Tout comme la révolution numérique a bouleversé les industries créatives, elle vient chambouler l'enseignement supérieur, une « industrie » vieille de mille ans si l'on fait remonter sa naissance à la création de l'université de Bologne en 1088. Le numérique modifie en profondeur les équilibres économiques entre les différents acteurs, rendant certains modèles obsolètes, en faisant émerger d'autres, permettant des économies d'échelle d'un côté et représentant des coûts non négligeables de l’autre. Un exemple comme un autre de la création-destruction chère à Joseph Schumpeter?

Cet article est le dernier de notre série consacrée à la révolution de l’éducation.

Les changements induits par le numérique sont exacerbés par trois autres dynamiques qui impactent profondément l’éducation. L’imbrication est telle qu’on ne peut les ignorer. Premièrement, la révolution du numérique arrive à un moment de mondialisation de l’éducation, de « l’irruption d’une logique d’internationalisation et donc de concurrence dans un secteur longtemps organisé sur une base quasi exclusivement nationale », comme le formule l’économiste Jean Pisani-Ferry.

Deuxièmement, la révolution du numérique intervient alors que la demande d’éducation supérieure progresse à grande vitesse, ce qui pose des défis en termes d’augmentation des coûts et de modèle économique, notamment dans les pays où l’éducation est très majoritairement un service public. L’expert Bob Goddard estime ainsi que le nombre d’étudiants de l’enseignement supérieur atteindra 262 millions d’ici 2025 contre 178 millions en 2010. Le bond au cours des années 2000 est déjà impressionnant puisque l’on comptabilisait en l’an 2000 des effectifs d’environ 100 millions.

Troisièmement et dernièrement, la révolution numérique est concomitante d’une privatisation croissante du secteur de l’éducation – un marché généralement estimé à 2500 milliards de dollars, soit le deuxième marché mondial après celui de la santé. Si l’éducation primaire et secondaire est toujours majoritairement du fait du service public, l’éducation supérieure vit d’importants changements, avec un recul des dépenses publiques et un plus grand rôle pour le secteur privé. Les études de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) prévoient que ce mouvement, qui a coïncidé dans les pays développés avec la crise financière, ne devrait globalement pas s’inverser, malgré la timide reprise économique.

La révolution du numérique est souvent comparée à celle de l’imprimerie au XVe siècle. A une différence près, notent Joël Boissière, Simon Fau et Francesc Pedro, les auteurs du livre Le Numérique, une chance pour l’école : « l’imprimerie a révolutionné la diffusion des savoirs mais pas leur construction ». Or le numérique, lui, bouleverse non seulement la transmission des connaissances mais aussi leur production. C’est justement ce double effet qui engendre une perturbation des équilibres économiques du secteur.

learning digital

La fin du monopole de la connaissance
Les outils numériques démocratisent l’accès aux connaissances. De rares et réservées à un petit groupe, elles deviennent gratuites et facilement accessibles à tous. Quiconque doté d’un ordinateur et d’une connexion Internet peut avoir accès à un nombre phénoménal de savoirs. Certes tout n’est pas vérité sur Internet, loin de là, et il faut posséder de véritables compétences de recherche, de sélection et de critique de l’information pour s’y retrouver. Mais de plus en plus de sources fiables y développent des enseignements aisément identifiables comme étant de qualité, comme par exemple les différentes plateformes d’enseignement en ligne (Khan Academy, edX, Coursera, Udacity, etc.), les encyclopédies en ligne, les blogs tenus par des experts reconnus dans leur secteur, etc.

Pour les opérateurs historiques, c’est une véritable remise en cause du monopole du savoir. C’est vrai des professeurs, qui voient leurs enseignements questionnés par des élèves sans cesse connectés, et des institutions éducatives, surtout pour les plus petites et les moins connues d’entre elles. Prenons l’exemple des MOOCs, ces cours en ligne interactifs, participatifs, ouverts à tous et (originellement) gratuits. Beaucoup de MOOCs sont proposés par les universités elles-mêmes, le plus souvent via des plateformes dédiées. Pour les plus prestigieuses, cela peut répondre à des objectifs d’image, de marketing et de détection des talents. Mais pour les universités les moins prestigieuses, ces enseignements gratuits en ligne posent un réel danger.

L’agence de notation Moody’s, l’éditeur Pearson ou encore le centre de réflexion Demos ont ainsi suggéré une possible disparition des plus petites organisations éducatives, qu’elles soient publiques et privés. Plus catégoriques, les universitaires américains Clayton Christensen et Michael Horn prédisent carrément la disparition d’une bonne partie des universités de leur pays d’ici dix à quinze ans. Ce scénario peut paraître excessif, notamment parce que les MOOCs ne représentent pas pour l’instant une alternative réelle à l’université – car peu d’entre eux délivrent des crédits et que les opérateurs qui les développent ont du mal à trouver un modèle économique viable.

N’oublions pas que les MOOCs coûtent cher à produire, entre 50 000 et 200 000 dollars selon différentes estimations. « L’idée que les MOOCs pourraient servir un peu partout de substituts à l’enseignement magistral semble n’avoir plus vraiment cours, et l’on envisage à présent les cours en ligne plutôt comme des suppléments. Suivant ce modèle alternatif, lequel anime désormais la plupart des projets de Coursera et d’edX, les MOOCs n’ont plus la prétention de remplacer entièrement les campus physiques et les cours présentiels », juge ainsi Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, dans l’article “Moocs et vaches à lait” (Le Débat, mars 2014).

Toutefois, la technologie que véhiculent les MOOCs peut être utilisée à la conception d’une offre d’enseignement low-cost. De gratuits, ils deviennent payants et ne sont plus alors stricto sensu des MOOCs. L’apparition de cette offre à bas coût est déjà visible, comme le montre le master en sciences de l’informatique développé en collaboration par Udacity et le Georgia Institute of Technologie, basé entièrement sur des cours en ligne et proposé pour seulement 7000 dollars. Ou encore l’université Minerva à San Francisco qui se targue d’offrir une éducation du rang de celle de la Ivy League pour un coût deux fois moindre. Cette offre low-cost peut être particulièrement attractive dans des pays où l’éducation supérieure est en grande majorité payante et où la dette étudiante représente un véritable problème, comme par exemple aux États-Unis.

On voit donc que le numérique permet l’irruption de nouveaux acteurs, qui soit menacent la survie des opérateurs historiques en proposant des formations de qualité à moindre coût, soit s’articulent avec eux en modifiant leur rôle et provoquant des transferts de recettes ainsi que de coûts. Comme le note l’hebdomadaire britannique Times Higher Education, les experts de l’éducation supérieure se rejoignent sur le fait que le secteur privé continuera de prendre une place de plus en plus importante, notamment pour répondre à la demande sans cesse croissante, à la fois dans le développement du contenu des cours mais aussi la fourniture de services de back-office.

L’Observatoire pour l’éducation supérieure sans frontières (OBHE) estime lui aussi, dans un rapport intitulé « Comment sera l’éducation supérieure en 2020? », que les universités seront amenées à graduellement abandonner le contrôle du contenu, qui pourra provenir d’autres sources, par exemple des géants industriels, des start-up, des musées, des bibliothèques, etc. La plateforme anglaise Futurelearn se veut déjà plus qu’une simple plateforme de MOOCs, utilisant le contenu de partenaires non universitaires comme la British Library ou le British Museum. Pour ces derniers, cela peut représenter de nouvelles sources de revenus ainsi que la possibilité d’élargir la présence de leur marque auprès du public.

L’irruption de nouveaux acteurs privés peut tenter les États dont les finances publiques ont été mises sous pression depuis la crise financière à se désengager davantage du secteur de l’éducation. Selon l’enquête sur « L’École en 2030 », publiée en amont du sommet mondial pour l’innovation dans l’éducation WISE 2014, 70% des 645 experts internationaux interrogés estiment que l’État ne sera plus la principale source de financement de l’éducation, remplacé par les familles (43%) ou par le sponsoring des entreprises (27%). Cette tendance à faire peser de plus en plus le financement des études supérieures sur les ménages est également identifiée par l’OCDE dans ces travaux de recherche.

Pouvons-nous alors imaginer un mouvement de privatisation massive aboutissant à une situation où « l’éducation et la formation relèvent essentiellement de la sphère et du secteur privés », comme dans l’un des scénarios de l’étude prospective sur l’éducation d’ici à 2030 Prea2k30 ? Une telle évolution mènerait à « l’accroissement sensible des inégalités du point de vue de l’accès à l’éducation et la formation ». Au lieu de niveler les aspérités économiques et sociales de la société, l’éducation serait alors une cause supplémentaire de fracture sociale. Mais le numérique, en révolutionnant aussi la diffusion et l’assimilation des savoirs, peut représenter une chance pour les acteurs traditionnels de faire mieux et moins cher.

Une révolution de la diffusion des savoir
Le numérique provoque une dissociation entre l’information et son support. La même information peut être véhiculée sous différentes formes  (ebook, livre audio, podcast, MOOC, serious games, etc.), sur différents supports (ordinateur, tablette, liseuse, téléphone intelligent, montre connectée, etc.), ce qui permet de l’appréhender de distinctes façons et ainsi de l’adapter aux méthodes d’apprentissage convenant le mieux à chacun. De plus, les connaissances sont de plus en plus en open access, ce qui impacte les opérateurs historiques de la diffusion des savoirs, tout particulièrement les éditeurs et les bibliothèques.

Traditionnellement, les bibliothèques font la liaison entre les éditeurs scientifiques et le personnel enseignant et étudiant. Mais si l’open access devient la norme, elles perdront ce rôle au profit de bases de données centralisées comme Scopus, Google Scholar ou Mendeley, prévient Victor Henning, co-fondateur du logiciel de gestion bibliographique Mendeley. Selon lui, les bibliothèques ont tout de même d’autres rôles à jouer que celui de l’accès aux connaissances, comme par exemple la dissémination et l’archivage des recherches produites par l’organisation à laquelle elles sont rattachées.

Le mouvement de l’open access a été accéléré par l’apparition des MOOCs. « Alors que l’offre éducative se découple des diplômes, la demande pour un accès moins coûteux et plus large aux manuels scolaires et aux revues universitaires va croître », prédisent les auteurs du rapport de l’OBHE, pointant tout de même que les défenseurs de l’accès libre ont tendance à négliger que, in fine, « quelqu’un quelque part doit payer ». En tant qu’intermédiaires, les éditeurs pourraient se retrouver écartés d’un processus plus direct entre les chercheurs et leur public, par exemple via les bases de données ci-dessus mentionnées.

Pour d’autres opérateurs historiques toutefois, la multiplicité des options que permet le numérique en matière de diffusion des connaissances peut représenter une opportunité à plus long terme. Le numérique est en mesure de « démultiplier la puissance des systèmes d’enseignement », estiment ainsi les auteurs du livre Le Numérique, une chance pour l’école. En effet, disent-ils, « on peut s’attendre à ce que, comme dans d’autres secteurs, une plus grande adoption du numérique dans l’éducation se traduise par de véritables économies (…) à partir du moment où la phase de transition et des surcoûts incontournables de formation, équipement, redéfinition des pratiques et des modèles d’évaluation est terminée ».

Cet avis est assez débattu. Antoine Compagnon estime de son côté que « les superbes salles de classe électroniques de nos collèges exigent des investissements sans commune mesure avec les tableaux noirs, les bâtons de craie et les chiffons de jadis, mais elles ne sont pas notablement plus efficaces pour apprendre la division et la règle de trois ». On en revient là au débat de savoir si le numérique améliore l’enseignement. Même s’il faut se garder d’ériger la technologie comme solution à tous les problèmes, force est de constater que les outils numériques permettent de tourner la page d’un modèle industriel d’éducation et d’appliquer des pédagogies connues depuis longtemps mais jusqu’ici peu mises en œuvre du fait de leur coût – tout particulièrement la personnalisation et l’individualisation des apprentissages.

Le numérique permet aussi une meilleure utilisation des ressources, par exemple dans le cas de la classe inversée (flipped classroom), où le professeur intervient dans un second temps pour un échange plus productif sur les connaissances déjà assimilées en ligne. L’apprentissage mixte (en ligne et en présentiel, blended learning en anglais) semble d’ailleurs être l’avenir. Emmanuel Davidenkoff indique dans son livre Le Tsunami numérique que certaines évaluations montrent un accroissement de près de 50% des performances des élèves grâce au blended learning. Le numérique pourrait donc bel et bien permettre des gains d’efficience et de productivité dans l’éducation. Pour les pays développés aux finances publiques restreintes par la crise financière et pour les pays émergents où la demande d’éducation supérieure explose, faire mieux et moins cher est une nécessité. Cela représente aussi une alternative au désengagement pur et simple des pouvoirs publics.

Enfin, le tournant numérique est l’occasion pour les opérateurs historiques de générer de nouvelles ressources sur des marchés en plein développement. Alors que la formation tout au long de la vie devient impérative dans les économies de la connaissance, les universités pourraient par exemple prendre une part non négligeable du marché de la formation professionnelle à distance, qui se développe de façon exponentielle grâce aux nouvelles formes d’enseignement en ligne.

More on paristech review

On the topic

By the author

  • Trois stratégies de l’agroalimentaire… et leurs limiteson November 7th, 2016
  • Anaplan ou le nouvel âge de l’analyse prédictiveon October 17th, 2016
  • Obligations vertes: pourquoi les États entrent dans la danseon October 14th, 2016

www.paristechreview.com

This content is licensed under a Creative Commons Attribution 3.0 License
You are free to share, copy, distribute and transmit this content

Logo creative commons

5 quai Voltaire 75007 Paris, France - Email : contact@paristechreview.com / Landline : +33 1 44 50 32 89