Série Robotique – 6 – Chine: les robots menacent-ils l’usine du monde?

Photo Fangru YANG / Rédacteur en chef du Modern Weekly Business Page, observateur de l’industrie High Tech à Taipeh / October 23rd, 2014

L'automatisation et la robotisation des usines est une tendance lourde. Face à cette concurrence imprévue, la Chine s'interroge aujourd'hui sur sa capacité à tirer parti du faible coût de sa main d'œuvre et à rester l'usine du monde. Mais la messe n'est pas dite. Explication à partir d'un cas d’école : Hon Hai, le principal producteur de l'iPhone 6.

Cet article est le sixième d’une série dont la publication s’achèvera d’ici quelques semaines.

En juin dernier, Terry Gou, le fondateur et président de l’équipementier taiwanais Hon Hai (également connu sous le nom de FoxConn), confirmait une méga-commande portant sur l’iPhone 6 au côté de Tim Cook, le directeur général d’Apple. Son concurrent Tim Zixuan, président du groupe Pegatron, a lui aussi reçu une confirmation d’Apple: 30% de la production de l’iPhone 6 sera confié à son entreprise. Elle produira pour Apple la plus importante quantité de smartphones qu’elle ait fabriqués jusqu’ici.

68 millions d’iPhones 6 auraient été commandés en Phase I, un chiffre multiplié par deux par rapport à l’iPhone 5 pour la même phase. Cette demande colossale atteste l’optimisme de Tim Cook, pour qui de nombreux consommateurs suivront cette montée en gamme. On considère que le chiffre d’affaires de Hon Hai, après que l’entreprise a décroché 70% de la production de l’iPhone 6, devrait atteindre 30 milliards de dollars. Cela lui permettra de se rapprocher des 38,7 milliards de Lenovo.

Pour honorer cette commande, Hon Hai n’a pas perdu de temps : un plan de recrutement de 100 000 personnes a été lancé en Chine continentale dès la deuxième quinzaine de juin. Ces nouveaux employés travailleront à Zhengzhou, dans le Henan et d’autres provinces. Des centaines de milliers de travailleurs et des centaines de fournisseurs de composants se consacrent déjà à la production de ce nouveau téléphone qui attire tant l’attention du marché.

Apple avait conduit la recherche et développement du Macintosh G5 au Japon, mais la fabrication fut déjà confiée à Hon Hai, qui constata rapidement qu’il n’avait aucun accès aux technologies principales du modèle. Terry Gou raconte que l’entreprise n’eut qu’un temps limité pour passer à la production en grande série. Le prototype original avait un beau design, mais un angle droit un peu trop aigu nécessita quelques tests supplémentaires. Terry Gou proposa sa main pour l’expérience. Il fut blessé, comme on pouvait s’y attendre. Cela incita ses ingénieurs, choqués par la blessure, à redessiner l’appareil pour une meilleure sûreté. « Un général exprime sa volonté par des actions, pas des discours », dit Gou avec une pointe d’emphase.

Superviser chaque étape est le credo qui a fait de ce magnat de la haute technologie, âgé de 64 ans, le chef de file de 1,5 millions de travailleurs à travers le monde. Grâce à cette philosophie, il a construit avec succès la plus grande usine de l’histoire de l’humanité. En 2014 Hon Hai enregistrait un chiffre d’affaire d’un montant de 819,3 milliards de RMB et atteignit le 32e rang du Fortune 500, devenant ainsi la première entreprise de la « Grande Chine » (élargie à Hong Kong et Taiwan).

Il y a peu de temps, Terry Gou et Masayoshi Son, le fondateur de la Softbank du Japon, dévoilaient le robot Pepper à Tokyo. Masayoshi le définit comme le premier humanoïde de l’histoire de l’humanité. Vendu au prix de 198 000 yens, Pepper est capable de percevoir les émotions humaines à travers ses capteurs, sa détection vocale et de nouvelles technologies de cloud computing. Par exemple, Pepper montre différentes émotions lorsque son propriétaire semble heureux. Le petit robot semble appelé à connaître un grand succès au Japon, un pays à la population vieillissante.

C’est Hon Hai qui fabriquera Pepper lorsque les commandes arriveront. Il y a 5 ou 6 ans, l’entreprise était déjà le fabricant du jouet Pleo, un dinosaure animatronique. Hon Hai, qui apparaît clairement comme le leader de ce secteur manufacturier, a aussi de fortes chances de produire les futurs robots Transformers.

Ce n’est pas un hasard si l’équipementier s’est lancé dans les robots. Terry Gou s’y intéresse depuis longtemps déjà.

Des robots et des hommes
Le buzz autour de l’iPhone 6 a quelque peu éclipsé les projets de Gou dans le domaine de la robotique. En 2010, Terry Gou imaginait une « usine automatisée » et il envisageait de remplacer la totalité des salariés humains par des robots. L’année suivant, il précisait son ambition : développer et fabriquer un million de robots pour assembler ces téléphones dans ses usines.

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Parallèlement, il continuait à recruter en masse. Entre le troisième trimestre 2010 et le quatrième trimestre 2011 Hon Hai a recruté 300 000 travailleurs supplémentaires. La masse salariale a également augmenté dans cette période, et elle continue à le faire. Des manufactures géantes sont même en projet en Indonésie et au Brésil.

Cette divergence interroge. Pourquoi, si l’on doit prendre au sérieux son ambition d’usines entièrement automatisées, continue-t-il à embaucher des milliers d’ouvriers ? Posons la question autrement, en adoptant le point de Tim Cook : si ces usines sont susceptibles d’être automatisées, pourquoi Apple sous-traite-t-il la production à Hon Hai, au lieu de construire sa propre usine ?

De fait, Tim Cook a récemment relocalisé à Fremont (Californie) plusieurs lignes d’assemblage produisant des ordinateurs portables Apple, en écho au discours d’Obama sur la relocalisation. Cette gigantesque usine, équipée de technologie de pointe, emploiera des travailleurs américains. Mais les robots feront l’essentiel du travail.

Ils ne peuvent cependant pas tout faire et le coût du travail fait encore la différence, notamment quand on fabrique des smartphones. Les chiffres parlent tout seuls : 90% de l’assemblage d’un smartphone ne peut être réalisé que par la main de l’homme. Il est impossible pour un robot d’assembler 500 à 600 composants dans un minuscule espace d’une dizaine de centimètres.

Plus de 500 opérations sont requises pour assembler un iPhone 6, du point de départ de sa fabrication jusqu’à son achèvement, ce qui représente 10 fois plus de manœuvres que pour un ordinateur portable ou un Macbook.

Le secteur automobile peut déployer une armée de bras automatiques pour assembler de grandes pièces, telles que des portes de voiture. Même les entreprises qui produisent des pâtes, des biscuits ou des briques sont équipées de bras robotisés. Amazon utilise un millier de robots Kiva travaillant activement dans ses entrepôts. Les robots sont partout. Mais il reste difficile pour les machines de prendre entièrement la relève de la chaîne d’assemblage des téléphones, tablettes et ordinateurs portables.

Des bras robotisés sont certes utilisés dans la fabrication d’une partie des composants de smartphone. Ils sont particulièrement efficaces pour façonner des pièces d’une précision de l’ordre du micro ou du nanomètre, comme la lentille d’un objectif. On les emploie aussi dans le polissage des boîtiers ou la fabrication des « réceptacles de processeur » (CPU slots, les connecteurs utilisés pour interfacer un processeur avec une carte mère).

Hon Hai a investi 300 millions de dollars taïwanais pour son entreprise automatisée dont le quartier général se situe dans le district de Tucheng, à Taiwan. Les chaînes d’assemblage automatique utilisant des bras robotisés peuvent planter 3000 fils sur des cartes de circuit de 2-3 centimètres carrés avec une précision parfaite, et 7000 réceptacles de processeur peuvent être produits chaque jour par des bras mécaniques. Les processeurs d’Intel ou d’AMD ont besoin d’être accompagnés de ces réceptacles pour que la carte mère puisse recevoir des signaux électriques. Si nous admettons qu’un processeur est le cœur d’un ordinateur, le réceptacle de processeur peut être considéré comme sa valve. Hon Hai tient à lui seul 75% du marché, ce qui en fait un acteur clé de la supply chain.

L’usine automatique est un projet pilote conduit par Foxnum Technology, une filiale de Hon Hai. Après avoir recruté les meilleurs talents de l’Industrial Technology Research Institute de de Taiwan, l’entreprise a formé la meilleure équipe possible de ce secteur industriel.

C’est en visitant une usine au Japon que Terry Gou a trouvé son inspiration. Hautement automatisée, elle était capable de fabriquer des montres avec une délicatesse extraordinaire. Il proposa de couper l’usine en deux, ce qui faciliterait un éventuel déménagement. Même la lumière n’était pas nécessaire. En termes d’économies d’énergie, les performances étaient remarquables.

Mais le Japon n’est pas la Chine. Si les Japonais ont tant investi dans l’automatisation, c’est notamment en raison du coût du travail et du vieillissement de la population, qui conduit à des tensions sur le marché du travail. Ce sont des problèmes encore lointains pour la Chine. Et surtout, avant qu’un iPhone 6 ne soit emballé, il faut des opérateurs travaillant jour et nuit pour assembler 500 à 600 composants. Pour Hon Hai, dont le cœur de métier tourne autour de processus d’assemblage complexes, les mains des travailleurs chinois restent indispensables.

C’est précisément pourquoi Tong Zixian, du Groupe Pegatron, n’a jamais fait preuve d’un grand enthousiasme pour les robots. Pas plus que Barry Lam, le fondateur et président de Quanta Computer, qui fabrique les ordinateurs portables d’Apple. Les robots ne sont tout simplement pas capables de réaliser l’ensemble des processus manufacturiers de l’iPhone, de l’iPad, de l’iPod ou du Macbook Air.

Intégration verticale
La production de composants et l’assemblage de produits ont partie liée. Hon Hai, depuis le début, s’est distingué en faisant de cette dépendance un atout, avec une stratégie originale d’intégration verticale menée à partir de l’assemblage, c’est-à-dire le haut de la chaîne. En cela l’entreprise se démarque de ses concurrents, qui se développent selon une logique bottom-up : des composants vers l’assemblage.

L’un des secrets qui ont permis à Hon Hai de survivre et s’épanouir est une méthode appelée Component Module Move (CMM), développée par Terry Gou lui-même.

C’est grâce au CMM que Hon Hai a pu mettre en œuvre son intégration verticale. Les clients se félicitent d’avoir un seul interlocuteur pour la large gamme de services offerts par Hon Hai. L’entreprise est suffisamment polyvalente pour offrir chaque composant ou module, qu’il soit mécanique ou électrique, à la demande du client. Elle satisfait aussi – c’est son cœur de métier – leurs besoins d’assemblage de produit, d’assemblage de système ou de test.

L’exhaustivité de ces services offre à Hon Hai de nombreuses opportunités, puisqu’il lui est possible de travailler sur les composants, la conception du de module et l’assemblage du système. Les ventes explosent et les clients bénéficient de prix bas, très compétitifs.

Aux alentours de l’an 2000, une poignée de grands producteurs de PC américains décidèrent d’externaliser la production des barebones (la base constituante d’une unité centrale d’ordinateur : boîtier, alimentation électrique, carte mère et lecteurs). Mais il est presque impossible de trouver une entreprise maîtrisant à la fois la capacité à produire et à assembler tous les composants d’un ordinateur, de disques durs. Hon Hai a pu saisir cette opportunité et en a profité pour développer un nouveau business model, en prenant position dans l’industrie des unités centrales.

Ming-Je Tang, de l’université de Taiwan, voit dans le mode opératoire de Hon Hai une innovation majeure. Dans le processus de l’intégration verticale, Hon Hai est à la fois le producteur et l’assembleur des composants, ce qui lui permet de se positionner sur plusieurs segments contigus de la chaîne de valeur. Prenons les smartphones pour exemple : l’entreprise capture 61% du coût global des composants avant assemblage. Non seulement elle capture davantage de valeur, mais elle bénéficie d’effets positifs en termes d’information et de gestion des flux.

L’usine du monde
Depuis les années 1980, la Chine a bénéficié de l’afflux de travailleurs à bas prix quittant les campagnes du centre du pays pour les grandes villes industrielles comme Shenzhen. Ce sont ces individus insignifiants qui ont formé la base des fabricants d’équipement d’origine (FEO, ou en anglais OEM, Original Equipment Manufacturer) les plus importants du monde.

Les entreprises de high tech taïwanaises s’enorgueillissent de la « 982 theory », qui stipule qu’il ne leur faut que deux jours pour terminer 98% des commandes qu’ils reçoivent. Or cette théorie n’est vérifiable qu’en Chine continentale où un environnement productif consistant peut être garanti. Les quelques entreprises taïwanaises qui ont relocalisé leur bases de production dans des pays tels que le Vietnam, les Philippines, la Thaïlande et la Malaisie ont connu des échecs.

La stabilité accordée par cet environnement permet aux FEO de terminer les commandes avec une haute précision et une grande qualité. Hon Hai est le modèle parfait, avec un million d’ouvriers réalisant des commandes d’une valeur moyenne de 1 à 2 milliards de RMB (125 à 250 millions d’euros).

L’expansion vers la Chine continentale reste un élément-clé pour l’ambition globale de Hon Hai. Terry Gou a commencé à développer sa base productive en Chine dès 1988. Au bout de dix ans, lorsque les FEO ont commencé à se multiplier, Hon Hai avait déjà atteint une position dominante.

Mis à part Master Kong et Want Want, Hon Hai est la seule entreprise hig tech présente en Chine continentale qui soit originaire de Taiwan. Son usine de Longhua dans le district de Shenzen fut développée à partir de rien en 1996 pour devenir un complexe industriel de 420000 travailleurs.

La zone économique spéciale de Shenzen a grandi à partir de rien, pour devenir une des régions chinoises les plus développées suite à trente années de réformes et d’ouverture de marché. Lorsque les régions côtières ont commencé à connaître une pénurie de travailleurs bon marché, Hon Hai fut autorisé à s’étendre vers le centre du pays. Les provinces de l’arrière-pays qui cherchaient à reproduire ce miracle ont envoyé des invitations à Terry Gou, accompagné d’un traitement VIP. Gou se rendit notamment dans la région dont la plupart des travailleurs sont originaires : la province du Henan, qui compte plus de 100 millions d’habitants.

Désormais installé à Zhengzhou, la capitale, Hon Hai bénéficie d’ouvriers remarquablement bon marché mais aussi et surtout d’avantages consentis par l’administration locale sur le foncier et les taxes. Le Henan est la seule province de l’intérieur qui n’accueillait pas encore de grande usine d’électronique, alors que la majorité des migrants en sont originaires. Terry Gou croit que la compétition en Chine continentale est beaucoup plus féroce que celle qui fait rage à Taiwan. Ses décisions d’investissement tirent parti de cette concurrence entre provinces. Hon Hai va lancer dans le Guizhou une usine de 50 000 personnes, afin de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

L’industrie du high-tech a résolument décidé d’opter pour la sous-traitance et Hon Hai apparaît aujourd’hui comme le grand gagnant. La qualité, le prix et le rythme sont les trois priorités de l’entreprise. Facile à dire, mais il n’est pas si facile pour une entreprise de produire moins cher avec une grande qualité et à une cadence effrénée.

Hon Hai ne travaille qu’en gros, et même en très gros. Terry Gou ne trouve pas d’intérêt dans une commande d’une quantité inférieure à 1 million de pièces. Hon Hai est le géant de l’industrie manufacturière. Du fait de sa déjà longue histoire, de sa masse et de ses modes d’opération profondément enracinés, il lui sera difficile de se transformer. Il est impossible pour Terry Gou de dire à Apple qu’il va quitter ce secteur industriel. Cela signifierait pour tous les clients, les actionnaires, les fournisseurs, les employés et autres parties concernées d’être laissés dans la misère.

Hon Hai a et aura donc toujours besoin de travailleurs chinois. Les robots et les entreprises automatisées ne sont pas complètement imaginaires. Mais la Chine restera pour longtemps l’usine du monde, une position qu’aucun pays aujourd’hui ne semble en mesure de lui contester.

Note des éditeurs. Une première version de cet article est parue dans notre édition chinoise, publiée conjointement avec l’université Jiaotong de Shanghai, SJTU ParisTech Review.

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