Un circuit court, c'est un mode de commercialisation qui se définit soit par la vente directe du producteur au consommateur, soit par la vente indirecte, à condition qu'il n'y ait qu'un seul intermédiaire. Longtemps cantonné à quelques cercles militants, ce modèle alternatif est désormais sorti de la marginalité. Quelles sont ses perspectives et que peut-on en attendre?

Cette histoire commence dans les années 1960, quand des mères de famille japonaises, inquiètes des risques d’empoisonnement au mercure, s’organisent et fondent les premiers teikei : en échange de l’achat par souscription de leur production, des paysans s’engagent à fournir des aliments exempts de produits chimiques. Le mot « teikei » se rapporte à l’action de se tendre la main, à l’entraide. Il renvoie aussi à l’idée de mettre un visage sur les aliments. Ce système alternatif de distribution est l’ancêtre du circuit court.

Des consommateurs-militants
C’est à partir des années 1980 et surtout 2000 que le modèle se répand en Occident, porté notamment par la vogue de la vente en panier, des partenariats locaux solidaires entre producteurs et consommateurs. Qu’ils se nomment GAS (Belgique, Italie), Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP : France, Roumanie) ou Community Supported Agriculture (CAS : Etats-Unis, Royaume-Uni), tous désignent une entente directe entre cultivateurs et acheteurs, autour d’un approvisionnement régulier en produits de saison.

Mobilisant dans un premier temps des consommateurs-militants, l’essor des circuits courts est associé à un faisceau de préoccupations convergentes : bilan carbone, opacité des échanges, scandales sanitaires, désenchantement social, chômage… Mais le phénomène gagne en ampleur et les circuits courts sont désormais sortis des cercles militants des origines. Au Japon, les grossistes distribuaient 82% des fruits et légumes frais en 1990, et 65% en 2005. D’après le recensement agricole de 2005, il existe dans l’ensemble du pays 13 538 points de vente directe de producteurs agricoles. Aux États-Unis, le nombre de marchés de producteurs est passé de 1785 en 1994 à 4500 en 2007, pour un chiffre d’affaires annuel d’un milliard de dollars.

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On pense spontanément aux fruits et légumes, mais le modèle du circuit court recouvre une réalité plus complexe et moins connue. La définition communément admise implique trois grands critères : tout d’abord, le circuit court serait un système de distribution n’impliquant qu’un intermédiaire maximum entre le producteur et le consommateur. Deuxièmement, il résulterait d’échanges monétisés (contrairement à l’autoproduction) fondés sur l’équité et la transparence. Enfin, il répondrait à une recherche de « proximité ». Cette dernière est aussi bien géographique (quoi qu’il soit difficile de définir un rayon chiffré au-delà duquel le circuit de distribution ne serait plus « court ») que relationnelle : le producteur et le consommateur mettent en scène leur relation autour du produit.

Cet aspect social de la « proximité » est, sans grande surprise, très présent dans le secteur alimentaire. L’aliment, surtout quand il vient de la terre, cache des enjeux émotionnels (le goût), humains (mettre un visage derrière un produit), et identitaires (valorisation du métier d’agriculteur, valorisation d’un terroir). En cela, les filières dites « courtes » sont souvent assimilées à la seule distribution de produits alimentaires.

Mais le modèle du circuit court peut très bien s’appliquer à d’autres filières. Dans la sphère financière, le crowdfunding adopte cette disparition des intermédiaires traditionnels. Du prêt entre particuliers (Lending Club) au soutien collectif de projets (Kickstarter) en passant par l’épargne (SPEAR), de nombreuses initiatives se développent au plus près des populations. Dans le secteur de l’open data (mise à disposition publique d’informations brutes), citons la base de données française « Open Food Facts », qui référence les produits alimentaires du monde entier et les informations qui y sont associées. En garantissant du lien social (virtuel), de l’équité dans les échanges financiers (bénévolat), et une approche participative, l’initiative entre tout à fait dans la logique du circuit court.

Dans ce rapprochement entre celui qui produit et celui qui consomme, on recense encore de nombreux exemples issus des domaines de l’énergie, de la culture ou encore de la santé. Mais pour mieux cibler le phénomène, restons dans sa filière de prédilection : l’agro-alimentaire.

Manger local
Les chiffres sont rares et peu actualisés. Des études empiriques sur le comportement d’achat révèlent un grand intérêt pour les denrées alimentaires locales. Au Royaume-Uni, 70% des habitants préfèrent acheter local, près de 50% veulent acheter plus de produits locaux à l’avenir. D’après le Natural Marketing Institute, 71% des consommateurs français et 47% des consommateurs espagnols et britanniques affirment qu’acheter local est important. Mais au-delà du déclaratif, qu’en est-il ?

L’enquête Eurostat 2007 a mis en lumière des différences significatives entre les États membres de l’UE quant à l’essor de la vente directe. 15 % des exploitations vendent plus de 50% de leur production directement aux consommateurs. Le pourcentage des exploitations de ce type est compris entre près de 25% en Grèce et à peine 0,1% en Espagne. Notons que les petites exploitations sont plus représentées dans les circuits courts alimentaires.

En France, le dernier recensement agricole (2010) a été analysé en 2012 par Agreste. On apprend qu’un producteur sur cinq vend une partie de sa production en circuit court. En terme de chiffres d’affaires, la vente à la ferme est la pratique la plus porteuse. Les producteurs de légumes et de miel sont les plus engagés dans ce type de distribution (les produits animaux, plus contraignants en terme de transformation et de conservation, sont plus rarement commercialisés en circuits courts). On saisit aussi de fortes disparités régionales. Les régions productrices, où beaucoup d’exploitants sont présents sur un produit, assurent traditionnellement une commercialisation en filière longue. Tous produits confondus, c’est assez logiquement dans les îles, en Corse et dans les départements d’Outre-Mer, que cette commercialisation est la plus ancrée.

Il faut dire que dans ces deux zones, le circuit court n’est pas tant un nouveau mode de consommation que le maintien d’échanges traditionnels. Et pour cause ! Dominants dans les pays développés il y a encore un siècle, les circuits courts restent la norme dans de très nombreuses parties du globe. À Kinshasa, 50% des produits consommés sont produits dans la ville. Dès lors, ne nous méprenons pas. Les circuits courts que nous évoquons ici se présentent comme une alternative alimentaire au système agroindustriel des sociétés occidentales. Une opposition au modèle dominant, caractérisé comme global, intensif, spécialisé, dépersonnalisé, dépendant des combustibles fossiles. Si ce modèle a pour lui sa rationalité économique et son efficacité, on s’interroge aujourd’hui sur ses conséquences écologiques et son coût social.

Dans les pays du Nord, une frange importante du secteur agricole affronte des coûts de production élevés et des prix bas qui les incitent à augmenter encore leur production pour assurer leurs revenus. À travers une production toujours plus spécialisée, ils deviennent souvent tributaires d’un seul acheteur. Risqué, cet état de dépendance est un facteur de précarisation souvent avancé chez les producteurs optant pour le circuit court.

Parallèlement à ces mutations, le regain d’intérêt pour les circuits courts semble être en phase avec les nouvelles attentes des consommateurs. Mozzarella sans fromage, « émulsion de viande » en forme de jambon, crevettes surgelées composées à 50% d’eau, lasagnes au cheval, chaque décennie apporte son lot de scandales et de crises alimentaires et la confiance des acheteurs est sérieusement entamée. Dans cette nouvelle recherche de sûreté alimentaire, la traçabilité des produits semble plus que jamais requise : elle atténuerait la perte de maîtrise. Malgré les efforts de nombreuses entreprises à s’engager dans un marketing de réassurance, le contact direct avec le producteur tend à s’imposer comme le choix le plus radical et le plus transparent. De plus, le prix n’est plus le seul critère d’achat. En achetant leurs légumes, les adeptes de ces filières courtes cherchent aussi à échanger, à rencontrer, à soutenir, bref, à s’inscrire dans un registre qui dépasse largement l’élaboration d’un repas.

La « consommation responsable » souffre sans doute de cette nature kaléidoscopique. Quand se nourrir rime tant avec bien manger, qu’acheter au juste prix, maintenir l’emploi local ou polluer le moins possible, on comprend que les attentes de ces consommateurs se sont complexifiées. Et les circuits courts ne sont pas toujours en mesure de répondre à un tel éventail d’aspirations. Ils peuvent même décevoir les plus vifs espoirs, à commencer par celui de la sûreté alimentaire ! Un produit traçable n’est pas forcément consommable, comme l’a révélé en avril 2014 l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) de Belgique.

Dans le résumé du rapport, on lit notamment : « Il ressort des résultats des analyses microbiologiques de plus de 1000 échantillons issus des circuits courts que Listeria monocytogenes est régulièrement détectée dans les produits laitiers à base de lait cru (lait, beurre, fromage, etc.) et dans les produits carnés (viande hachée et charcuteries cuites). Plus loin, on apprend que « concernant les contaminants chimiques, une proportion significativement plus élevée de non-conformités a été détectée dans les circuits courts par comparaison avec les circuits conventionnels pour les résidus de coccidiostatiques dans les œufs ».

Perspectives de développement
Cela étant posé, il convient de se demander avec l’objectivité nécessaire quelles sont les perspectives de développement de ce mode de distribution.

Un marché particulièrement prometteur est celui de la restauration collective, notamment dans un cadre de service public. Les décideurs, notamment politiques, peuvent être sensibles à l’intérêt de valoriser des ressources locales (matière première, main d’œuvre…). En outre, le nombre de couverts par structure peut servir de levier pour structurer de petites filières à l’échelle locale.

En Europe, l’Italie fait figure de pionnière. Les villes de Ferrara, Gênes, Rome ou Bologne ont mis en place des politiques d’achats alimentaires durables pour la restauration collective publique (cantines, écoles, hôpitaux…). En Allemagne, des initiatives fleurissent tant dans les cantines d’entreprises que les restaurants universitaires. Notons aussi un projet germano-hollandais impulsé par l’université de Mannheim visant à optimiser les ressources nécessaires à l’approvisionnement de cinq centres hospitaliers de la région frontalière de Arnheim-Nimwegen-Kleve (en allemand), et ce, depuis l’achat des denrées jusqu’à la production de déchets. En outre, le circuit-court trouve un allié de choix dans l’agritourisme, qui attire de plus en plus l’attention des autorités régionales et européennes. Les produits issus d’un terroir constituent de bons points d’appui au marketing régional.

Pour l’instant, les circuits courts alimentaires sont massivement impulsés par la société civile (groupements de producteurs, associations consommateurs-agriculteurs). Cela conduit à un éparpillement des actions, ainsi qu’une grande disparité d’un territoire à l’autre. En tout état de cause, leur développement passe par une nécessaire structuration. L’échelon local est, par définition, le plus approprié, même s’il est impossible de désigner uniformément une « zone locale ». Que veut-elle dire à l’échelle d’un pays ? D’un continent ?

Dans son rapport sur l’opportunité d’établir un système d’étiquetage applicable à l’agriculture locale et à la vente directe (déc. 2013), la Commission européenne constate : « Arrêter une définition à l’échelon de l’Union semblerait arbitraire. C’est essentiellement le consommateur qui décide si un produit provient ou non d’une zone locale. » Cela conduit à penser que le circuit court ne s’oppose pas au circuit long par nature. Il fait plutôt s’opposer circuit territorialisé (court ou long) et circuit globalisé. La complémentarité est donc possible, à condition que les pouvoirs publics prennent la mesure de leur rôle d’articulateurs.

Bonne et mauvaise nouvelle, leur « to do list » est longue. L’un des principaux obstacles au développement des circuits courts provient de l’ignorance de leur existence. Développer la recherche, lancer des campagnes prescriptrices, consigner l’offre accessible, ces leviers constitueraient un bon début. Autre moyen d’action : favoriser le développement de l’offre par la formation des agriculteurs, la réduction de la spéculation foncière pour entretenir une agriculture urbaine ou péri-urbaine ou la facilitation du le dialogue avec professionnels de la grande et de la petite distribution. Enfin, la commande publique éco-responsable constitue, pour les circuits courts, un marché particulièrement viable.

Ajoutons que ces différents moyens d’action peuvent très bien s’articuler à différentes politiques publiques existantes. Dans le rapport final du programme LEED de l’OCDE (« Politiques de développement territorial intégré : les circuits courts »), les auteurs avancent : « Tous les domaines d’intervention d’une collectivité peuvent constituer le point d’amorçage d’une politique de circuits courts : développement durable, recyclage des déchets, développement des éco-filières, emploi local, développement solidaire, transition énergétique, etc. ». Mais si l’on considère que le développement des circuits courts passe par une implication accrue des pouvoirs publics, il faut alors raisonner d’une façon plus large en prenant en compte l’ensemble des questions qui se posent à eux. Or les circuits courts ne sont pas une panacée : malgré les apparences, ils constituent une réponse pour le moins imparfaite à de grandes questions de l’agenda politique : la transition énergétique et la sécurité alimentaire.

Les limites d’un modèle
L’engouement pour l’achat local semble répondre a priori à deux besoins : le besoin accru d’accéder à l’histoire d’un produit et le désir de réduire l’impact environnemental de la distribution agro-alimentaire. Or il faut convenir que le premier souhait n’a pas besoin de relocalisation pour être comblé. Tous les matins, « Miam-miam », la cyber-épicerie de terroir du  site « venteprivee.com » fait connaître (et commercialise) des produits de petits producteurs français. Sans relever du circuit court, l’e-commerce est tout à fait en mesure de réduire la distance conceptuelle entre le producteur et l’acheteur. La restauration de la confiance passe donc moins par l’abolition des distances physiques que par une redéfinition de la logistique et de l’information.

Le second besoin, lié au bilan carbone, ne trouve pas non plus de réponse dans la « proximité » des circuits courts, dont on a vu qu’elle était somme toute assez relative. Mais ce n’est pas la seule limite du modèle : le transport a moins d’impact environnemental que la phase de production agricole elle-même. En outre, en matière de distribution, la question du transport relève moins du kilomètre parcouru que du mode de transport ou de l’optimisation logistique. Véhicule utilisé, quantité transportée, taux de remplissage moyen, retour à vide ou non… Les transports massifiés que sont les cargos ou les poids lourds réduisent les émissions par kilo transporté. Si le transport n’est pas optimisé, une distance plus courte ne signifie pas toujours une moindre émission de CO2 à la tonne-kilomètre et dans ce sens, les produits locaux n’ont pas d’avantages environnementaux spécifiques.

L’autre grande difficulté actuelle réside sans doute dans l’inadéquation entre la demande et l’offre. Côté demande, le panel des produits, souvent jugé insuffisant, tranche trop vivement avec nos habitudes alimentaires. De plus, ces productions en faibles volumes avec distribution réduite ont un impact sur le prix. Une conséquence que les consommateurs ne sont pas toujours prêts à assumer. Du côté de l’offre, on constate deux grands syndromes : d’une part, une disparité entre les territoires, due à la nature du sol et du climat, aux habitudes de production et aux politiques agricoles. D’autre part, un manque de producteurs et de produits, ceci dû en partie à l’exigence de l’activité (aspects fonciers des territoires péri-urbains, nouvelles compétences en vente et en communication, faible ratio temps de travail-revenu).

Cette question de l’(in)adéquation entre l’offre et la demande engage la notion de sécurité alimentaire. Si un meilleur maillage des circuits courts peut accroître leur pertinence économique, il ne suffit pas à optimiser la circulation des biens alimentaires à des échelles dépassant celle de la région. Or cette circulation est un atout essentiel de la modernité, qui a permis d’éviter famines et pénuries. La diversité des sources d’approvisionnement reste un critère essentiel en termes de sécurité alimentaire. En outre, les grandes métropoles concentrent tout simplement trop d’habitants pour ne pas s’appuyer sur un hinterland à plusieurs échelles. Par exemple, l’Île-de-France aurait besoin de six fois plus de terre que la surface actuellement utilisée pour nourrir 11 millions d’habitants.

Pour autant, pris pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire une réponse partielle à l’alimentation durable, les circuits-courts sont sans doute intéressants. L’ingénieur Nicolas Bel montre par exemple que Paris, en pratiquant une agriculture urbaine sur ses toits, pourrait subvenir partiellement à sa consommation en salades et en tomates, et totalement en plantes aromatiques.

Quel périmètre ? Quels produits ? Quels consommateurs ? Si l’on ne les envisage pas dans leur complexité, les circuits courts s’approchent sans peine de la fausse bonne idée. À cet égard, il convient de prendre ses distances avec le point de vue militant caractéristique de ce secteur émergent. En revanche, et c’est indéniable, les circuits courts s’inscrivent dans les tendances fondamentales des évolutions du territoire. Tensions de rareté, de mise à disposition des denrées, orientations sociales ou choix éthiques… Plutôt que l’origine ou la cause, ils se présentent davantage comme la traduction partielle d’une dynamique, celle de la durabilité territoriale. Comme une opportunité, aussi, celle d’une innovation sociale, organisationnelle et de gouvernance. Mais l’agriculture n’est qu’une des quatre ressources imbriquées d’un territoire : restent l’eau, l’énergie et la biodiversité, face auxquelles elle ne saurait prendre son indépendance.

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