E-commerce et crowdfunding: pourquoi est-ce la même chose en Chine?

Photo Julien Legrand / Yenching Scholar & Ingénieur Mines ParisTech / April 18th, 2016

Les plateformes chinoises de financement participatif ont adopté une approche très différente de celle qui règne en Occident. On assiste en ce moment à l'absorption des activités de crowdfunding par les plateformes de commerce électronique, puisque l’environnement juridique et social impose des contraintes inconnues en Occident.

Lever des fonds pour le démarrage d’une startup, en Chine, n’est pas une mince affaire. Tout d’abord, les banques commerciales hésitent à prêter de l’argent aux petites et moyennes entreprises; actuellement, moins de 10% des prêts bancaires leur sont consentis. Deuxièmement, les investisseurs institutionnels comme Innofund, l’équivalent chinois de la Banque publique d’investissement, refusent de financer des projets à haut risque. Ils préfèrent les entreprises soutenues par le gouvernement. Troisièmement, même si le capital-risque se développe rapidement en Chine, les acteurs se concentrent sur des entreprises déjà actives, qui cherchent à monter en puissance. Heureusement, un nouvel espoir se développe: le crowdfunding.

Celui-ci n’est apparu en Chine qu’en 2011 avec la création de la plateforme Demohour (点名 时间). Depuis lors, le secteur a connu une croissance annuelle moyenne d’environ 155% dans le total des fonds levés, pour atteindre 70 millions de dollars en 2014. Cette année-là, on comptait 110 plates-formes actives, dont 50 avaient été créées au sein des 12 derniers mois. Le marché est donc très concurrentiel, avec comme principaux acteurs Jingdong (京东, illustration) qui détient 31,6% du marché, suivi par Zhongchou (众 筹) à 11% et Taobao (淘 宝) (filiale d’Alibaba – 阿里巴巴) à 9%. Demohour, la première plateforme de crowdfunding chinoise, est tombé à la 4e place, avec seulement 7,2% du total.

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Si la concurrence est aussi vive, c’est que le potentiel est réel: la Chine compte 650 millions d’internautes, dont la plupart accèdent à Internet via leur smartphone (86% de l’utilisation d’Internet), sur lequel beaucoup utilisent de la monnaie électronique. Alipay seul compte 350 millions d’utilisateurs, et il y a encore Wallet WeChat, Baidu Wallet, etc. L’épargne des ménages est considérable – environ 4,6 billions de dollars US et les Chinois recherchent de plus en plus de nouveaux canaux d’investissement, dans une période d’incertitude financière. Par conséquent, la Banque mondiale a estimé que le marché du crowdfunding chinois devrait atteindre une valeur totale d’environ 50 milliards de dollars en 2025. Avec ces prévisions, il est pas étonnant que les entreprises se soient précipitées sur l’occasion. Alibaba, suite à son introduction en bourse 2014, a décidé d’entrer dans l’industrie avec Yu’ebao (余额 宝), une plateforme de crowdfunding avec contrepartie axée sur les films, et Zhaocaibao (招 财宝), une plateforme de prêt en peer-to-peer. Quelques mois après Alibaba, Jingdong a lancé sa propre plateforme façon Kickstarter, Coufenzi (凑 份子), une plateforme de crowdfunding avec contrepartie présentant un important portefeuille de projets. Moins d’un an plus tard, il a également lancé une plateforme de crowdfunding permettant d’acquérir des actions. Dans la même période, Baidu a fondé Baifa Youxi (百 发 有戏) pour concurrencer directement Yu’ebao Alibaba dans la production de films. Tencent reste étonnamment hors de la compétition.

Ces développements se produisent cependant dans une zone grise juridique. Les lois réglementant le crowdfunding sont encore à écrire. Alors que le gouvernement chinois voit dans les start-ups des fintechs un moyen de forcer les banques traditionnelles à améliorer leurs produits et services, il reconnaît également les problèmes qu’ils génèrent. Rien qu’en 2013, on comptait 3700 cas de collectes de fonds illégales, d’un coût total d’environ 6,4 milliards de RMB. Le gouvernement se montre par conséquent de plus en plus soupçonneux sur les plateformes de prêts et de crowdfunding en actions, inquiet d’y découvrir des pyramides de Ponzi. Des consultations publiques ont été organisées pour mettre à jour la législation, mais elles auront très probablement comme conséquence de forcer les investisseurs potentiels à posséder une accréditation spécifique, ce qui limite l’effet de levier qui donne son pouvoir au crowdfunding. Les plateformes de crowdfunding avec contrepartie, en revanche, n’ont pas soulevé les mêmes préoccupations, et les régulateurs sont encore assez souple sur ce type d’activité. En conséquence, les plateformes de crowdfunding ont presque tous adopté ce dernier modèle.

Outre l’incertitude juridique, la confiance est encore assez faible. De nombreuses plateformes se sont révélées être des escroqueries au cours des dernières années; aussi bien le public que les entrepreneurs réfléchissent à deux fois avant de s’engager avec elles. Deuxièmement, les échecs de start-ups sont encore nombreux et le public comme les plateformes peuvent donc être réticents à les accompagner dans leur développement. Last but not least, les entrepreneurs peuvent être réticents à faire confiance au public pour développer leurs produits – un problème qui est particulièrement aigu dans les cas de crowdfunding en actions.

Préventes et souscriptions
Ces multiples problèmes ont trouvé une solution dans le développement d’un type spécifique de crowdfunding à la chinoise, qui n’a pas d’équivalent en Occident : le crowdfunding orienté vers la vente. C’est un type spécifique de crowdfunding avec contrepartie, où la récompense n’est autre que le produit final du projet. Cela permet aux plateformes d’éviter de subir trop de contrôles réglementaires, comme nous l’avons vu précédemment. Les crowdfunders achètent donc le produit avant qu’il ait été effectivement produit, en souscription ou en pré-vente, partageant les coûts de production et les risques.

Cela explique pourquoi les deux principaux acteurs du commerce électronique chinois (Alibaba et Jingdong) ont décidé d’entrer sur le marché, alors qu’aucune entreprise de commerce électronique n’a des activités de crowdfunding en Occident. Tous deux avaient déjà résolu le problème de la confiance à travers le développement de solutions d’e-paiement tiers à des fins de commerce électronique (par exemple Alipay) et peuvent aujourd’hui se vanter d’une reconnaissance de marque suffisante pour attirer les investisseurs et les entrepreneurs. Preuve que cette stratégie fait sens particulier en Chine, Demohour, le premier acteur de crowdfunding dans le pays, a fait pivoter son modèle d’affaires pour l’aligner sur cette paradigme de la prévente.

Si ce type de crowdfunding s’avère adapté aux spécificités du marché chinois, il a aussi ses inconvénients. Parce que les crowdfunders sont les consommateurs finaux, il y a une obligation de résultat partagé tant par la startup que par la plateforme proposant le projet. Ce type de crowdfunding se concentre donc sur les produits qui ont déjà atteint un stade avancé de développement, produits qui, la plupart du temps, ont simplement besoin de fonds pour lancer une production à grande échelle. Par conséquent, aussi longtemps que les lois et règlements ne sont pas modifiées afin de promouvoir davantage de diversité dans le crowdfunding, le secteur se concentrera vraisemblablement sur les produits qui ont déjà prouvé leur faisabilité. Ce qui est différent en Occident, où les plateformes telles que Kickstarter ou Indiegogo peuvent promouvoir des projets avant même leur première preuve de concept. Les entrepreneurs en Chine peuvent donc voir dans le crowdfunding une alternative au capital-risque dans le passage à grande échelle, ou l’utiliser comme un moyen de tester leurs marchés.

Note des éditeurs. Cet article est paru à l’origine dans notre édition chinoise, publiée conjointement avec l’université Jiaotong de Shanghai, SJTU ParisTech Review.

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