercialisation: l’huile végétale (huile de coton), le riz, et un produit non-végétal, le poulet. Des versions génétiquement modifiées de ces produits ont soit déjà fait leur apparition sur les marchés étrangers, soit ont un potentiel d’introduction sur le marché indien et/ou seraient déjà apparu en Inde de façon indirecte dans la chaîne alimentaire, sous une forme ou une autre. Enfin, la dernière partie du questionnaire portait sur un ensemble d’informations socio-économiques et démographiques.

Un total de 602 questionnaires remplis et exploitables ont été recueillis dans les différents quartiers représentant un continuum sur l’échelle socio-économique de la société. 110 questionnaires ont également été remplis via Internet par divers participants, tels que des scientifiques, des hommes d’affaires et des étudiants.

Le questionnaire, rédigé dans un langage accessible à tous types de lecteurs, comprenait une brève introduction à la nourriture GM, et citait les avantages et les préoccupations liés aux aspects technologiques de la production GM. Cette partie s’est avérée particulièrement riche d’enseignements, puisque les premiers résultats de notre enquête ont révélé que la sensibilisation à la technologie GM était extrêmement faible parmi les habitants d’Ahmedabad ayant répondu au questionnaire. Cet échantillon, selon notre approche, est à considérer comme représentatif de l’ensemble de la population indienne. Plus de 90% d’entre eux ne savaient rien des aliments GM. Les internautes, consommateurs plus avertis, étaient quant à eux mieux sensibilisés aux aspects technologiques de l’alimentation GM. Après avoir été informés sur les avantages et les inconvénients de ce type de production, environ 70% des sondés en ville étaient enclins à penser que les aliments GM sont sûrs, contre environ 60% des internautes qui semblaient être soit indifférents, soit prudents dans leur jugement.

Notre étude ne s’est pas limitée pas à évaluer le degré d’acceptation des consommateurs d’aliments GM. Nous avons également souhaité tester et mesurer leur intention d’acheter ou non de la nourriture GM, en mettant en avant des attributs tels que la résistance des cultures GM aux nuisibles, ou leur teneur enrichie en vitamines. Une majorité des sondés en ville (72%) et environ 28% des internautes ont affirmé qu’ils étaient prêts à consommer de la nourriture produite avec des ingrédients GM. Une utilisation réduite des pesticides a été jugée très positive tant sur le terrain que par internet. Respectivement, 85% et 77% des sondés étaient entre « modérément favorables » et « très favorables » à la consommation d’aliments GM, si le recours aux pesticides s’avérait effectivement réduit. La réponse a été très similaire quand les aliments GM promettaient d’être plus nutritifs que les aliments conventionnels. En revanche, à l’évocation de risques allergiques, l’adhésion aux aliments GM s’avérait moins spontanée. Nous avons observé que l’acceptation des aliments GM a été nettement plus faible chez les internautes. Alors que seulement 44% des participants au sondage en ville étaient peu favorables à consommer des aliments GM, cette réticence s’est exprimée à 87% via internet.

Puis, à partir du niveau de sensibilisation, des perceptions exprimées et de l’intention ou non de consommer, nous avons voulu connaître quelle proportion de consommateurs seraient prêts à payer pour des aliments GM, puis s’ils accepteraient de payer plus cher pour avoir accès à des aliments non-GM ou si, au contraire, ils seraient disposés à investir plus dans une alimentation génétiquement modifiée.

Payer plus cher… mais pour une alimentation conventionnelle, ou génétiquement modifiée?
Vers l’an 100 avant notre ère, Publilius Syrus, esclave romain affranchi et écrivain d’aphorismes célèbres, a dit “les choses n’ont comme valeur que le prix que veut bien y mettre l’acheteur.” Pour susciter la motivation des consommateurs à payer pour des aliments GM, nous avons, dans notre enquête, suivi la même méthodologie d’évaluation contingente (VC). Dans un premier temps, le prix des deux aliments était identique, et on a demandé aux sondés de faire un choix entre les aliments GM et les aliments non-GM. Après un choix initial, le questionnaire offrait aux participants des réductions allant de 10% à 40% sur la catégorie non choisie initialement. Contingent aux nouveaux prix, on a à nouveau demandé aux sondés de choisir entre GM et non-GM. La différence de prix à laquelle les sondés ont changé de choix correspond au prix auquel ils sont en réalité disposés à payer pour le choix initial. Les données générées par cette enquête d’évaluation contingente ont alors été exploitées pour estimer le modèle Logit binaire à employer, basé sur une approche d’utilité aléatoire. Le choix binaire, initial et ultérieur, en faveur d’aliments génétiquement modifiés ou non, a été exprimé en fonction de la différence de prix entre les deux variétés et de nombreux autres déterminants socio-économiques et démographiques.

L’équation Logit a montré une forte relation négative entre la volonté de consommer des aliments GM et leur prix. Dans cette logique purement intuitive, nous avons observé une probabilité que les sondés optant pour les aliments GM augmentent à mesure que le prix des aliments GM baisse et/ou que le prix des aliments non-GM augmente. Le revenu des participants a aussi été un déterminant de leur disposition à consommer des aliments GM. Bien que cette probabilité ait augmenté parmi les sondés allant de «revenu faible» à «classe moyenne», cette augmentation n’a pas été observée pour les sondés à revenu élevé. Cela implique que les classes moyennes inférieures et les classes moyennes, qui forment une partie substantielle de la société indienne, sont plus susceptibles de consommer des aliments GM, contrairement aux populations très pauvres ou riches. De plus, le fait d’être une femme ou un membre d’une famille élargie a augmenté la probabilité de choisir le riz et l’huile comestible non-GM. Fait intéressant, alors que la probabilité de consommer des aliments GM était plus élevée parmi les sondés au minimum diplômés d’un baccalauréat, le résultat n’a pas été fort en termes de signification statistique.

Basés sur le modèle Logit choisi, nous avons calculé la motivation moyenne des sondés de payer pour des aliments GM ou non-GM. Les résultats ont révélé que la motivation moyenne à payer pour du riz non-GM, de l’huile comestible non-GM, et du poulet non nourri au grain GM, étaient respectivement : Rs.-3.90, Rs.-8.06 et Rs.0.58. Les valeurs négatives enregistrées pour le riz et l’huile comestible indiquent qu’en moyenne, les consommateurs sont prêts à payer plus pour des aliments GM. Etant donné les prix réels des variétés non-GM de riz et d’huile comestible, cela révèle que les consommateurs ne voient pas d’obstacle à payer respectivement 19,5% et 16,12% en plus pour le riz GM et l’huile comestible GM. Cela pourrait s’expliquer par l’avantage net que représenteraient la teneur nutritive élevée et la faible utilisation de pesticides qui sont associées dans le questionnaire aux aliments GM. Dans le cas du poulet, cependant, les consommateurs semblent disposés à payer un surplus plutôt minime d’environ 0,58% pour du poulet non-nourris au grain GM.

Ce surplus, attendu au niveau des différents sous-échantillons, était tout à fait cohérent. Ceux dont la préférence initiale était pour une nourriture GM étaient prêts à payer un surplus de, respectivement, Rs.9,71 et Rs. 25.00 pour le riz GM et l’huile GM. D’autre part, ceux dont la préférence initiale était pour des aliments non-GM étaient disposés à payer un surplus de respectivement Rs.8.12 et Rs.21.32 pour le riz non-GM et l’huile non-GM. Ainsi, au niveau du sous-échantillon, le surplus pour les aliments GM était supérieur au surplus pour les aliments non-GM. En outre, dans les sous-échantillons, le surplus attendu pour du poulet non-nourri au grain GM (Rs.5) est plus élevé que celui pour du poulet nourri au grain GM (Rs.4). Les sondés qui étaient indifférents à l’idée de consommer du riz GM ou non-GM ont accepté de payer un surplus minime d’environ Re.1 pour le riz GM. Ceux qui étaient disposés à consommer indifféremment une huile GM ou non-GM étaient prêts à payer un surplus équivalent à Rs.7,30 pour une huile non-GM. Bien sûr, les surplus consentis pour les ménages «indifférents» étaient faibles, seulement 2% des ménages sondés ayant exprimé leur indifférence à choisir entre les deux types de riz ou d’huile.

De l’importance de l’information
Nos résultats suggèrent que l’information aux consommateurs en ce qui concerne la nourriture GM peut encore faire l’objet d’améliorations. Il serait évidemment absurde de supposer que les consommateurs indiens sont totalement indifférents, quant à savoir s’ils consomment GM ou pas. A partir du moment où ils sont informés sur les avantages et les inconvénients des aliments génétiquement modifiés, ils sont alors en mesure de faire des choix éclairés. De plus, leur sensibilisation au sujet ne signifie pas qu’ils rejettent massivement les aliments GM. Au contraire, à l’ exception des très pauvres et des très riches, une grande proportion de sondés sont prêts à consommer, mais aussi à payer plus cher, des aliments GM offrant des propriétés spéciales. Du point de vue de la promotion des ventes et de la commercialisation, la sensibilisation au sujet des aliments GM ne peut pas encore être tenue pour acquise. En l’absence d’informations précises fournies par les organismes de confiance, on pourrait encore craindre une réaction défavorable forte du consommateur en cas d’apparition soudaine d’aliments génétiquement modifiés sur le marché indien.

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L’une des sources importantes d’information est l’étiquetage. Plus de 85% des sondés de l’enquête en ville et plus de 77% des sondés sur internet ont estimé l’étiquetage comme extrêmement important. En fait, plus de 93% des personnes interrogées dans les deux enquêtes se sont exprimées en faveur d’un étiquetage obligatoire, plutôt que d’un étiquetage volontaire. Cependant, à l’évocation d’un surcoût induit par l’étiquetage, environ 28% des sondés de l’enquête de la ville étaient contre. Plus de 35% des consommateurs se sont exprimés en faveur d’un étiquetage à condition que le prix n’en soit pas impacté à plus de 5%. Parmi les sondés sur Internet, seulement 5% n’étaient pas disposés à payer l’ensemble des coûts d’étiquetage, environ 34% étaient prêts à payer plus de 15% plus cher pour l’étiquetage. Les autorités réglementaires devront prendre ce facteur en compte tout au long du processus de sensibilisation et d’acceptation de la population aux aliments génétiquement modifiés.

Avec la productivité stagnante des cultures issues de l’ère de la révolution verte, mais aussi un environnement commercial de plus en plus libéralisé, et une population en constante augmentation, les décideurs disposent désormais d’un délai très court pour décider s’ils autoriseront ou pas la production et la mise sur leur marché d’aliments GM. Nos résultats suggèrent que les aliments génétiquement modifiés peuvent, avec le temps, être de plus en plus acceptés par une proportion croissante de la population indienne, à condition qu’elle soit à même de faire des choix éclairés, et que les aliments GM soient vendus au juste prix. Notre étude, menée à Ahmedabad, est à notre avis composée d’une cohorte représentative de la population indienne, en raison de la mixité de ses habitants issus tant du milieu rural que citadin. Nos résultats indiquent que, dans l’ensemble, les aliments génétiquement modifiés pourraient recevoir un accueil favorable sur le marché indien, sous réserve qu’une information de qualité soit accessible à la population, tant sur la technologie GM que sur les aliments GM. Cette campagne d’information se devra d’être planifiée et proposée, par exemple, par des associations issues du secteur concerné, mais aussi par des forums de consommateurs et des services gouvernementaux.

La version anglaise de cet article est parue dans Technomic Review, notre édition indienne lancée en partenariat avec l’Indian Institute of Management Ahmedabad.

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