Les délocalisations n’épargnent pas les services, mais ils peuvent tirer leur épingle du jeu

Photo E.M. Mouhoud / Professeur d’économie, université Paris Dauphine, directeur du Groupement de recherches international du CNRS / October 30th, 2014

Délocalisations et automatisation affectent à présent les services, avec des conséquences sensibles sur l'emploi dans les pays développés. Même pour les activités intellectuelles de haut niveau, il existe un certain nombre de tâches qui sont codifiables et dont on peut automatiser les processus, exactement comme dans l'industrie. Elles sont livrables à distance ou automatisables. Tous les services, pour autant, ne sont pas délocalisables. Les territoires qui cherchent à définir leur stratégie de développement ou de reconversion ont donc tout intérêt à identifier et renforcer ces services qui constituent de solides avantages comparatifs.

ParisTech Review – Le cabinet McKinsey a publié un rapport sur la robotisation possible de centaines de millions d’emplois de services intellectuels à l’horizon 2025 à travers le monde. Faut-il s’en inquiéter ?

E.L. Mouhoud – La mondialisation n’affecte plus seulement les non-qualifiés. Elle affecte l’ensemble des tâches d’exécution à l’intérieur de tous les segments de qualification. Prenez un radiologue. Il possède un haut degré de qualification, mais au sein de son  activité, seules certaines tâches réclament la proximité avec le patient. D’autres sont réalisables à distance, par exemple la lecture des radios simples. Dans les grands cabinets d’avocats, certaines recherches très pointues sur les contrats peuvent être délocalisées en Inde, presque en temps réel. Même chose pour l’informatique. Il faut recenser les tâches et pas seulement les activités : c’est la nature des tâches qui doit être au cœur de l’analyse.

Quel que soit le degré de qualification de la main d’œuvre, la question de la délocalisation, ou de la robotisation, est intimement liée à la standardisation des tâches. Même pour les activités intellectuelles de haut niveau, il existe un certain nombre de tâches qui sont codifiables et dont on peut automatiser les processus, comme dans l’industrie. Elles sont livrables à distance ou automatisables, ce qui revient au même. Dès qu’apparaissent des gisements de gains de productivité, il existe des possibilités de délocalisation.

Pour autant, il ne faudrait pas s’imaginer que les lieux dans lesquels s’accomplissent ces tâches perdent toute pertinence ou sont totalement interchangeables. Dans la réalité, beaucoup de ces services intellectuels ont besoin d’un environnement favorable, surtout quand ils appartiennent à la catégorie des services de la connaissance et d’investissement immatériel, qui ont besoin d’un accès à des ressources et à des interactions spécifiques. Les tâches impliquées dans ces services ne se laissent pas facilement décomposer. Tout n’est pas codifiable, tout ne peut pas être standardisé. La création et le partage des connaissances ne sont pas des activités comme les autres et la grille de lecture automatisation / délocalisation ne permet pas d’en prendre toute la mesure. Tous les services ne deviendront pas nécessairement des informations industrielles, c’est-à-dire décomposables et productibles en masse. Beaucoup de connaissances nouvelles sont intimement associées au capital humain qui les porte : quand vous lancez une démarche innovante, il faut du temps avant que le retour d’expérience soit formalisé et que la méthode puisse être transmise à d’autres. Dans l’intervalle, la connaissance reste au sein de l’équipe qui l’a mise en œuvre.

Cela dit, il est clair que l’on va automatiser de plus en plus de choses. De plus en plus de connaissances, qui étaient jusqu’ici « tacites », c’est-à-dire n’existant que par l‘interaction de ceux qui les mettent en œuvre – l’effet « cafétéria », pourrait-on dire  vont pouvoir être codifiées et donc automatisées, c’est-à-dire accomplies par des machines intelligentes, logiciels ou robots.

Quels sont les emplois les plus menacés ?

J’ai étudié l’impact de la délocalisation sur la destruction de tâches dans 4000 entreprises françaises. Les délocalisations affectent très fortement la demande d’emplois sur tous les échelons de la qualification, et surtout pour les ingénieurs et les techniciens, pour tout ce qui est production concrète et tâches d’exécution. En revanche, les tâches de gestion et de coordination sont épargnées et les tâches de management sont en hausse. Bref, la mondialisation segmente les qualifications et frappe certaines tâches. Y compris pour des classes moyennes intellectuelles qui étaient totalement épargnées autrefois. La montée des populismes est en partie provoquée par cette précarisation des classes moyennes.

Il existe un hiatus sur les effets des délocalisations. Les économistes continuent à dire qu’au niveau macroéconomique, très peu d’emplois sont détruits par les délocalisations. Globalement, c’est vrai, mais les effets de ces destructions sont très concentrés sur certaines activités et sur certains territoires ; en Europe, cela a été le cas des industries textiles, du jouet, de la chaussure, d’une partie de la sidérurgie, et les effets ont été spécialement durs pour les territoires spécialisés et situés à l’écart des agglomérations (on pense ainsi aux mines du nord de l’Angleterre ou à une ville française comme Romans, spécialisée dans la chaussure). Il est donc essentiel de repérer à l’avance les fragilités.

Pour savoir si un territoire est performant ou non dans la mondialisation, il ne faut pas seulement regarder son activité mais le contenu de cette activité en « tâches ». Cela vaut pour les services comme pour l’industrie. Dans l’habillement, qui est une activité de matière souple, on ne peut pas automatiser l’assemblage de couture, qui est donc une activité hautement délocalisable. En revanche, les activités sur les matières solides sont complètement automatisables et peuvent être robotisées. Le coût du travail a donc un moindre impact sur les décisions de localisations. Un fondeur de fonte européen qui a délocalisé en Chine relocalise quand les coûts de transport commencent à trop augmenter. La relocalisation concerne les activités volumineuses, qui pèsent lourd, celles qui sont automatisables et celles pour lesquelles la délocalisation risque d’affecter l’image de marque du produit. La relocalisation à proximité des marchés – pas forcément dans le pays d’origine, pensons au nearshoring – est ainsi le produit d’une reconquête des avantages compétitifs.

Revenons aux services. Comment identifier ceux qui sont délocalisables ?

Paul Krugman propose une définition simple : un service est délocalisable lorsque sa production peut être concentrée dans un territoire et sa demande satisfaite à distance. Il est non délocalisable quand sa production se répartit de manière proportionnelle à la localisation des ménages. Il est donc possible d’établir une échelle des services en fonction de leur vulnérabilité à la délocalisation.

La typologie usuelle des services – marchands contre non marchands, publics contre privés, entreprises contre ménages, échangeables contre non échangeables – n’est pas d’une grande utilité pour évaluer la performance économique, la compétitivité et les délocalisations. Pour notre part, afin de jauger la vulnérabilité d’un service, nous avons retenu trois critères en forme de question.

Un : est-ce que l’activité nécessite un accès à des ressources spécifiques (humaines, physiques, patrimoniales, foncières) ?

Deux : est-ce que le service a besoin d’économies d’agglomération, autrement dit : quand vous localisez l’activité, avez-vous besoin d’effets de réseau et d’économies d’échelle, ou bien pouvez-vous vous installer n’importe où ? Les télécoms, la poste et la recherche, par exemple, ont besoin de ces économies de réseaux.

Trois : le service a-t-il besoin d’accéder directement à la demande ou peut-il s’en détacher ?

En croisant ces trois critères, on obtient une typologie des activités de service beaucoup plus opérationnelle au regard de quelques questions fondamentales de politique économique : qu’est-ce qu’un territoire fragile, ou au contraire dynamique ?  Comment accompagner la dynamique d’avantages comparatifs des territoires ? Comment créer une croissance granulaire fondée sur des niches ?

Les démarches de prospective territoriale mises en œuvre aujourd’hui en Europe cherchent à identifier ces dynamiques, qui ne se trouvent pas seulement au cœur des métropoles. Par exemple, les régions productrices de vin du sud de l’Europe peuvent développer toute une gamme de services destinés à valoriser cette production : de la R&D au marketing en passant par le packaging et la publicité, différentes activités peuvent s’insérer dans la chaîne de la valeur et en devenir des segments-clés.

Parmi les questions de politique économique, il en est une qui intéresse particulièrement les décideurs : comment anticiper les chocs ? Les grands plans menés à l’échelle nationale, par exemple, ont-ils une pertinence ?

Les grands plans industriels sont utiles pour atteindre un objectif de compétitivité technologique mondiale, de récupération des avantages comparés. Par exemple en lançant une filière robotique nationale.

Mais un raisonnement à l’échelle nationale et sectorielle a ses limites. Reprenons l’exemple du textile. En 1994, lors de la fondation de l’OMC (accords de Marrakech), il a été décidé de démanteler les accords dits « multifibres » qui permettaient aux pays industrialisés de se protéger contre les importations de textile d’habillement. À l’époque, le calendrier de ce démantèlement a été fixé pour 2005, ce qui laissait une décennie pour se préparer. Mais certains pays ont attendu que le choc se produise pour réagir. Il aurait fallu, au contraire, prendre une carte des bassins d’emplois pour anticiper la crise dans les régions mono-spécialisées dans le textile, en intervenant pour une diversification des territoires, et pour concentrer les ressources sur les personnes, la qualification et la formation. Mais le plus souvent, on intervient après coup sur les entreprises en difficulté en leur accordant des aides. Ces politiques souffrent de myopie et donc d’inefficacité. C’est en raisonnant à l’échelle du bassin d’emploi, à l’échelle locale, qu’il faut intervenir. Il faut retrouver des zones dynamiques.

Quelles seraient les bases d’une politique économique à l’échelle territoriale ?

La politique économique doit se garder de deux écueils traditionnels des débats sur la compétitivité et la fragilité des territoires : d’abord exagérer les fragilités en ne considérant que le poids des activités manufacturières présentes sur les territoires. Ensuite, considérer les services comme des activités protégées contre les délocalisations. Dans la réalité, certains services sont très fragiles. D’autres au contraire sont bien ancrés dans les territoires et ont des effets d’attractivité très forts, y compris sur les activités manufacturières.

Les services de la connaissance représentent ainsi, dans un pays comme la France, 14 % des emplois dits « industriels ». Et ce sont des services moteurs, au sens où ils créent de l’industrie. Ce ne sont pas des services qui vont à la consommation intermédiaire des entreprises ou à la consommation finale des ménages : ils vont à l’investissement immatériel des entreprises. Ce sont la R&D, le conseil, le marketing, la publicité. Toute la recherche hors entreprise est également concernée, par exemple les laboratoires autonomes publics ou privés. L’enseignement supérieur aussi. On ne saurait par ailleurs négliger le rôle d’une activité comme le marketing : l’analyse des attentes des consommateurs, ce n’est pas de la R&D ou des sciences expérimentales, il n’y a pas de brevet ou de valorisation mesurable, mais son apport est considérable. C’est ce que les économistes appellent l’innovation invisible.

Si l’on vous suit, les services pourraient donc expliquer les écarts de compétitivité ?

Absolument, et à cet égard une comparaison entre la France et l’Allemagne est instructive, parce que sur la question des services aux entreprises, les deux pays ont fait des choix différents.

En Allemagne, la dérégulation du marché du travail a peu touché l’industrie ; elle a surtout porté sur le secteur tertiaire, où la modération salariale a été très forte. Dans l’industrie stricto sensu, le coût horaire du travail est quasiment le même entre les deux pays : autour de 37 euros, avec quelques centimes d’écart. Mais il est sensiblement plus faible, en Allemagne, pour le secteur des services. Or l’industrie consomme beaucoup de services (intérim, informatique, finance). Les salaires industriels ne pèsent que 20 % dans le prix d’une voiture. En incluant ce paramètre, on se rend compte qu’il faut ajouter 15 % à la dégradation de la compétitivité coût de l’industrie française.

Cette logique est renforcée par les choix d’organisation. Les entreprises françaises ont externalisé ces activités beaucoup plus qu’en Allemagne. L’externalisation a créé des intermédiations, des sociétés spécialisées en marketing, en conseil, en R&D, qu’il faut rémunérer. En externalisant, les entreprises perdent la connexion avec l’innovation tirée par l’usage et ces services deviennent plus chers à cause des marges des intermédiaires. Il y a un coût implicite de l’application de méthodes standardisées à un processus particulier. S’il s’agit de services très spécifiques, leur valeur productive est plus élevée quand ils sont insérés dans le processus de production que quand ils sont au dehors car il y a alors un coût d’adaptation.

L’externalisation des services aux entreprises n’est donc certainement pas la panacée, d’où la performance de l’Allemagne dont les services, de très grande qualité, sont intégrés à l’industrie. En France, les stratégies de démembrement des firmes et de réduction des coûts menées à partir des années 1980 ont conduit à l’externalisation. Et puis la structure démographique des entreprises joue un rôle. La grosse PME allemande peut conserver des services en interne, plus que la petite PME française.

L’Allemagne n’est pas seule à avoir développé des services performants et à en tirer des avantages industriels. Pour d’autres pays, l’essentiel de la qualité des avantages hors coût dont ils disposent sont fondés sur de bons services. C’est le cas, notamment, de l’Irlande, de la Corée du sud, mais aussi, on le sait peu, des États-Unis.

Si l’on quitte l’échelle nationale pour raisonner à l’échelle du territoire, c’est vrai aussi, ce qu’illustrent bien les clusters d’innovations, conçus comme une concentration de services de haute qualité, autour d’activités de R&D. Pour certains territoires, miser sur les services d’investissement immatériel de la connaissance peut ainsi être une stratégie gagnante.

Pour les décideurs, quelle est la bonne politique en matière de développement des activités de services ?

Quand vous installez un service dans un territoire, il existe un « mix de localisation » gagnant : ce service doit avoir accès à des ressources, bénéficier d’une économie d’agglomération et de la proximité des clients. Prenez la R&D. Bien sûr, vous pouvez délocaliser la R&D, mais il y aura une forte déperdition. Ce n’est pas pour rien que les grands centres de recherche s’installent près des grandes villes. Les travailleurs de la connaissance exigent ce type d’environnement stimulant. À cet égard, même une ville moyenne a ses chances. En revanche, les services informationnels associés à des fonctions support (maintenance informatique, centres d’appel, fonctions tertiaires d’exécution) seront plus facilement délocalisés. L’environnement est décisif. Les grandes zones de friche industrielle, qui ont tenté de se recycler dans les centres d’appel, ont vite perdu la partie quand ces services sont partis ailleurs. En revanche, les centres d’appel présents dans les grandes villes résistent bien. Ils sont plus sophistiqués, car connectés à d’autres activités, et mobilisent des compétences plus poussées, moins facilement substituables. Attention, donc, à ne pas se spécialiser dans des activités à la fois isolées et délocalisables.

L’écart de productivité entre services et industrie est en train de se réduire. De plus en plus de gains de productivité se font jour dans les services. Et rien ne dit que ces gains de productivité ne vont pas créer des activités connexes qui vont venir accompagner des innovations. Ce peuvent être des activités industrielles : par exemple, en Europe, une partie des emplois perdus dans le textile traditionnel s’est déversée dans le textile technique. La grande vague d’automatisation et de délocalisation ne se traduira pas par la destruction pure et simple des emplois existants. La nouvelle activité économique va créer dans son environnement des emplois différents, de maintenance, de coordination.

La question n’est donc pas pour un territoire de « résister » aux délocalisations, mais de jouer sur ses atouts, sans craindre de laisser partir des activités. Il y a un bon usage de l’offshoring, quand les zones industrielles sont spécialisées dans des activités délocalisables mais de « performance extérieure », c’est-à-dire qu’elles exportent beaucoup et importent des biens intermédiaires. C’est ce que j’appellerais la « bonne » délocalisation, celle qu’ont menée souvent les entreprises allemandes, par exemple, en direction de l’Europe de l’est, tout en conservant sur leur territoire de fortes compétences industrielles tournées vers l’exportation. Les services de la connaissance et immatériels s’installent autour de ces industries. La mauvaise délocalisation, à l’inverse, est défensive : on importe beaucoup, on exporte peu et on concentre les caractéristiques difficiles comme la main d’œuvre peu qualifiée et les tâches d’exécution. Le pire, c’est la mono-spécialisation sectorielle dans des activités fortement soumises aux risques de délocalisation défensive.

Si l’on peut en tirer une leçon, c’est sans doute qu’il faut éviter de confondre les objectifs. Le risque principal, celui que n’ont pas su éviter, par exemple, les pôles de compétitivité à la française, c’est de confondre deux objectifs contradictoires : réduction de la vulnérabilité et création d’emplois, d’une part, poursuite de la compétitivité technologique, d’autre part. À court et moyen terme les grands pôles de compétitivité peuvent détruire des emplois, ce qui est normal puisque leurs missions sont orientées vers la productivité et le travail qualifié. Mais ils créent l’activité de demain, celle qui créera de la richesse – et donc de l’emploi.

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