Comme on l'a vu dans un article précédent, la figure du consom'acteur a ses limites : ce n'est pas en mobilisant la bonne volonté des individus (ou à l'inverse en les culpabilisant) que l'on modifie les grands équilibres énergétiques. Faut-il alors s'en remettre aux décisions technocratiques, ou aux solutions proposées par des entrepreneurs audacieux à la Elon Musk? S'il s'agit de favoriser un nouveau mode de vie, plus sobre, on peut aussi faire confiance à l'imagination sociale, aux dynamiques du partage et de la mutualisation.

Cet article est la suite de : Faut-il croire au consom’acteur?

Pour que la sobriété énergétique « prenne », il faut que certaines conditions soient réunies, qui engagent durablement les consommateurs vers d’autres comportements. Une prise de conscience environnementale peut y aider, mais ne suffit pas. La démocratie exclut des politiques trop coercitives, les incitations fiscales auxquelles ont recours les États occidentaux sont coûteuses et difficiles à mettre en œuvre. Les pouvoirs publics ne sont pas entièrement démunis, mais le défi est tel qu’ils ne pourront contraindre ou compenser leurs populations à hauteur des enjeux.

Faut-il alors désespérer d’un changement de modèle? Non. L’essor de technologies innovantes, que nous examinerons dans le troisième article de cette petite série, contribuera à déplacer les termes de la question. Par ailleurs, entre l’imaginaire illusoire du consommateur responsable qui va sauver la planète en lavant ses couches-culottes, et les solutions technocratiques imposées d’en haut, il y a le vaste espace de la coopération et de la mutualisation. Historiquement, c’est ainsi que l’humanité a progressé. Et si au cours des deux derniers siècles l’essor des États modernes a donné une certaine forme – centralisée, administrée, organisée par le haut – à la coopération entre les hommes, d’autres formes resurgissent aujourd’hui.

Peer-to-peer
Elles ont en commun d’être horizontales et de préférer à la structure verticale des organisations des derniers siècles une structure réticulaire et horizontale. Celle-ci est associée à une posture plus active : alors que dans l’organisation standard du XXe siècle le « haut » fournit un service ou un bien que le « bas » va consommer, dans la  structure horizontale les deux parties sont actives. On reconnaît ici la structure du Web 2.0, celui des réseaux sociaux qui a transformé les internautes en éditeurs et en producteurs de contenus. C’est aussi la logique de la consommation collaborative.

Ces échanges d’un nouveau genre présentent deux particularités majeures. Tout d’abord ils procèdent d’une désintermédiation : les individus échangent directement entre eux, par le moyen d’une simple plateforme numérique, et en se passant des lourdes organisations qui organisaient jusqu’ici les transactions. Ensuite, à l’insistance sur la propriété et l’exclusivité de la jouissance des biens ou des services, ont succédé des dynamiques de mutualisation : on partage des outils, des lieux, des moyens de transports.

La « sobriété énergétique » apparaît dès lors comme l’une des dimensions de ce monde nouveau où plutôt que de posséder une voiture on en partagera une. Dans une société animée par cette logique, on consommera moins d’essence… et on produira aussi moins de voitures.

network

L’innovation sociale, permise ici par le truchement du numérique, apparaît ainsi comme un « game-changer » qui pourrait favoriser un passage collectif et fluide, d’une génération à l’autre, vers une plus grande sobriété énergétique.

Un auteur comme Jeremy Rifkin va plus loin, en prophétisant une « troisième révolution industrielle » fondée sur un recours croissant à l’auto-production énergétique (notamment grâce au photovoltaïque) et à une mutualisation à grande échelle, sur le modèle d’Internet. On peut se retrouver dans le constat initial, formulé avec plus de netteté par Jean-Marc Jancovici : ce sont les lois de l’énergie qui gouvernent l’activité économique et la crise actuelle doit se lire comme un essoufflement des trajectoires énergétiques du passé.

Mais, explique Rifkin, une « troisième révolution industrielle » devrait surgir de la rencontre de la communication par Internet et des énergies renouvelables. Les citoyens finiront par générer leur propre énergie verte et la partager sur le réseau électrique, comme ils créent, partagent et échangent déjà leurs propres biens, savoirs ou centres d’intérêt sur le réseau Internet. Dans cette nouvelle organisation, le pouvoir énergétique ne se transmettrait plus de façon verticale, mais circulerait horizontalement, entre égaux.

Sur le papier, c’est un avenir possible. Mais nous n’y sommes pas, et la lecture de son livre laisse de nombreux doutes : aux aspects d’utopie technologique (pensons à l’hydrogène, dont Rifkin est un militant de longue date mais qui peine à démarrer) s’ajoute une certaine désinvolture vis-à-vis des chiffres. Visant en priorité un public américain, il se réfère aussi volontiers aux expériences européennes, comme le marché du C02 dans l’UE ou l’Energiewende allemande. Mais il connaît manifestement très mal ces modèles, ou feint d’en ignorer les défauts : « Le vent et le soleil n’envoient pas de factures », plaisante-t-il, visiblement ignorant des hausses de prix subies par les consommateurs allemands.

Aussi faut-il raison garder : si Rifkin dessine un horizon que l’on peut considérer avec attention, on ne peut pas pour autant ignorer la pesanteur du monde réel, celui des infrastructures existantes, des limites techniques et physiques qui nous éloignent de l’univers hyperfluide dont il rêve. Un monde, par exemple, où l’électricité – la forme d’énergie la plus facile à partager et distribuer – représente à peine 24% de la consommation d’énergie dans un pays comme la France.

Considérons plutôt le cœur de son propos : l’idée d’une plus grande mutualisation des ressources. On observera au passage que les réseaux électriques existants ont précisément été conçus dans cet esprit. Ils représentent même l’une des formes les plus abouties d’une mutualisation centralisée. Mais, ce faisant, l’essentiel de la responsabilité est assumée par le producteur : c’est à lui que revient de gérer l’équilibre entre l’offre et la demande. En attendant une hypothétique révolution de l’autoproduction, c’est dans ce cadre qu’il faut commencer à raisonner, ne serait-ce que du fait de la structure des réseaux existants (lignes à haute et très haute tension, etc.).

Est-il possible d’introduire dans ce système des formes nouvelles, innovantes, de mutualisation?

Tarification progressive ou effacement?
On peut partir d’une question prosaïque. Quelle est l’élasticité réelle de la demande? En d’autres termes: à quel niveau faut-il porter le prix de l’énergie pour que les consommateurs changent de comportement? La tarification progressive de l’énergie électrique est une idée qui a parfois fait ses preuves. Elle est pratiquée depuis longtemps en Californie.

De 1976 à 2009, la consommation résidentielle moyenne des ménages californiens s’est accrue de seulement 18,8% alors que, dans le même temps, celle de l’ensemble des ménages américains (Californiens inclus) augmentait de 59,4%. Traduit en volume, l’écart de croissance moyen entre un ménage californien et un ménage américain correspond à 1320 kWh entre 1976 et 2009. En plus de ses qualités redistributives, environnementales et économiques, le système tarifaire californien a clairement contribué au développement de l’énergie solaire puisqu’il incite les foyers à se doter de systèmes de génération d’énergie renouvelables. Pour conserver une facture d’électricité acceptable, donc ne payer principalement que les tranches basses de consommation, les Californiens ont investi massivement dans les systèmes photovoltaïques. En produisant une partie de l’énergie qu’ils consomment, ils ont moins recours à l’énergie produite par les fournisseurs d’énergie et diminuent d’autant leurs factures.

Le succès de la Californie dans la maîtrise de la demande en électricité a incité une dizaine d’autres États américains à opter pour la tarification progressive de l’électricité. Pourtant, en dépit de l’indéniable succès californien, la tarification progressive ne fait pas l’unanimité. La tarification progressive de l’énergie ne fait consensus que pour les pays chauds qui ont massivement recours à la climatisation (Californie, Japon, Italie), usage pour lequel il est plus facile de faire des économies en ménageant son confort. En revanche, la Belgique et l’Allemagne ont abandonné le projet de tarification progressive.

François Lévêque et Bastien Poubeau expliquent dans Les Echos qu’en ce qui concerne l’électricité, le dispositif rate sa cible. Tout simplement parce que l’électricité est chère et polluante à produire lors des pointes de consommation, c’est-à-dire lorsque la puissance appelée par les consommateurs est importante. Par conséquent, le coût économique et environnemental de l’électricité dépend de l’heure et du jour où elle est consommée, mais pas directement du volume total de consommation. Ils concluent : « Si on veut que le prix de l’électricité reflète ses coûts économiques et environnementaux, il faut la faire payer plus cher lorsque son impact est maximal. Pour cela, il faut adopter une tarification en temps réel, et non un tarif progressif universel. »

Ou, pourrait-on ajouter, de gérer les pics par effacement de consommation.

L’effacement consiste à réduire temporairement la consommation d’électricité d’un site par rapport à sa consommation normale. Les opérateurs proposent à leurs clients (les consommateurs particuliers ou industriels), des solutions techniques pour mettre en pause pendant quelques minutes ou quelques heures certains de leurs équipements dont la consommation est flexible (cellules électrolytiques ou fours pour les industriels, radiateurs, ballons d’eau chaude ou climatiseurs pour les particuliers).

L’effacement peut faire l’objet d’un contrat entre le fournisseur et le consommateur (EDF a ainsi proposé à ses clients, dans les années 1980, un tarif réduit toute l’année contre la possibilité de réduire la fourniture un certain nombre de jours par an). Mais à ces efforts individuels rémunérés, s’ajoutent dorénavant des formes plus légères de réduction de consommation, qui ne sont plus des efforts. L’innovation technologique permet de jouer sur la mobilisation du plus grand nombre. C’est la logique de l’effacement diffus, qui consiste à réduire temporairement la consommation d’électricité d’un grand nombre de logements en interrompant l’alimentation de certains équipements, à l’aide d’un boîtier installé sur le tableau électrique. Le pilotage est opéré à distance par un opérateur et ne requiert aucune action directe des utilisateurs.

On voit ainsi se développer des prestataires spécialisés, des opérateurs d’effacement qui valorisent sur les marchés l’effacement qu’ils ont « acheté » à des particuliers. C’est le cas notamment en France où une loi de 2013 prévoit la mise en place d’un cadre réglementaire permettant la valorisation des effacements de consommations d’électricité sur les marchés de l’énergie, assortie d’une prime pour les avantages que procure l’effacement pour la collectivité.

L’énergie du collectif
Dans ces solutions pilotées par des systèmes d’information, on « joue collectif » sans avoir de réel effort à faire, et sur la base d’un intérêt individuel bien compris. C’est l’échelle qui fait la différence.

C’est un point essentiel. Comme le note Bernard Delpech, directeur délégué de la R&D du Groupe EDF, dans un article paru en 2011 sur ParisTech Review, « s’il dispose des capacités à agir, la taille unitaire du client ne lui permet pas individuellement de jouer pleinement son rôle dans des systèmes qui demandent des volumes minimaux pour prendre en compte la gestion des flexibilités : ceci nécessite que ces clients soient fédérés dans des sous-systèmes, qui dialogueront avec les grands systèmes électriques traditionnels. Ce mouvement est déjà engagé. »

Dans le même ordre d’idées, on peut mener une réflexion sur le partage et la mutualisation d’équipements à l’échelle locale. Car l’échelle des ménages et de l’habitat individuel n’est pas toujours pertinente. Dans les quartiers anciens raisonner à l’échelle du bâtiment ne permet souvent que des progrès modestes, qui pour un investissement relativement élevé ne fera baisser la consommation que de 10 ou 15%. En revanche on peut développer des solutions innovantes en raisonnant à l’échelle de l’îlot, du micro-quartier, ou même de la ville.

La présence d’un bâtiment à énergie positive peut compenser la présence d’édifices plus anciens. Sur cette base, on peut en outre travailler à améliorer la gestion locale de l’électricité, en valorisant au maximum ce qui est produit sur place, en usant de courant continu afin de réduire les pertes, voire en stockant sur le site à l’aide de volants d’inertie ou d’autres dispositifs de stockage…

Mais comment financer ces investissements, comment coaliser les consommateurs ?

La réponse à cette question se trouve dans l’émergence, ici et là, de dynamiques collectives. Celles-ci reprennent de l’imaginaire du « consom’acteur » une touche militante, une aspiration à changer le monde. Elles retiennent des formes historiques de gestion des réseaux le sens de l’efficacité et une certaine attention aux effets d’échelle.

À l’inverse de l’éco-geste, discipline individuelle relevant d’abord d’un effort, voire d’une morale, ces mobilisations collectives tablent beaucoup sur la technique. Mais elles procèdent de démarches « bottom-up ». Elles ne trouvent pas leur origine dans des décisions technocratiques proposées ou imposées dans un processus classique, centralisé et « top-down », mais dans la volonté des citoyens.

Ce « bottom-up »,  qui est déjà une réalité active aux Pays-Bas et en Allemagne, a pour effet de stimuler l’innovation sociale en favorisant les initiatives locales, notamment par des opérations d’habitat participatif. Un collectif d’habitants constitué avant la construction participe activement au projet.

À cet égard, l’exemple de Culemborg (Pays-Bas) est devenu emblématique. Une fondation locale a lancé le projet Lanxmeer avec 80 familles qui ont participé à la conception du plan de développement urbain en s’associant aux usagers déjà présents sur les lieux. Eva-Lanxmeer est un quartier socio-écologique de 24 ha, construit sur un ancien terrain agricole entourant une nappe protégée de captage d’eau potable : 250 logements, 40 000 m2 de bureaux et surfaces professionnelles, une ferme urbaine écologique, un centre d’information, un centre de bien-être, un centre de conférences, des bars, des restaurants et un hôtel. Les mesures de protection de l’environnement comprennent un circuit fermé d’eau, un système de traitement intégral des eaux, une unité de production de biogaz, l’utilisation de matériaux de construction durables, le recours aux énergies renouvelables et la production de denrées alimentaires biologiques. Les habitants de Culemborg ont joué un rôle direct et actif tout au long du processus de planification. Ils ont convaincu la municipalité de cofinancer le projet. D’autres financements sont venus de ministères néerlandais et allemands ainsi que d’un fonds privé de soutien à l’architecture. C’est également l’association représentant les habitants qui s’occupe de l’attribution des logements aux nouveaux arrivants.

Autre exemple, le Danemark, pays qui accueille la plus forte puissance éolienne installée par habitants. De nombreux projets d’énergie « participative » y sont financés par les citoyens. Le parc éolien de Middelgrunden, au large de Copenhague, est détenu par 8500 personnes. La loi danoise impose un seuil minimum de 20% de participation citoyenne dans le financement des parcs éoliens.

Le pouvoir énergétique citoyen perturbe clairement le maillage institutionnel classique.

Symétriquement, la culture politique, administrative et urbanistique influe ainsi beaucoup sur la capacité de sobriété d’un pays, comme l’explique le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) dans une étude de 2014.

À la différence de l’Allemagne, des Pays-Bas et des pays du nord de l’Europe, ouverts à l’expérimentation en matière d’urbanisme, les éco-quartiers français sont planifiés et exécutés comme des opérations d’urbanisme classiques. Les usagers ne sont pas impliqués dans la conception urbaine elle-même. Une haute ambition technologique ne s’accompagne pas d’une participation des collectifs d’habitants comme acteurs du fonctionnement des bâtiments et des circulations. Cette conception techniciste est très typique du « top-down ». Compte tenu de son système très centralisé, la France développe, souvent plus que les autres, les innovations technologiques, mais elle prend du retard dans l’implication des collectifs d’habitants dans la conception de l’habitat.

En France, poursuit le Credoc, des initiatives existent sous la forme d’ « habitats participatifs », « éco-hameaux » ou « écovillages », mais elles regroupent rarement plus de dix familles à chaque fois. C’est le cas de l’Eco-Logis du quartier Neudorf à Strasbourg, qui concerne dix familles associées dans une Société Civile d’Attribution. C’est aussi le cas d’un éco-hameau de douze familles à Chevaigné, commune de 2000 habitants de l’agglomération de Rennes.

Ces microstructures sont loin de la taille critique qui permettrait une gestion optimale des flux d’électricité, par exemple, taille critique qu’on ne rencontre aujourd’hui qu’à l’échelle d’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Mais on s’éloigne alors du « pouvoir citoyen », au profit de solutions technologiques gérées par des professionnels.

(à suivre)

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