La connaissance prend une place de plus importante dans nos économies et nos sociétés, à tel point qu'une nouvelle expression est venue baptiser cette phase de développement : l'économie de la connaissance. Caractérisée par le rôle croissant de la production, de la diffusion et de l'utilisation des savoirs (le capital dit intangible ou immatériel) dans la compétitivité des entreprises et des nations, cette économie de la connaissance requiert d'enseigner aux futurs citoyens et travailleurs un ensemble rénové de compétences, en partie différent de celui développé à l'ère industrielle.

Plusieurs organismes internationaux se sont attelés à définir cet ensemble de savoirs et de savoir-faire sur lesquels nos systèmes éducatifs devraient se concentrer pour former les futures générations aux besoins de l’économie de la connaissance. Ces nouvelles aptitudes ont été dénommées les « compétences du XXIe siècle ». Qu’il s’agisse des travaux en la matière de l’OCDE, du groupement d’expert internationaux ATC21S ou encore de l’organisation américaine P21, on retrouve plusieurs points communs permettant de dégager trois blocs principaux : des compétences génériques d’apprentissage, des compétences d’innovation et de création et des compétences de collaboration.

Face à la révolution de l’information
Le premier ensemble répond à la nécessité de savoir manoeuvrer dans un monde bouleversé par la révolution de l’information et de la communication. Comme le souligne Dominique Foray, professeur à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne et auteur de L’Economie de la connaissance, il nous faut réaliser à quel point l’abondance actuelle d’information est véritablement révolutionnaire. « Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, il faut se souvenir combien il était difficile pour l’homme de se procurer les ‘instruments du savoir’. Gerbert d’Aurillac, un grand intellectuel du XIe siècle, possédait une bibliothèque qui ne comptait pas plus de vingt ouvrages », rappelle-t-il.

Pour gérer cette masse incommensurable d’informations et de savoirs libérée par les technologies de l’information et de la communication (TIC), il est fondamental de savoir chercher, sélectionner, trier, évaluer et organiser l’information de manière efficace et rapide (information literacy). Comme ces informations sont d’une qualité très variable, il faut être capable de distinguer entre les différentes sources celles qui sont les plus fiables et dignes de confiance. D’où l’importance de développer l’esprit critique et d’analyse des élèves. L’objectif n’est donc plus de savoir stricto sensu mais de savoir chercher, sélectionner, analyser et critiquer le savoir ; d’avoir, comme le disait déjà Montaigne au XVIe siècle, « plutôt la tête bien faite, que bien pleine » (Les Essais, Livre I, Chapitre XXV “De l’institution des enfants”).

C’est d’autant plus vrai de nos jours que les secteurs d’activités et les métiers évoluent très rapidement, tant et si bien qu’on ne sait pas ce que les jeunes d’aujourd’hui auront besoin de savoir et de savoir-faire dans quelques années pour exercer leur métier. En effet, en plus de libérer les savoirs, les TIC accélèrent les changements dans nos économies et nos sociétés de telle sorte que les entreprises et les travailleurs doivent sans cesse se renouveler. Il est devenu fondamental de savoir s’adapter à des changements rapides, et donc de développer des compétences applicables à des situations en perpétuelle évolution. « Dans l’économie de la connaissance, l’apprentissage est sans fin ce qui donne une plus grande valeur aux capacités génériques d’apprentissage par rapport à la maîtrise d’un répertoire spécifique d’aptitudes techniques », résume Dominique Foray.

Une fois les informations et les savoirs pertinents identifiés, il faut être capable de les analyser et de les transformer en nouvelles connaissances. Comme le pointe le rapport de l’OCDE sur les compétences du XXIe siècle, c’est passer de l’information comme source à l’information comme produit pour faire émerger des connaissances et des idées inédites. Le bloc de compétences ici requis se fonde donc sur les capacités à innover, à créer et à résoudre des problèmes. La créativité y tient une place de choix, l’innovation étant la clé de l’économie de la connaissance. Pour les entreprises, le développement d’une culture de l’innovation est crucial, si elles veulent maintenir intacte leur compétitivité et perdurer.

L’enjeu de la créativité
Hélas « notre système, notre organisation, notre mode de pensée même ne favorisent pas suffisamment la créativité, la confiance, l’agilité, l’interdisciplinarité et l’ouverture au monde », regrettait, dans une tribune aux Echos, Geneviève Fioraso, secrétaire d’Etat française chargée de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Un constat extensible à beaucoup d’autres pays, comme le dénonce régulièrement Ken Robinson, spécialiste mondialement reconnu du développement de la créativité dans l’éducation et les entreprises. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la conférence TED la plus visionnée au monde soit l’une des siennes, intitulée “Comment l’école tue la créativité ?” : pas moins de 28 millions de personnes ont écouté cet expert expliquer en quoi nos systèmes scolaires inhibent la créativité au lieu de la stimuler.

Dans son best-seller L’Élément, Ken Robinson explique qu’être créatif consiste à établir de nouvelles connexions avec notre environnement afin de voir les choses de façon différente et sous d’autres angles. out le monde a-t-il en lui ce pouvoir de créativité ? Oui, répond-il sans hésiter, pourfendant le mythe selon lequel seules quelques personnes seraient créatives. Selon lui, nous aurions tous un potentiel de créativité important à notre naissance et la créativité serait comparable à la lecture et à l’écriture : le tout est de l’apprendre et de savoir la développer.

Si nos systèmes scolaires ne semblent pas permettre l’épanouissement de la pensée créatrice et innovatrice mais paraissent bien au contraire l’étouffer, c’est en partie à cause de leur caractère de masse, notre organisation scolaire ayant été façonnée il y a deux siècles pour répondre aux besoins d’un modèle économique fondé sur l’industrialisation.  Comme le souligne Salman Khan, fondateur de la Khan Academy (une organisation à but non lucratif dont le but est de fournir un accès gratuit à des enseignements de la meilleure qualité possible à chacun partout dans le monde), « le lourd bagage de ce modèle scolaire est apparu de plus en plus évident à l’ère moderne, maintenant que les États n’ont plus besoin d’une classe ouvrière docile et disciplinée sachant tout juste lire, écrire et compter » mais de « de travailleurs créatifs et curieux, et de citoyens en perpétuel apprentissage capables de concevoir et d’implanter des idées nouvelles ».

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Différentes pistes sont avancées par les experts pour tenter de remédier à ce problème de développement de la créativité dans les environnements scolaires. L’une consiste notamment à rendre l’école plus personnalisée, afin de permettre à chacun de trouver son élément et de s’y épanouir. Pour Ken Robinson, cela nécessiterait notamment de supprimer la traditionnelle hiérarchie entre les matières et de mettre sur le même niveau les disciplines scientifiques et les disciplines artistiques et sportives. De son côté, Salman Khan défend une idée qui peut paraître saugrenue à première vue, à savoir de former de grandes classes avec des élèves de différents âges entourés de plusieurs professeurs, ce qui permettrait de travailler en petit groupe modulables selon les activités et les besoins dans une temporalité qui ne serait plus divisée par heures ni par matières. Ce serait notamment un moyen de développer les compétences de collaboration et de vie en société, les plus grands prenant en charge les plus petits au cours de certaines activités. Le biologiste François Taddei prône quant à lui le développement d’une culture du questionnement et d’expérimentation, trop absente dans nos classes où les élèves sont plus amenés à être passifs qu’actifs.

Le développement d’une telle culture nécessite que les apprenants n’aient plus peur de l’échec. Rien de tel que cette crainte pour paralyser un esprit. Avoir des idées nouvelles nécessite tout d’abord d’être prêt à prendre des risques et à se tromper. Ken Robinson le répète souvent : « si vous n’êtes pas prêt à vous tromper, vous ne trouverez jamais rien d’original. » Malheureusement, nos systèmes scolaires ont plutôt tendance à sanctionner l’échec. Sans rejeter en bloc les évaluations, il est évident qu’elles ne contribuent pas à rassurer les élèves sur le fait que l’échec est acceptable et même nécessaire au processus de création. Dans la même veine, nos écoles ne valorisent pas la différence. Il n’y a souvent qu’une seule et unique bonne réponse, alors que la créativité permet justement de faire émerger de nouvelles réponses à un problème, émanant peut-être d’un angle ou d’un point de vue totalement différent. Il faut sortir du conformisme et stimuler la curiosité intellectuelle.

Naviguer entre les sphères de connaissances
C’est d’ailleurs pourquoi ceux qui prônent une école capable de développer les capacités de créativité, d’innovation et de résolution des problèmes des élèves préconisent plus d’interdisciplinarité. Les travaux sur la mémoire d’Eric Richard Kandel, prix Nobel de Médecine, montrent qu’une information, pour être mémorisée, doit être associée à des connaissances déjà bien ancrées dans notre mémoire. Ce qui fait dire à Salman Khan qu’un enseignement efficace devrait se concentrer sur la chaîne d’association qui relie un sujet à un autre de façon transdisciplinaire. Le fondateur de la Khan Academy déplore que la génétique soit enseignée en cours de biologie et les probabilités en mathématiques, alors que la première est l’application directe de la seconde ou encore que l’algèbre soit séparée de l’analyse de la physique alors qu’elle en découle. La séparation des disciplines scolaires est jugée « artificielle » et « arbitraire ». L’école devrait apprendre à naviguer entre les différentes sphères de la connaissance.

Sur ce front, le numérique semble être une voie d’amélioration. Comme le signalent les auteurs du livre Le numérique, une chance pour l’École, « face à un programme scolaire traditionnel où l’acquisition des connaissances par l’accumulation encyclopédique continue d’être prépondérante, et où le savoir continue d’être organisé par matières de manière rigide, le numérique paraît être l’un des moyens pour avancer vers une redéfinition des programmes scolaires, plus adaptés aux savoirs et savoir-faire d’aujourd’hui, et une organisation moins cloisonnée, et plus ouverte à l’intelligence collective ». Dans le supérieur, on voit déjà que les MOOCS (“Massive Open Online Course”) favorisent les apprentissages de manière collaborative, où les professeurs jouent plus un rôle de facilitateur que d’expert.

C’est le troisième stade : l’information ayant été triée et sélectionnée, elle peut être utilisée pour former de nouvelles connaissances et apporter des solutions aux problèmes de façon bien plus efficace si ce processus se fait de manière collaborative. Dans l’économie de la connaissance, le succès ne vient pas uniquement d’individus isolés mais de communautés de travail, de réseaux. La mise en commun d’individus différents, avec des connaissances, des modes de pensée et des intelligences propres à chacun mène à un stade supérieur de la création. C’est « l’alchimie de la synergie » selon Ken Robinson, c’est-à-dire cette association des énergies créatives et de la volonté de faire le mieux possible afin de rester au niveau de ses pairs, qui amène chacun à se surpasser. « Dans tous les domaines, des groupes d’individus ont suscité l’innovation sous l’effet de leurs influences réciproques et de l’impulsion collective », poursuit l’expert. C’est exactement ce genre d’alchimie que recherchent la Silicon Valley ou bien un réseau tel que Sandbox, qui réunit des ultra-créatifs dans tous les domaines et issus du monde entier.

Pour François Taddei, directeur du Centre de recherche interdisciplinaire, interviewé par Paris Tech Review sur les pratiques collaboratives dans l’éducation (article à paraître), il est fondamental d’apprendre à travailler de manière collaborative le plus tôt possible. L’école devrait ainsi être le lieu d’apprentissage de ce troisième bloc de compétences nécessaires à l’honnête homme du XXIe siècle, comme nous le verrons dans d’autres volets de cette série.

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