Quantified Self : la passion de la mesure

Photo Emmanuel Gadenne / Consultant en usages du numérique pour Sopra Consulting, auteur du Guide pratique du quantified self / October 31st, 2013

Avec les dernières générations d’objets connectés, la collecte de données liées à notre corps et à notre activité a pris une dimension nouvelle. Recouvrant des pratiques et des objectifs étonnamment variés, du bien-être à la productivité en passant par la santé, la notion de quantified self désigne les principes et outils développés pour suivre, analyser et partager les données de notre quotidien. C'est à la fois un mouvement organisé, une évolution de fond des sociétés contemporaines, et un marché en explosion. Nouvel art de vivre, selon ses adeptes, c'est aussi la partie émergée d'un monde nouveau : celui de la mesure et de la socialisation de l'intime.

ParisTech Review – Chacun d’entre nous a déjà connu la tentation de « prendre des mesures », et d’en prendre la mesure : le 1er janvier, on se promet d’aller à la piscine une fois par semaine, ou de marcher 30 minutes par jour… et on sait aussi parfaitement ce qu’il advient de ces bonnes résolutions. Avec le quantified self, il semblerait qu’une innovation radicale se soit produite : ça marche ! Comment l’expliquez-vous ?

Emmanuel Gadenne – Hier encore le découragement mettait vite un terme à ces bonnes résolutions. Seule une motivation spéciale (comme de surveiller son diabète), ou une personnalité spéciale (avec un goût marqué pour les tableaux Excel), permettait de les tenir sur la durée. Ce qui change avec les outils et techniques du quantified self, ce sont principalement deux éléments.

Le premier, ce sont les instruments de mesure, qui grâce à une série d’innovations techniques font une partie du travail à votre place. Le bracelet que je porte, par exemple, mesure le nombre de pas que je fais chaque jour. L’OMS nous recommande d’en faire 10 000, et l’OMS a toujours raison. Mais imaginez-vous compter 10 000 pas, et les reporter sur votre tableur? Moi non plus. Les nouvelles générations d’instruments, dotés de capteurs et de MEMs, apportent à la fois une facilité et des possibilités radicalement nouvelles.

Le bracelet Fitbit

Le bracelet Fitbit

Deuxième élément, lié lui aussi jusqu’à un certain point à la technique, la possibilité de partager ces données, c’est-à-dire de les communiquer à des outils, ou à des gens, qui vont donner un sens ou conférer une portée à cette mesure. Soit un sens technique, et ce sont les outils qui sont mobilisés : vous avez fait 500 pas supplémentaires aujourd’hui, ou vous avez atteint le quota de la semaine. Soit en un sens social : j’ai marché 2000 pas de plus que mon ami, j’ai atteint la moyenne de ceux qui se laissent mesurer, ou encore notre équipe a atteint son objectif. Cette dimension de partage, quel que soit le sens et la forme qu’elle prenne, est à mes yeux le cœur du quantified self. Elle vous permet, jusque dans des activités qui ne concernent que vous et que vous ne souhaitez garder discrètes, d’avoir un retour, de vous mesurer à, et non pas seulement de vous mesurer. C’est dans ce feedback et dans ce partage que se joue l’engagement, qui est la clé du succès dans ce type d’entreprise.

La socialisation des données semble effectivement un saut qualitatif. Mais elle ouvre aussi sur une question : le quantified self est parfois présenté comme un simple phénomène de société, parfois comme un mouvement organisé. Qu’en est-il exactement ?

Les deux dimensions existent. Si on raisonne de façon stricte, en ne comptabilisant que ceux qui participent effectivement à des groupes de quantified self, on compte aujourd’hui 19 000 personnes dans le monde. Mais cette « communauté militante », sur laquelle je reviendrai, n’est que le fer de lance d’un mouvement beaucoup plus large : si l’on observe les pratiques, par exemple à travers les appareils vendus à ce jour, cela touche aujourd’hui plusieurs millions de personnes. Avec des degrés d’investissement très variables, bien entendu.

Certaines de ces pratiques n’ont absolument rien de nouveau : compter les calories qu’il y a dans son assiette, par exemple, les Weight Watchers le font depuis des décennies. Ce qui change, c’est indiscutablement l’apport des technologies – appareils, d’un côté, logiciels de l’autre – qui facilitent ces pratiques et leur confèrent des potentialités immenses.

Peut-on repérer précisément cet essor ?

Oui, et même très précisément. Le terme proprement dit est apparu en 2007. Sous l’impulsion de Gary Wolf et Kevin Kelly, deux journalistes de Wired qui ont lancé un blog sur ce sujet, il a très vite rencontré un vif succès. En particulier, il est très vite sorti des écrans, pour donner lieu à des rencontres dans la vraie vie. Les participants à ces rencontres étaient des gens qui aimaient se mesurer et qui souhaitaient partager des outils pour le faire. Cette double dimension est d’ailleurs l’une des caractéristiques de ces « militants » du quantified self : ils se voient à la fois comme des objets de mesure, et comme des porteurs de projet.

Aujourd’hui, des groupes se réunissent dans 92 villes – la moitié aux Etats-Unis, les autres en Europe et en Asie pour l’essentiel. En France, il n’y a pour le moment qu’un seul groupe, à Paris. Ces réunions sont des lieux d’échange, qui peuvent réunir une centaine de personnes. Un témoignage d’une dizaine de minutes est suivi de questions – on discute et on débat. Dans le groupe de Paris, par exemple, on mixe des points de vue d’utilisateurs, des propositions de solutions, et il y a même des chercheurs qui récupèrent des listes d’utilisateurs pour réaliser des enquêtes qualitatives. Les événements sont filmés, livetweetés, etc. Ce qu’on y dit est public.

Parlons des outils. Qui les développe, et dans quel but ?

C’est très varié. Au sein des groupes, on trouve beaucoup de gens venus partager et tester leurs outils, qui vont du simple tableau Excel à des programmes beaucoup plus élaborés. Ils viennent, ils écoutent, et quelques semaines plus tard ils arrivent avec des solutions. On est alors dans une logique de partage et de collaboration. Mais des vocations d’entrepreneur peuvent se révéler, et sur cette base associative se sont développées des startups.

Parallèlement, quelques géants, comme Nike ou Nintendo, se sont très vite intéressés au marché des objets connectés associés aux pratiques de quantified self. Il s’agit pour eux de surfer sur un effet de mode, mais aussi de prendre position de façon précoce sur de nouveaux marchés. Le cas de Nintendo est intéressant, car il s’agit au départ d’un industriel du divertissement. Mais les consoles de jeu Nintendo ont été les premières à être munies de capteurs – une révolution à l’époque – et les 20 millions d’utilisateurs de la Wii Balance Board sont en quelque sorte des précurseurs : ils se mesurent, échangent leurs scores, entrent en compétition, se lancent des défis. Le quantified self reprend en un sens l’esprit des pratiques vidéoludiques, pour l’appliquer à d’autres domaines comme la santé ou le bien-être.

Le monde des jeux vidéo, et plus particulièrement celui des serious games est d’ailleurs lié de près à celui du quantified self. Tout d’abord parce que certains jeux sont désormais fondés sur de pures performances physiques – par exemple, votre personnage traverse une série d’épreuves et c’est votre rythme respiratoire, mesuré par des capteurs, qui lui permet de s’en sortir ou pas. Ensuite parce que la forme du jeu est l’une de celles qui permettent de s’engager et de partager, deux aspects essentiels des pratiques de quantified self.

Arrêtons-nous sur cette idée de partager des données, qui peut sembler problématique. Le quantified self concerne notamment des données très intimes, relatives à la santé, à la forme physique : les partage-t-on vraiment, et dans quelles conditions ?

Il y a plusieurs réponses à cette question, qui définissent différents univers. Avant de les décliner, je voudrais rappeler brièvement que la palette des domaines de mesure est très vaste : nutrition et perte de poids, état cardio-vasculaire, sommeil, surveillance et traitement des maladies chroniques, préparation physique et sportive, gestion du comportement, auto-évaluation, autodiagnostic, gestion du temps, etc. Grosso modo, on peut repérer quatre grands domaines : le sport, la santé, le divertissement, l’organisation personnelle et professionnelle. Le partage concerne principalement les trois premiers, et au sein de cet ensemble la santé, dans un sens large qui va jusqu’au bien-être, est assurément le plus important. Or c’est justement sur ce point que la question des données est la plus sensible.

Si l’on observe les pratiques, on se rend compte que celles et ceux qui ont recours aux outils du quantified self ont essentiellement deux objectifs : instaurer des routines, et entrer dans une logique de performance. Les routines concernent notamment ceux qui manquent de temps, par exemple des cadres ayant de jeunes enfants, et plus généralement ceux qui se méfient de leur propre paresse. La recherche de performance a plutôt affaire avec la motivation, et dans ce cas il peut être spécialement stimulant d’entrer en compétition avec d’autres, ou de fonctionner sur la base de défis.

Dans ces différents cas de figure, l’espace social peut jouer un rôle central : il peut servir par exemple pour le contrôle (j’ai annoncé que je courrais tous les jours 2 km, je publie chaque jour ce que j’ai couru, les autres m’encouragent ou tout simplement je ne veux pas perdre la face devant eux). Il peut servir aussi pour la compétition, dans des cercles que l’on choisit : on se mesure aux autres, on cherche à briller, à gagner. Il peut servir aussi pour constituer des équipes, et dans ce cas la pression par les pairs est doublement mobilisée : on ne veut pas les faire perdre ! Ou encore, tout simplement, l’enjeu est de partager les expériences, de ne pas être tout seul dans un effort mais de constituer une communauté.

Dans tous ces cas, le partage ou la publication des données sont essentiels, et les fonctions de partage sont parties intégrantes de la plupart des outils. Mais on observera que demeure une forme de quant-à-soi, sur la motivation réelle par exemple : officiellement, j’ai repris le jogging pour le plaisir de refaire du sport, en réalité mon médecin me l’a vivement conseillé… L’espace social ne sert pas seulement à se donner des contraintes ou à se fixer des objectifs, il sert aussi à se produire, à se mettre en scène. Et les données font partie du spectacle. Produites par des dispositifs techniques, supposés sûrs, elles garantissent même la véracité du spectacle.

On comprend dans ces conditions que le partage des données est souvent au centre du jeu. Mais n’y a-t-il pas aussi capture de ces données par des tiers ?

Si, et à l’évidence cela complexifie le problème. Essayons d’y voir plus clair, car il y a ici plusieurs questions en une.

La première est technique. Comment se fait cette collecte ? La tendance la plus nette, ici, est à l’introduction de capteurs et de fonctionnalités à des objets déjà existants – votre montre, votre smartphone, votre baladeur, votre balance, pourquoi pas, demain, vos chaussures ou vos GoogleGlass… Ce seront de simples options, disponibles en série, que vous choisirez ou non d’activer. Pour le moment, le quantified self est associé à des objets spécifiques, des gadgets comme mon bracelet compteur de pas, mais c’est probablement une phase déjà dépassée. Limiter les frictions est un enjeu majeur pour le développement de ces pratiques. Et les frictions, cela va de l’achat dans un magasin au rechargement, en passant par le réglage de nouveaux outils. Ces frictions ne posent pas de problèmes à ceux qu’on appelle en marketing les early adopters, mais les solutions qui s’imposent sur la durée sont généralement celles qui parviennent à les éliminer. Voyez le destin des organiseurs, cannibalisés par les smartphones dont ils sont devenus de simples fonctions.

Deuxième question, avec qui et comment partager vos données ? On peut imaginer par exemple que certaines séries de données intéressent votre cardiologue, d’autres vos proches, d’autres une communauté spécialisée, par exemple des gens qui pratiquent le même sport que vous. La sélection de ces différents cercles et l’orientation des flux sont alors des enjeux décisifs, sur lesquels vous avez la main.

Mais ces données, votre appareil va les transmettre à travers des plateformes et des dispositifs qui, n’en doutons pas, vont les analyser. Cela pose des problèmes de confidentialité et de maîtrise des données, sur lesquels les experts de la CNIL se sont déjà penchés. Ils ont émis des recommandations qui concernent aussi bien les possibilités techniques d’accès et de contrôle des données (par exemple la possibilité de les effacer), que les usages, avec une prise de conscience et une éducation des utilisateurs (par exemple apprendre à anonymiser certaines données).

Est-ce à dire que les données du quantified self vont constituer un marché ?

Oui, et c’est déjà le cas. Ce ne sont d’ailleurs pas les données en elles-mêmes qui sont un marché : ce sont les connaissances qu’on peut en tirer. Je vais vous donner un exemple. L’application RunKeeper est très utilisée par les joggers, qui s’en servent pour mesurer leurs courses. Ils sont environ 20 millions à l’utiliser. Eh bien, l’éditeur de l’application est désormais sollicité – rémunération à l’appui – par les grandes franchises qui se demandent où implanter des magasins d’équipements sportifs, ou par des coaches sportifs qui se demandent où installer leur cabinet. Ces outils permettent donc, pour le dire très précisément, d’intercepter des clients sur des trajectoires d’effort qu’ils ont définies. Et les données collectées par RunKeeper sont beaucoup plus précises et utiles, valent donc beaucoup plus cher, que celles que pourraient collecter Google ou les grands réseaux sociaux. Car RunKeeper peut détecter de vrais objectifs : untel veut perdre du poids, tel autre cherche à courir plus vite, etc.

Il y a là un marché considérable, car ce que fait RunKeeper avec la course à pied, un fabricant de balances (ou l’éditeur d’une application captant les données émises par ces balances) peut le faire avec d’autres données, pour d’autres clients : l’agroalimentaire, des diététiciens… Sans oublier le marché de la publicité ciblée, c’est-à-dire de la publicité tout court au train où vont les choses. Google et ses semblables siphonnent aujourd’hui les budgets publicitaires qui alimentaient la télévision, mais les collecteurs de données dont nous parlons peuvent siphonner le marché de Google !

On entrevoit ici le potentiel économique, et incidemment les risques potentiels : il serait dommage, par exemple, que les données issues de votre tensiomètre soient communiquées à votre assureur. D’où l’importance d’un contrôle personnel et d’une surveillance publique de ces données. Une démarche exemplaire, à cet égard, est celle de la FING, qui dans son application MesInfos a un volet quantified self : vous êtes invités à renseigner certains champs, mais on vous alerte aussi sur la nécessité de manager vos données. Il y a un bon usage à inventer, de bonnes pratiques à mettre en place. Et des institutions : imaginons par exemple que vos données soient collectées dans le cadre d’un serious game organisé par votre entreprise. Cela peut être utile à tous, en produisant une meilleure information à la médecine du travail. Mais cela comporte des risques ; en ce cas le contrôle d’une instance comme, en France, le CHSCT, est essentiel. On pourrait promouvoir la même logique en changeant d’échelle.

Le quantified self n’échappe pas au côté Big Brother du Big Data… mais j’insisterai, pour finir, sur une dimension souvent négligée dans ce débat : vous contribuez aussi, en entrant dans ce jeu de la collecte de données, à produire du bien commun. Certes une partie de la valeur produite est privatisée, captée par des acteurs qui ne visent que leur profit. Mais un magasin bien installé, c’est aussi un bien commun. Des séries de données sur les variations de poids des gens qui font un régime, ou sur les corrélations entre le nombre de pas parcourus et la baisse de tension, c’est un bien commun. Car au total on produit de la connaissance : on accède à des connaissances empiriques auxquelles on n’avait jusqu’alors pas accès, et cela permettra de prendre de meilleures décisions. Pour le plus grand profit des acteurs économiques placés au bon endroit de cette nouvelle chaîne de valeur, nous sommes bien d’accord. Mais avec des retombées pour tous. C’est aussi cela, le quantified self. Le fabricant de balances connectées saura vite quantifier, par exemple, la prise de poids moyenne consécutive à la période des fêtes. Cette donnée, elle va circuler : vous en aurez connaissance, ce qui vous permettra éventuellement de faire attention, ou de le faire en ayant des repères ; et des acteurs industriels en auront connaissance aussi, et sauront sans doute en tirer profit d’une manière ou d’une autre. Les deux aspects s’entremêlent. Mais au total on aura, aussi bien chez vous que chez eux, de meilleures décisions. C’est aussi cela, le quantified self. Les données produites seront captées, mais pas capturées : elles vont, en retour, informer le monde – lui donner forme. Et chacun sera concerné.

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