Les limites avérées des efforts individuels, la difficulté de faire vivre des dynamiques collectives, font de la transition énergétique une gageure, dès lors qu'on l'approche par la consommation. Heureusement, des technologies changent la donne et permettent dès aujourd'hui de donner de l'intelligence à notre consommation. Mais quelle intelligence: celle des machines, celle des fournisseurs d'électricité, la nôtre? Et une intelligence au service de quel objectif?

En matière de transition énergétique, le comportement des consommateurs est la clé d’un certain nombre d’évolutions qui, sans changer radicalement la donne, ne sont pas non plus marginales : les transports, le résidentiel, sont de gros consommateurs d’énergie et ils offrent des marges de manœuvre.

Dans une économie de marché, capable de produire des services et de l’énergie en abondance, en dernier ressort les choix et pratiques de consommation peuvent faire la différence. Mais, la pénurie d’énergie n’étant pas pour demain, le mouvement naturel des prix ne suffira pas à réduire la consommation. Un jeu sur les tarifs, le développement d’offres combinant incitations et contraintes, apparaît aujourd’hui encore comme le plus sûr moyen de faire évoluer les comportements, mais il a ses limites. Les fournisseurs d’énergie ne peuvent scier la branche sur laquelle ils sont assis et les pouvoirs publics, de leur côté, ne peuvent contraindre ou récompenser nos choix que jusqu’à un certain point.

Un certain volontarisme est pourtant nécessaire. Or, comme nous l’avons vu dans « Faut-il croire au consom’acteur? », la bonne volonté individuelle ne suffit pas. Les collectifs militants, de leur côté, peuvent se prévaloir d’une réelle imagination et de dynamiques plus durables. Mais eux aussi ont leur limites, notamment en ce qui concerne la bonne échelle. Notre article précédent (« Et si on jouait collectif? ») s’achevait ainsi en évoquant l’habitat participatif et les éco-hameaux. « Ces microstructures sont loin de la taille critique qui permettrait une gestion optimale des flux d’électricité, par exemple, taille critique qu’on ne rencontre aujourd’hui qu’à l’échelle d’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Mais on s’éloigne alors du pouvoir citoyen, au profit de solutions technologiques gérées par des professionnels. »

Que penser de ces solutions ?

Observons tout d’abord qu’elles ne s’opposent pas forcément à celles développées au sein de collectifs militants. Elles peuvent certes être mises en œuvre par des opérateurs spécialisés jouant sur la réunion des intérêts particuliers, mais dès lors qu’on raisonne à une échelle de 100, 1000 ou 10 000 foyers, la dimension militante ou au contraire commerciale a peu d’incidence sur le plan technique.

Par ailleurs il faut rappeler qu’à l’heure actuelle, sauf conditions très spécifiques (isolement géographique), l’autonomie énergétique d’un foyer ou d’une communauté est simplement un horizon. Les expériences montées en épingle dans les médias ne sont souvent possibles que parce qu’elles peuvent s’appuyer sur des systèmes plus traditionnels. Les plus abouties ont d’ailleurs pour enjeu de corriger les faiblesses du réseau, et non de s’y substituer.

Ainsi, en France, c’est à Nice que se concentrent nombre d’expériences autour de l’effacement de consommation et de l’intégration d’énergies renouvelables, comme Nice Grids portée par EDF. La ville rêverait-elle d’indépendance énergétique ? Pas du tout : simplement, elle n’est reliée au réseau français que par une seule ligne à haute tension, et lors d’épisodes de canicule ou de froid exceptionnel (les appartements sont peu isolés), la consommation a tendance à s’approcher des limites de ce que peut fournir le réseau. C’est dans ce contexte – et en raisonnant à l’échelle de la ville et des quartiers – que l’effacement et l’   apport des renouvelables (en l’occurrence, du solaire photovoltaïque) prend tout son intérêt.

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Il ne s’agit pas, en somme, d’opposer une communauté (petite et autonome) à une autre (disons la communauté nationale), mais de les articuler. De la même façon, contrairement au storytelling de Tesla, le rêve d’indépendance énergétique des particuliers est aujourd’hui une fiction, qui ne pourra devenir réalité – et n’aura de sens, sur le plan écologique – que dans des conditions impossibles à réunir aujourd’hui, et sans doute pour quelque temps encore.

Ces précisions permettent de comprendre l’apport et la pertinence des différentes technologies qui débarquent aujourd’hui.

Nous prendrons ici l’exemple des compteurs et thermostats intelligents, où trois modèles s’affrontent.

Nest ou la maison consciente
Fondé en 2010 par des anciens d’Apple et récemment acquis par Google, Nest a construit sa réputation sur le thermostat intelligent lancé en 2011 et auquel son nom est généralement associé. Il ne s’agit pas d’un simple produit connecté et pilotable à distance, dans le registre de la domotique des années 1980 et 1990, mais d’une machine capable d’apprendre, de se caler sur vos habitudes, et d’optimiser la consommation sans effet sur votre confort.

Le thermostat apprend vos températures préférées, vos horaires habituels, et s’autoprogramme au bout d’une semaine. Son système est équipé de capteurs qui réagissent à la chaleur, mais aussi à la présence, ce qui lui permet de lancer le chauffage (ou au contraire de le baisser) pour s’adapter aux changements inattendus. Il est connecté au monde extérieur, via une application qui vous permet de le prévenir que vous arrivez, mais aussi au système d’information d’une station météo qui lui permet d’ajuster la température en fonction du temps prévu.

Le groupe Nest promet en moyenne 20% d’économie d’énergie, un chiffre significatif qui demande peut-être à être vérifié. Le succès du dispositif signale plutôt, aujourd’hui, un gadget de geek, mais il est parfaitement possible que ce type d’objet s’intègre à notre quotidien.

Le seul problème tient à la philosophie du système. Nest vise d’abord et avant tout à vous faire faire des économies, mais reste centré sur votre personne et votre foyer. Il ne prend pas en compte, par exemple, les pics de consommation, et ne s’intègre pas à des dispositifs d’effacement. Techniquement, ce serait sans doute possible, mais la philosophie du groupe reste celle d’un fabricant d’électroménager et non d’un opérateur de réseau.

En revanche, une fonction de sensibilité aux prix, dans un contexte de variation significative des prix décidée par le fournisseur d’électricité en cas de pic de consommation, pourrait concilier l’individuel et le collectif, en permettant à chacun d’arbitrer entre son confort, sa facture… et le bien collectif.

L’une des fonctions de Nest est de vous proposer un historique de votre consommation, accompagné d’un « Rapport énergétique » qui vous permet de comprendre et donc d’infléchir la structure de votre consommation. Cette fonctionnalité est au cœur de l’expérience Grid-Teams mené à Cannes, et qui a obtenu en novembre 2011, l’année même où Nest lançait son thermostat sur le marché américain, le prix de la Croissance verte numérique.

Le projet Grid-Teams
Il s’agit, explique la chercheuse Alexandra Delanoë (Telecom ParisTech), d’une expérimentation testant un véritable programme de fidélité à la décroissance énergétique avec des utilisateurs en situation naturelle. La maîtrise d’énergie y est associée à ce que l’on appelle l’innovation par l’usage. Il s’agit de mobiliser l’intelligence des consommateurs, afin de les intégrer à une forme d’autorégulation le biais d’un accès à leurs traces de consommation. Les partenaires du projet ont créé un dispositif unique et complet fondé sur des technologies smart grid et des plateformes de services en ligne. L’objectif est d’identifier les leviers pertinents pour engager durablement les participants dans la réduction de leur consommation énergétique, en préservant leur liberté de choix, avec pour ambition de faire baisser leur consommation d’électricité entre 5% et 15% et d’alléger la tension du réseau pendant les heures de pointe, entre 18h et 21h.

L’opération se fait par le biais de smart meters ou « compteurs communicants »,  des instruments de contrôle capables de mesurer la consommation d’un foyer et de communiquer l’information au fournisseur ou à l’usager. Ces instruments relèvent de ce que l’on appelle les technologies réflexives : en fournissant à l’usager une représentation pertinente de sa consommation, ils le persuadent indirectement de réguler sa demande par un changement de ses pratiques.

L’inscription de l’évaluation des performances du dispositif a été faite dans une perspective de long terme, après une durée de 24 mois.

Qu’en a-t-on tiré ? Comme le note Alexandra Delanoë, la mobilisation des usagers en tant qu’acteurs sociaux constitue aujourd’hui l’un des plus grands défis du déploiement des réseaux intelligents. Car une fois le temps de l’expérimentation ou l’effet de nouveauté passé, le dispositif semble perdre son intérêt aux yeux des utilisateurs : les efforts qui leur sont demandés finissent par les lasser ou leur paraître peu fructueux, ou bien des problèmes techniques viennent entraver leur appropriation du dispositif.

Alexandra Delanoë et ses collègues en concluent que l’ergonomie des interfaces homme-machine doit faire l’objet d’un travail très attentif, et qu’il est essentiel de travailler à une présentation des données pertinentes pour les utilisateurs.

Pour pérenniser la motivation des utilisateurs, les chercheurs évoquent aussi la possibilité d’une « socialisation » des données, ce qui consiste à rendre visibles les courbes de consommation de l’usager à d’autres utilisateurs ou groupes d’utilisateurs pertinents (habitants d’un quartier, d’une ville, d’une région, réseau familial ou amical) et, vice-versa, va permettre à l’usager d’accéder aux courbes de son groupe de référence pour pouvoir s’y comparer. On peut aussi, ajoutent-ils, intéresser l’usager en s’inspirant des méthodes de fidélisation mises en place par les compagnies aériennes.

Au total, la dimension collective de cette approche a un intérêt et peut sans doute devenir un levier pour plus d’efficacité du dispositif. De même, le respect de la liberté des utilisateurs mérite d’être signalé. Mais au vu des résultats on se demande si l’on n’attend pas trop des individus : même avec des interfaces superbement conçues, même avec un fort contrôle social exercé via des comparatifs habilement présentés, même avec un système de récompenses, des êtres humains standards, sans problèmes économiques particuliers, n’auront probablement guère de temps ou… d’énergie à consacrer au suivi de leur consommation.

Une gestion déléguée?
On peut envisager dans ces conditions de déléguer cette surveillance, et une partie de la gestion de la consommation, aux opérateurs de réseau. Sur le papier, c’est sans doute la solution la plus rationnelle : qui, mieux que le fournisseur d’électricité, sait à quel moment la demande doit être écrêtée, à quel moment au contraire on peut solliciter le réseau ?

Mais comme le note François Moisan (ADEME), il faut faire la part ici des réticences des usagers devant ce qui peut apparaître comme une intrusion dans leur vie privée et leurs choix de consommation. « Cela ne fonctionnera pas, affirme-t-il, si l’on ne peut mettre dans la balance les bénéfices pour les consommateurs, comme une baisse des factures d’électricité. »

Il y a aussi des éléments de risque et de confort : déléguer le lancement du lave-linge, ou autoriser l’interruption du congélateur pendant 10 minutes, est sans doute optimal en termes de gestion de la demande d’électricité, mais peut conduire à des accidents. Les pratiques d’effacement développées dans le monde industriel ne sont pas forcément transposables dans nos foyers – ou, en tout cas pas encore.

*

On entrevoit en tout cas les différents éléments d’un nouveau modèle : une part d’automatisation, une part de contrôle du consommateur, une part d’intervention du gestionnaire de réseau. L’ensemble dessinant une interaction qui nous permettra, en dernier ressort, de garder la main, tout en nous connectant aux autres utilisateurs de façon à optimiser collectivement notre consommation.

Jouer collectif a plus de sens, en la matière, que de s’isoler des autres – en se rêvant hors réseau, avec Tesla, ou en se contentant de grapiller des points de consommation, avec Nest.

Mais jouer collectif n’a vraiment de sens et de portée que si des technologies viennent à la rescousse des dynamiques sociales, et leur permettent de se développer et de trouver leur rythme au lieu de s’épuiser.

 

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