La sidérurgie britannique a-t-elle un avenir?

Photo Elie Cohen / Economiste, Cevipof (CNRS - Sciences Po) / May 11th, 2016

Le naufrage de la sidérurgie britannique a donné lieu à des débats confus et parfois contradictoires. L'instrumentalisation politique de ses difficultés tend à masquer des questions relevant d'abord de stratégies industrielles. Celles des firmes concernées, bien sûr. Mais aussi celles des États et de l'Europe.

Populistes de gauche comme de droite, aux États-Unis comme au Royaume-Uni, font aujourd’hui le procès du libre échange. Si aux États-Unis le débat porte sur les bénéfices du Nafta, de l’entrée de la Chine dans l’OMC et sur les accords trans-pacifique (TTP) et trans-Atlantique (Tafta), au Royaume-Uni le débat s’est cristallisé sur le naufrage de la sidérurgie britannique, révélé par la décision de Tata Steel de céder ou de fermer ses activités sidérurgiques au Royaume-Uni.

Débats britanniques sur le libre-échange
Le débat britannique est enchâssé dans les discussions passionnées sur le Brexit, discussions dont l’un des thèmes est la défense de l’industrie.

Pour les partisans du Brexit, la décision de Tata Steel pose un problème de souveraineté industrielle. Mais le problème n’est pas que Tata soit indien. L’affaire illustre surtout la perte de maîtrise par le Royaume-Uni de son destin industriel au profit de Bruxelles, là où un Royaume-Uni souverain pourrait étendre ses échanges avec la Chine et le reste du monde (émergents et États-Unis). L’argument est étrange : on ne voit pas comment une sidérurgie anglaise victime des surcapacités mondiales de production et d’une stratégie agressive d’exportation chinoise (112 millions de tonnes exportées en 2015, en croissance de 29% entre mars 2015 et mars 2016) se porterait mieux après le Brexit.

Pour les partisans du « Remain », la même affaire illustre l’atout d’un Royaume-Uni inséré dans un puissant bloc commercial à même de négocier de meilleurs compromis multilatéraux. L’argument est tout aussi étrange car on ne comprend pas pourquoi le gouvernement actuel a ralenti l’action anti-dumping européenne et a tout fait, au contraire, pour ne pas mécontenter la Chine.

Partisans et adversaires du Brexit instrumentalisent en fait un débat commercial, alors que c’est l’état de la sidérurgie britannique qui est essentiellement en cause. Pour le comprendre, un détour par l’histoire industrielle récente s’impose.

Une stratégie industrielle perdante
Lorsque Tata Steel rachète le groupe Corus, issu de la fusion de British Steel et du hollandais Hoogovens, l’homme malade est anglais et malgré des investissements significatifs (5 milliards de livres pour les activités européennes reprises) et un déclassement d’équipements qui coûte 2 milliards de livres à Tata en cinq ans, la partie anglaise rachetée ne trouve pas son niveau d’équilibre. Pire encore, la principale unité située dans le pays de Galles, Port Talbot, perd 300 millions de livres par an.

Comment expliquer un tel effondrement ?

En reprenant Corus, Tata Steel fait trois paris simultanés. Un, la sidérurgie hollandaise qui est compétitive et profitable fournit les bases d’une exploitation européenne équilibrée. Deux, en maîtrisant l’ensemble de la chaîne qui va du minerai de fer à l’acier spécial Tata entend dupliquer le modèle Arcelor Mittal qui fait alors référence. Trois, en rationalisant l’outil britannique et en le modernisant (le déficit d’investissements remonte à l’ère pré-thatchérienne) Tata fait le choix du maintien d’une activité de production proche de ses clients.

Ce triple pari se révélera perdant. D’abord parce que la moindre croissance des émergents et la grande récession occidentale ont contracté le marché. Ainsi le minerai de fer qui cotait 136$ la tonne en 2013 a atteint 41$ la tonne en 2015, entraînant de surcroît une hausse de la production de la part de groupes miniers qui ne voulaient pas perdre de parts de marché ! Ensuite parce que les investissements stratosphériques chinois (plus de la moitié de la capacité mondiale soit près de 1 milliard de tonnes) ont accru les surcapacités mondiales et le déversement d’acier chinois sur l’Europe. Enfin parce que dans un tel contexte les prix se sont effondrés.

Des installations anciennes, une production de commodités sidérurgiques, des prix qui s’effondrent, et des importations qui grimpent, l’équation économique de la vieille sidérurgie britannique devenait simplement impossible.

laminage

Un gouvernement sans vision industrielle
La réaction du gouvernement de Sa Majesté a été hésitante, embarrassée, pusillanime. Dans un premier temps, alors que le gouvernement américain, confronté au même problème, activait les procédures anti-dumping, le gouvernement britannique ralentissait une administration européenne déjà étonnamment lente. Comme l’a rappelé publiquement Emmanuel Macron, les tarifs anti-dumping européens sont notoirement insuffisants : 20% pour les laminés à froid alors que le taux américain est de 300%.

La musique de fond du gouvernement britannique est d’une tonalité libre-échangiste : ce qui compte ce n’est pas le destin des aciéries mais la capacité à créer de nouvelles richesses notamment dans les services aux entreprises ; l’économie britannique a davantage besoin de salariés, formés, qualifiés, équipés pour la nouvelle croissance que de salariés protégés sur des marchés en contraction ; et enfin les importations bénéficient aux consommateurs et aux producteurs qui font baisser leurs coûts grâce aux composants importés.

Après l’annonce de Tata Steel et les réactions des autorités politiques locales au risque de disparition de milliers d’emplois notamment au Pays de Galles, le gouvernement annonce que « toutes les options sont ouvertes » et qu’il sera vigilant sur le processus de vente et sur la stratégie économique et sociale des acquéreurs.

Enfin la nationalisation, fermement rejetée dans un premier temps, fait une timide apparition sous la forme d’une stratégie de portage par le Trésor britannique en attendant que des acquéreurs satisfaisants soient trouvés ou qu’une solution de reprise interne soit montée.

Trois problèmes
Au total le naufrage de Port Talbot soulève trois types de problèmes. Le premier concerne l’ensemble des pays développés. Laissée à elle-même, la sidérurgie britannique peut disparaître. Peut-on considérer que les pays développés peuvent renoncer à terme à la production sur leur sol de commodités sidérurgiques ?

Le deuxième problème porte sur les conditions du commerce international aujourd’hui et plus particulièrement sur la réponse européenne au dumping chinois. La politique anti-dumping européenne, même si elle a été mobilisée contre les pratiques prédatrices des exportateurs chinois, s’est montrée lente et insuffisante. Les engagements chinois de supprimer à 100 à 150 millions de tonnes de surcapacités ne sont pas tenus et l’acier chinois parvient aujourd’hui en Europe à un prix inférieur au coût des ferrailles.

Le troisième problème porte sur des choix de politique industrielle. La filière sidérurgique européenne représente aujourd’hui 320 000 salariés et la montée en gamme ne protège pas même des acteurs comme Thyssen-Krupp. Faut-il repenser l’extension des chaînes de valeur, cesser de réfléchir global et se donner les moyens d’agir au niveau de la région européenne ?

Une première version de cet article est parue sur le site de notre partenaire Telos-eu.com.

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  • La sidérurgie britannique a-t-elle un avenir?on May 11th, 2016
  • http://www.majid.info/ Fazal Majid

    Le calcul britannique est que les industries consommatrices comme la construction automobile, qui se porte plutôt bien chez eux, gagnent en compétitivité du dumping de l’acier chinois. Le fait que les aciéries sont dans des régions comme le Pays de Galles qui votent travailliste n’est sans doute pas étranger à ce calcul.