OGM : un débat à reprendre

Photo Marion Guillou / Présidente, Agreenium / December 12th, 2013

En Europe, les organismes génétiquement modifiés (OGM) destinés à l'agriculture sont presque un tabou. Sur les deux seules variétés cultivées dans l'Union européenne, la pomme de terre Amflora de BASF, destinée à l'industrie papetière, et le maïs MON810 de Monsanto, l'une est en situation d'échec commercial, l'autre se heurte aux moratoires imposés par plusieurs gouvernements sous la pression de leurs opinions publiques. Et pourtant : ailleurs dans le monde, les plantes génétiquement modifiées (PGM) sont utilisées à grande échelle pour surmonter différents obstacles auxquels se heurtent les cultures traditionnelles. Marion Guillou, présidente de l'Institut national de recherche agronomique de 2004 à 2012, revient pour ParisTech Review sur l’équilibre bénéfices-risques des produits issus du génie génétique, et analyse les raisons d'une réticence persistante.

ParisTech Review – À la tête de l’INRA, vous avez défendu à plusieurs reprises la poursuite de la recherche sur les OGM. Pour vous, quels sont les bénéfices de cette technologie ?

Marion Guillou – Il est impossible de parler des bénéfices ou des risques des OGM en général, car le terme regroupe des organismes de nature très différente. Des plantes génétiquement modifiées (PGM), qui sont généralement ce à quoi le public se réfère quand il parle d’OGM, aux organismes vivants utilisés, par exemple, dans certains médicaments.

La généralisation qui prévaut en Europe est terriblement dommageable. Il faut regarder la technologie OGM comme ce qu’elle est : une technologie d’obtention d’un produit. Puis examiner, produit par produit, utilisation par utilisation, quels sont les bénéfices et quels sont les risques. Cette analyse bénéfice-risques est spécifique à chaque plante proposée, et peut avoir des conclusions variables, spécifiques aux difficultés auxquelles est confrontée une société.

Par exemple, au Brésil, le soja transgénique est très utilisé pour des terres qui sont fragilisées par le vent et l’érosion. Il permet de désherber sans labour : c’est une agriculture qui répond à l’objectif de conservation des sols. La balance bénéfices-risques a été jugée positive.

Quels sont les autres bénéfices possibles mis en avant ces dernières années ?

Les exemples sont nombreux, je vais vous en donner quelques-uns. D’abord, vous pouvez faire par technologie de génie génétique ce que la nature pourrait faire, mais plus rapidement. C’est l’un des premiers intérêts du recours aux OGM. Par exemple, il est possible de faire ce que l’on appelle une hybridation intra-spécifique, c’est à dire l’introduction d’un ou de plusieurs gènes déjà présents au sein d’une espèce donnée. C’est quelque chose qu’il est possible d’obtenir par croisement naturel, mais avec plus d’aléas, donc plus de temps.

Cette technique prend tout son sens lorsque l’on se trouve dans une situation d’urgence sanitaire. C’est par exemple le cas en ce moment en Afrique, où la maladie dite de la « rouille noire », due au parasite UG99, ravage les cultures de blé. Il est crucial dans ces circonstances de mettre très vite au point des variétés résistantes. En l’occurrence, des PGM, mises au point grâce à l’identification de gènes de résistance.

Parfois, on crée une plante qu’on ne saurait pas obtenir par simple croisement de variétés existantes. L’exemple le plus frappant en est le coton Bt de Monsanto, un plant de coton génétiquement modifié pour produire une protéine toxique pour le ver « bollworm », un parasite qui s’attaque aux plants de coton. Auparavant, les agriculteurs devaient répandre massivement des produits phytosanitaires pour lutter contre cette maladie, non sans risques pour leur santé et pour l’environnement. La mise en culture de coton transgénique a permis de réduire drastiquement l’usage de ces produits. Il est largement utilisé en Chine, ainsi qu’aux Etats-Unis et en Inde.

Il existe aussi des utilisations beaucoup plus ciblées dans le domaine de la santé : par exemple, une filiale de Limagrain produit à Clermont-Ferrand, via des plantes génétiquement modifiées, une enzyme permettant de soulager les personnes atteintes de mucoviscidose. Il s’agit dans ce cas d’utiliser le métabolisme de la plante pour produire des matières actives. Ce type de culture se fait bien sûr en milieu confiné.

Tous ces exemples présentent un caractère d’utilité publique. Mais les bénéfices des OGM sont, dans certains cas, avant tout pour les agriculteurs et les industriels…

Oui : c’est le cas de l’OGM purement « commercial » dont l’exemple le plus connu est les plantes Roundup Ready de Monsanto, qui présentent une résistance à l’herbicide du même nom. Le travail de l’agriculteur qui utilise ces plantes transgéniques est considérablement simplifié : il suffit de mettre l’herbicide, et seule la plante cultivée, résistante, survit. Bien sûr, c’est celui qui commercialise l’herbicide, en l’occurrence Monsanto, qui a intérêt à commercialiser l’OGM résistant à son herbicide.

Il faut faire très attention à éviter la sur-utilisation de ce type d’OGM, car il y a un risque important de voir apparaître une résistance chez les plantes sauvages. C’est le cas dans certains pays où ces OGM ont été utilisés, Canada et Etats-Unis notamment, sans respecter la mise en place de zones « refuge », dédiées à des cultures non OGM.

Ce risque fait écho à un autre, largement pointé du doigt par les anti-OGM : celui de la dissémination, notamment aux alentours de cultures expérimentales. Fin mai, la découverte de blé OGM dans l’État américain de l’Oregon, presque dix ans après la dernière expérimentation de Monsanto dans cette zone, a suscité l’émotion du public. Révèle-t-elle des lacunes en termes de sécurisation des cultures expérimentales ?

Je ne sais pas s’il y a eu une grande inquiétude du public, mais il y a eu, de fait, une vraie inquiétude des opérateurs. Le Japon a suspendu ses importations, la Commission européenne a recommandé des tests sur toutes les cargaisons de blé en provenance des Etats-Unis…

Cet épisode met en avant un problème paradoxal. Car deux voies s’offrent lors de la conception d’une plante génétiquement modifiée.

Vous pouvez produire une semence dont vous vous assurez, par des techniques de sélection ou de génie génétique, qu’elle n’est pas réplicable, c’est-à-dire que la graine produite n’est pas fertile. Ce choix est en général fait pour des raisons purement commerciales, afin de s’assurer que le cultivateur sera obligé de se réapprovisionner chez le fournisseur en question. C’est ce que les opposants à Monsanto avaient baptisé le « gène Terminator » : cette innovation a été reprochée à la firme américaine, car elles contrevenaient aux usages traditionnels des paysans.

Vous pouvez aussi faire le choix inverse, mais dans ce cas il y a évidemment un risque résiduel de reproduction, et donc de dissémination.

De l’Europe à l’Inde, la problématique des OGM semble indissociable, aux yeux du public, des polémiques entourant les produits Monsanto. Le journaliste scientifique Michel Alberganti écrivait en octobre 2012 : « Une firme, Monsanto, a réussi à totalement oblitérer l’image des OGM en la confondant avec l’utilisation qu’elle en fait », au risque de compromettre les efforts de pédagogie fournis par la communauté scientifique. Partagez-vous son analyse ?

C’est un problème compliqué, sur lequel je ne peux que donner mon sentiment personnel. De fait, on rencontre en Europe – et en particulier en France – et dans certains pays en voie de développement une opposition forte aux OGM. Ils ne posent pas du tout les mêmes problèmes aux Etats-Unis et en Asie de manière générale.

En Europe, il y a, à mon avis, collusion de trois sujets. Le premier a trait à la propriété intellectuelle. Au niveau européen, le cadre juridique qui prévalait avant l’arrivée des OGM était un droit sui generis, celui des certificats d’obtention végétale, régissant l’activité des semenciers. Ce système permet aux professionnels de mettre au point des nouvelles semences à partir de celles issues d’innovations antérieures, sans demander l’autorisation de leur concepteur, à condition de leur verser des droits d’utilisation. L’accès au patrimoine génétique des plantes est donc libre, sous conditions. C’est ce qu’on appelle l’amélioration variétale. L’arrivée sur le marché d’espèces brevetées a supprimé ce libre accès puisqu’avec le brevet, vous avez besoin de l’autorisation de celui qui a mis au point l’innovation pour pouvoir la perfectionner.

Le deuxième sujet est l’identité de celui qui met la plante sur le marché : sa qualité d’acteur public ou privé, ses intérêts… Et il y a enfin la technique utilisée, en l’occurrence le génie génétique.

Les opposants se sont attachés à lier ces trois sujets, en réduisant la problématique des OGM au cas Monsanto : une société qui a recours aux brevets, qui a une image de multinationale non communicante, et qui utilise les technologies OGM. On a appelé « OGM » des choses très différentes, depuis les OGM obtenus dans la nature jusqu’à l’introduction d’un gène animal dans une plante. Or la technologie ne définit pas l’objet, et un minimum de distinction doit être opéré. Confondre la technologie avec l’objet me semble au minimum une grave erreur méthodologique.

Pour vous, cette oblitération est délibérément entretenue par le camp anti-OGM ?

C’est une stratégie de communication pour les opposants, qui cherchent à susciter l’indignation. Mais leur position est paradoxale. Car si c’était vraiment les pratiques de Monsanto qui posaient problème, les opposants auraient intérêt à aider à faire émerger des opérateurs alternatifs, publics en particulier. Ceux-ci existent, au demeurant : les organisations onusiennes produisent des plantes génétiquement modifiées avec un régime de propriété différent.

Or, en Europe et notamment en France, où l’opposition est particulièrement forte, toute tentative de recherche est prise pour cible sans discussion possible. Le sort réservé aux pieds de vignes génétiquement modifiés de l’INRA à Colmar, à l’époque où j’étais en charge de l’Institut, en est symptomatique. L’essai avait été lancé en toute transparence, en défaisant toutes les critiques factuelles qui étaient adressés à d’autres opérateurs : il était initié par un organisme public, accompagné par un comité de suivi de A à Z, sans objectif de commercialisation, etc. Et malgré tout, nos parcelles ont été détruites en 2010. Et avec elle, notre capacité à développer une expertise sur ces sujets.

À l’étranger, la situation est bien différente. En Chine par exemple, le gouvernement a une stratégie très claire pour favoriser la production d’OGM à partir de la recherche publique chinoise, par des opérateurs « propres », chinois. La CAAS, l’Académie chinoise des sciences agronomiques, met ainsi au point des OGM. L’Inde a aussi choisi cette orientation, celle de développer d’autres capacités que celles des firmes, pour ne pas en être dépendante (la dépendance des petits agriculteurs aux grands semenciers est là-bas un sujet très sensible).

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Nous parlons là des opposants actifs, des militants. Mais pour le grand public européen, il y a quand même une méfiance vis à vis de ces sujets-là…

Outre les facteurs que nous évoquions plus haut, elle découle de spécificités sociétales et culturelles. Par exemple, la notion de nature qui prévaut en Europe n’est pas la même que celle qui prévaut aux Etats-Unis ou au Brésil. Pour eux, la nature ce sont les grands espaces : les terrains agricoles sont des terrains industriels, en quelque sorte, au sens où ils sont travaillés par l’homme. En Europe, où la densité de population est beaucoup plus élevée, agriculture et nature sont deux notions intégrées : toucher à l’un revient à toucher à l’autre.

Au-delà de ça, il y a la réticence usuelle des acteurs professionnels envers des innovations venues de l’extérieur et, surtout, une approche de l’innovation qui n’est pas la même que dans les pays à forte croissance. En Europe, l’innovation qui ne touche pas à l’amélioration de notre vie quotidienne est accueillie avec une certaine défiance, parce que le grand public n’en voit pas directement l’utilité. Dans d’autres domaines que l’agriculture, il faut d’ailleurs noter que certains OGM sont acceptés sans aucun problème par l’opinion publique, y compris en France. Ce fut le cas par exemple lorsqu’on a utilisé des vaccins recombinants, et donc issus de techniques du génie génétique, pour lutter contre la rage. À la fin des années 1980, ils ont été pulvérisés à grande échelle par hélicoptère sur les forêts de l’Est de la France sans que personne n’y trouve à redire. Parce que le public comprenait bien l’intérêt de cette mesure, il connaissait les dangers de ce virus.

Dans ce contexte, les plantes génétiquement modifiées cumulent les handicaps.

Quelle serait, selon, vous, l’approche rationnelle à privilégier, notamment d’un point de vue juridique et règlementaire ?

Il ne faut pas être angélique, certains OGM peuvent poser problème. Comme pour tout produit innovant, il y a une balance bénéfices-risques à réaliser. Le problème de l’Europe, c’est qu’on est dans une opposition de principe. La législation européenne pose le cadre d’une analyse bénéfices-risques, mais les gouvernements vont au-delà, avec des moratoires, pour satisfaire leurs populations. On ne regarde plus bénéfices et risques.

Je pense que la situation va évoluer. Parce qu’ailleurs dans le monde, les OGM se développent. Parce que les gens voyagent, qu’ils se rendent compte qu’il y a, de fait, certaines PGM qui, dans certains contextes, montrent leur utilité. Mais cela risque de prendre beaucoup de temps.

Pour sortir des confusions et des blocages, il me semble essentiel d’apprendre à raisonner au cas par cas, sur une base rigoureuse, avec une analyse coûts-bénéfices qui prendrait en compte le contexte. C’est ce que font les grands émergents, et vous noterez que la prise en compte des problématiques locales peut infléchir les conclusions d’un débat. Je vous parlais tout à l’heure de l’OGM anti-bollworm de Monsanto : en Chine, il a été mis en culture sans réticences particulières, en revanche en Inde des controverses ont eu lieu, du fait de questions sur le coût et l’efficacité de ce produit . Ce qui est acceptable ici ne l’est pas là. C’est pour cela qu’il faut discuter, distinguer les produits et les territoires, en un mot raisonner en situation.

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