La grande convergence: le futur de la Chine est à l’ouest

Photo Julien Legrand / Yenching Scholar & Ingénieur Mines ParisTech / December 12th, 2015

L'usine du monde connaît aujourd'hui une vague de délocalisations internes. L'ouest du pays, où les salaires sont plus bas, est désormais desservi par des infrastructures de qualité. Certes, le guanxi et la corruption endémique compliquent la vie des entreprises. Mais il serait dommage d'ignorer ce nouvel eldorado.

Depuis le mouvement de réforme et d’ouverture lancé en 1978, la Chine a connu une croissance exponentielle de son PIB. C’est une histoire que nous connaissons tous. On sait moins en revanche que cette croissance a eu deux vitesses différentes. Alors que les régions côtières fournissaient l’essentiel de l’augmentation du PIB chinois grâce à une politique économique bien conçue fondée sur les exportations, la Chine centrale et occidentale ont été rapidement dépassés, car elles ne bénéficiaient ni de l’ouverture géographique, ni des infrastructures requises pour adopter ce modèle. Par conséquent, alors qu’en 2005 ces régions représentaient plus de 62% de la population du pays, leur PIB par habitant atteignait à peine le tiers de celui des régions côtières. Si ces terres enclavées s’étaient développées à la même vitesse que l’est du pays, le PIB chinois aurait presque été deux fois plus élevé. Et sa croissance aurait elle aussi doublé. Cela n’a pas été le cas. Ce potentiel de croissance est donc toujours en attente d’être libéré, et des événements récents pourraient faciliter cet essor.

Trois raisons principales expliquent que les inégalités est-ouest aient commencé à se résorber. Tout d’abord, le gouvernement chinois a investi massivement dans la construction des infrastructures nécessaires dans ces régions, tout d’abord grâce à son plan de « Développement de l’ouest », ensuite avec le plan de relance post-2008, à travers lequel pas moins de 2,1 billions de RMB ont été investis dans les infrastructures des régions centrales et occidentales, et désormais avec l’initiative « Une ceinture, une route » (One Belt, One Road), un programme visant à la réouverture de l’ancienne route de la soie qui reliait l’Europe à la Chine via l’Asie centrale. Dans le cadre de cette initiative, les régions de l’ouest seront susceptibles de jouer un rôle clé, en ouvrant vers l’Orient et l’Asie centrale.

Deuxièmement, les provinces côtières se rapprochent désormais de la frontière du développement international, ce qui signifie que leur niveau de développement ressemble à celui de l’Occident. Ils perdent donc l’avantage de l’effet de rattrapage ; leur taux de croissance ralentit vers des chiffres plus modérés.

Dernier point, mais non le moindre, le modèle de croissance axée sur les exportations s’avère de moins en moins adapté aux besoins de la Chine pour une croissance durable, surtout après la crise de 2008 qui a amené les pays occidentaux à réduire leurs importations. Dans l’ensemble, nous observons désormais une croissance économique plus faible sur la côte, alors qu’en Chine centrale et occidentale se rassemblent tous les ingrédients nécessaires à un décollage.

Quand on regarde les données disponibles, on découvre que ces provinces n’ont d’ailleurs pas attendu 2008 pour se lancer à la poursuite de leurs homologues de l’est. L’OCDE a noté que les inégalités régionales baissaient depuis 2004. En 2010, alors que les régions côtières affichaient une croissance ralentissant à 11% par an, les régions centrales et occidentales voyaient la leur accélérer, à 13%. La même année, le groupe japonais Nomura publie un rapport indiquant que 43 indicateurs économiques sur 65 montrent que les provinces centrales et occidentales ont déjà connu une meilleure performance de croissance que la côte au cours des années précédentes.

Cette tendance semble durable. Alors que l’est se déplace vers le haut de la chaîne de valeur et voit augmenter les prix du foncier et les coûts de la main d’œuvre, les activités manufacturières ont tendance à se déplacer vers l’ouest où les salaires sont encore faibles (le salaire minimum de Chongqing, par exemple, représente 60% de celui de Shanghai) et où l’espace est abondant.

La production de composants bas de gamme tend ainsi à se délocaliser vers l’ouest, comme l’indique le pourcentage croissant de la production industrielle brute provenant de ces provinces (41% en 2011 contre 33% en 2006). Ces délocalisations internes sont particulièrement favorisées par les entreprises chinoises, qui déplacent leurs usines de fabrication de base des régions côtières aux provinces centrales et occidentales pour ensuite envoyer leur production vers l’est. C’est par exemple le cas de Foxconn, qui a récemment ouvert une usine à Zhengzhou, dans le Henan, forçant la plupart de ses fournisseurs à le suivre. Les régions occidentales inventent ainsi un nouveau modèle de croissance fondée sur les exportations – en direction des régions côtières plutôt que vers l’Europe et l’Amérique du Nord. On peut s’attendre à ce qu’elles décollent rapidement. Cette perspective est déjà prise très au sérieux par les cabinets comme McKinsey, qui prévoit que le pourcentage de la classe moyenne chinoise vivant en Chine centrale et occidentale atteindra 39% en 2022, contre 13% en 2012. Comme les régions occidentales se développent relativement plus vite que les régions orientales, leur PIB par habitant se rapproche de celui des côtes: le ratio entre les deux a ainsi baissé de 2,2 en 2006 à 1,7 en 2013. L’ouest est de plus en plus riche (en termes de revenu) et le pouvoir d’achat des ménages devrait donc y augmenter.

Cependant, des obstacles majeurs se dressent et pourraient grever ce potentiel de croissance. Citons-en deux. Tout d’abord, la corruption endémique dans ces régions, avec le guanxi (les relations) qui joue un rôle croissant à mesure qu’on avance vers l’intérieur du pays. C’est un fait bien connu. Notons au passage que ce fut également le cas lorsque des entreprises étrangères arrivèrent en Chine dans les années 1990 et au début des années 2000. Elles devraient donc capitaliser sur leur expérience de cette époque pour concevoir une stratégie adéquate. La campagne de lutte contre la corruption menée en ce moment par Beijing aura sans doute préparé les responsables locaux à réduire leur dépendance vis-à-vis du guanxi, en augmentant l’importance des décisions fondées sur des données ou des considérations objectives. En outre, les responsables locaux sont pour la plupart favorables aux entreprises étrangères, auxquelles ils sont prêts à dispenser des avantages politiques, fiscaux et financiers (prêts).

Ensuite, les compétences sont encore une ressource rare dans ces régions et les entreprises considéreront la possibilité d’envoyer des expatriés pour gérer les équipes locales. Toutefois, il peut s’avérer plus difficile d’envoyer des Occidentaux dans ces provinces où l’anglais est à peine utilisé et dont le niveau de développement est encore faible. Mais les multinationales qui sont déjà présentes en Chine ont formé des responsables chinois qui peuvent avoir le niveau adéquat de formation et de compétences pour être envoyés gérer et former la main-d’œuvre locale. Ils seront moins cher que les expatriés et s’adapteront plus facilement aux conditions locales.

Trois points importants devraient être évident pour conclure cet article. Le premier est que « l’usine du monde » délocalise vers l’ouest, où le capital humain est moins cher et où les infrastructures ont désormais une maturité suffisante, permettant le transport de marchandises d’un bout du pays à l’autre à moindre coût. Le second est que dans les provinces centrales et occidentales de la Chine les revenus individuels augmentent de telle manière que, quoi qu’il en soit par ailleurs des exportations vers la côte ou vers d’autres pays, il fera sens d’y avoir des usines dans les dix prochaines années afin de servir le marché local. Le troisième et dernier point est qu’il y aura des obstacles à l’entrée dans ces régions, mais qu’ils peuvent être facilement surmontés avec une stratégie appropriée.

Dans une décennie ou deux, l’initiative « One Belt, One Road », même si elle ne remporte pas le succès espéré, aura ouvert la voie à un nouveau marché asiatique, où les acteurs présents aujourd’hui dans l’ouest de la Chine auront un avantage stratégique pour accéder aux marchés émergents comme le Kazakhstan. C’est une nouvelle « pérégrination vers l’ouest », qui est sur le point de commencer. Qui y participera ?

Sources:
Lu, Ding (2008), “China’s Regional Income Disparity,” Economics of Transition, 16(1): 31-58.
OECD (2010), OECD Economic Surveys. China, Volume 2010/6, February.
Lemoine, Mayo & als (2014), “The Geographic Pattern of China’s growth and Convergence within Industry,” CEPII working paper.
Yan, Sun (2010), “The Rise of Central and Western regions,” Nomura, 3 June 2010.
Barton, Chen & Jin (2013), “Mapping China’s middle class,” McKinsey Quarterly, June 2013.
Inomata, Satoshi and Yoko Ushida (2009), “Asia Beyond the Crisis – Visions from International Input-Output Analyses”, IDE-JETRO Spot Survey, no. 31, December.
“Don’t Leave, Just Move West,” JFP Holdings.
“Why Australian businesses should go west in China,” Business Spectator.
“Why Chinese firms will dominate Western China,” Newsweek.
“World’s workshop heads to inland China,” Reuters.

Note des éditeurs. Cet article est paru à l’origine dans notre édition chinoise, publiée conjointement avec l’université Jiaotong de Shanghai, SJTU ParisTech Review.

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