Le monde de demain sera urbain. Les mégalopoles qui se développent aujourd'hui dans les pays émergents vont exercer une pression considérable sur leur environnement immédiat, et la question de leur approvisionnement en eau et en nourriture est prise très au sérieux par les experts et les autorités locales. Quelles sont les options en présence? Un meilleur fonctionnement des marchés agricoles mondiaux, une meilleure articulation des villes avec leur arrière-pays agricole, mais aussi l'essor de l'agriculture urbaine, avec notamment les fermes verticales.

Depuis la publication du désormais fameux rapport du McKinsey Global Institute sur les mégapoles de 2025, nous en savons un peu plus sur les véritables rapports de force qui structureront progressivement les relations internationales dans les prochaines décennies. Les Etats d’aujourd’hui (entre 185 et 193 selon les critères de reconnaissance utilisés) devraient conserver leurs contours géographiques et leurs prérogatives apparentes mais, de plus en plus, pour ce qui concerne la production, les investissements, la consommation et les échanges, le monde « utile » sera circonscrit aux 600 plus grandes villes du monde. En 2025, tout comme en 2007, ces 600 villes produiront 60 % de la richesse mondiale, mais la composition de ce peloton de tête urbain aura considérablement changé.

Concentrations humaines
Quelques chiffres pour prendre la mesure du basculement. En 2007, la moitié du PIB mondial provenait de 380 villes, 20 % de ce PIB mondial étant produit par seulement 190 villes nord-américaines, avec les 220 plus grandes villes du monde en développement contribuant à hauteur de seulement 10 %. En 2025, un tiers de ces grandes villes du monde industrialisé ne feront même plus partie du Top 600. À l’inverse, 136 villes du monde émergent feront leur entrée dans le peloton, dont 100 villes chinoises. La Chine se prépare pour le jour, pas si lointain, où elle abritera un milliard de citadins. En 2025, elle comptera 221 villes de plus d’un million d’habitants (c’est le cas de seulement 35 villes européennes en 2013) et 23 de ces villes seront peuplées de plus de 5 millions d’habitants. L’urbanisation du monde est loin d’être une nouveauté, mais le barycentre du phénomène se déplace très rapidement vers le sud et, surtout, vers l’est. D’énormes concentrations humaines vont se produire dans des périmètres peu ou mal préparées à les accueillir.

Même si l’étude McKinsey vise à cibler les marchés d’avenir pour les multinationales, elle induit une autre interrogation : comment gérer ces villes dans une optique de développement durable et, en particulier, comment nourrir leurs habitants sans infliger des dommages graves à l’écosystème ? Certaines villes semblent avoir pris la mesure de l’effort titanesque d’innovation et de rationalisation qu’elles vont devoir accomplir, comme Tokyo (36,7 millions d’habitants en 2025) ou Shanghai (30,9 millions) mais d’autres sont clairement dépassées par l’essor qui les attend. Citons Lagos (18,8 millions), Khartoum (14 millions), Mexico (21,6 millions) ou Lima (11,7) qui sera presque aussi peuplée que Paris (12,9). Quant à Mumbai (22,5) ou Bangalore (11,6), deux mégapoles indiennes, leurs terribles problèmes d’infrastructures sont déjà de notoriété publique. Pour mieux imaginer le basculement démographique à l’œuvre, citons encore deux chiffres : d’ici 2030, la Chine rajoutera 276 millions d’urbains et l’Inde 218 millions, soit à elles deux, dans leurs villes, l’équivalent de toute la population actuelle de l’Union européenne !

Comment nourrir ces mégapoles dans un monde aux ressources naturelles de plus en plus limitées ? Dans son dernier rapport quadriennal, « Global Trends 2030 », fruit des analyses de 16 agences et officines de renseignement américaines, le National Intelligence Council (NIC) américain cite le rapport de McKinsey mais se penche sur les conditions de l’urbanisation durable, c’est-à-dire, en pratique, sur les dommages environnementaux collatéraux du développement des mégapoles. Le NIC commence par rappeler qu’en 1950, seulement 30% des 2,5 milliards d’humains vivaient en ville contre 60 % des 8,3 milliards d’habitants de la planète en 2030.

Part de la population urbaine dans la population totale, 1950 – 2030

megalopoles

Un impact considérable
La pression résultante sur les ressources sera considérable d’autant qu’il serait irréaliste, même si les grands échecs passés de l’urbanisation sont connus et analysés depuis longtemps, d’espérer à l’avenir une meilleure discipline dans le développement des villes. Les politiques de densification urbaine ne concernent aujourd’hui qu’une poignée de pays, et la tendance générale reste à l’extension territoriale. Le NIC prévoit qu’en 2030, au moins quarante régions métropolitaines seront à cheval sur deux, voire trois pays, avec les complications économiques, politiques et écologiques que l‘on peut imaginer.

Les technologies existent qui pourraient permettre en théorie aux très grandes villes de maîtriser leur consommation énergétique et leurs émissions de CO2, mais la plupart d’entre elles, surtout dans les pays pauvres, affronteront à leur périphérie, dans des proportions encore jamais rencontrées, les ravages traditionnels de l’urbanisation : disparition des forêts, appauvrissement de la valeur nutritive et de la composition microbienne des sols, altération des plantes supérieures et extinction d’espèces animales. Ces impacts ont parfois été mesurés à plus de cent kilomètres du centre ville. La probabilité est forte, estime le renseignement américain, pour que ces agglomérations gigantesques se retrouvent en compétition entre elles pour les mêmes réserves d’eau, de terrains à construire et qu’elles entrent également en concurrence pour les terres arables. La résolution de ces tensions réclamera l’intervention des États, s’ils sont encore assez forts pour imposer les arbitrages nécessaires entre construction, production et agriculture.

L’impact énergétique de l’urbanisation a été calculé et le NIC ne cache pas ses inquiétudes. D’ici à 2030, pour prendre un exemple particulièrement saisissant, la demande en électricité des villes chinoises va doubler et représentera alors 20 % de la demande mondiale. Les besoins en eau de la planète devraient atteindre 6900 milliards de mètres cubes, c’est-à-dire 40 % de plus que l’offre soutenable actuelle. À elles seules, les villes indiennes auront besoin de 94 milliards de litres d’eau potable, bien que la disponibilité de ces quantités soit fortement sujette à caution. Les villes de moins de dix millions d’habitants qui formeront la deuxième vague de l’urbanisation sont plus mal équipées que les mégapoles et seront encore plus vulnérables. Il s’agit par exemple de Ahmenabad (Inde), Huambo (Angola), Fushun (Chine), Medan (Indonésie) ou Vina del Mar (Chili). Dans certaines de ces villes, la collecte des ordures et les égouts ne couvre aujourd’hui que 10 à 20 % des habitations et les infrastructures de transport sont incapables d’absorber la hausse du trafic routier : les routes ne sont ni assez larges, ni assez entretenues.

L’accélération de l’urbanisation va provoquer une triple demande d’eau, d’énergie et de nourriture, les trois étant étroitement liées ne serait ce que parce que l’extraction énergétique et la production alimentaire sont très gourmandes en eau. La croissance des besoins en nourriture pose des problèmes particulièrement aigus.

Rappelons le contexte. Le monde a consommé plus de nourriture qu’il n’en a produit au cours de sept des huit dernières années : la hausse de la demande va atteindre 35 % d’ici à 2030, alors que les gains de productivité agricoles, qui étaient de 2% en moyenne entre 1970 et 2000 sont tombés à 1,1 % et poursuivent leur déclin. Le besoin de production alimentaire devrait se traduire par une multiplication par deux des niveaux actuels d’ici 2050, et surtout il ne sera pas homogène – ni entre les différents régions continentales (une multiplication par cinq sera ainsi nécessaire en Afrique), ni entre les zones urbaines et rurales, du fait des modes de consommation différents associés à la vie urbaine.

L’urbanisation va généralement de pair avec la croissance de la classe moyenne et cette ascension sociale se traduit toujours, sur le plan nutritionnel, par une consommation accrue de viande. Celle-ci va exercer des pressions sur la demande de grain, pour alimenter le bétail. Il est aussi évident que la quantité d’eau nécessaire à la production de viande est nettement supérieure à celle qu’il faut pour produire une quantité équivalente de grains ou de légumes. L’urbanisation rapide créera donc des tensions sur les terres arables et sur l’eau, deux ressources indispensables pour la production alimentaire.

Or la disponibilité des produits agricoles à des prix abordables est une condition sine qua non de la stabilité politique. Ce sera encore plus vrai pour les mégapoles. C’est donc un véritable défi qui va se poser aux mégapoles du futur, notamment dans les pays émergents qui ne disposent pas, à l’instar du Brésil, d’un puissant arrière-pays susceptible de pourvoir à leur approvisionnement.

À ce défi complexe, il y a globalement trois façons d’y répondre : en traitant la question des approvisionnements dans un cadre géographique élargi, en reposant la question du lien avec l’arrière-pays et son développement, en interrogeant la capacité des villes, elles-mêmes, à assurer leur subsistance.

Première option : extension du domaine des échanges
Une première solution consisterait à une plus grande intégration, au niveau mondial, des échanges de produits agricoles, de façon à ce que les grandes mégapoles dépendent moins de leur arrière-pays immédiat et davantage du reste de la planète. Certes, on est assez loin ici des « circuits courts » favorisés par les adeptes de l’agriculture biologique, mais cette solution aurait du sens.

Un avantage serait notamment, pour celles de ces grandes villes qui sont situées dans des pays en tension alimentaire, d’éviter les crises ou les flambées des prix, dont on a pu mesurer l’impact, par exemple, dans le déclenchement de la révolution égyptienne. Une libéralisation des échanges commerciaux contribuerait à créer des marchés agricoles mondiaux, dans lesquels les très grandes villes pourraient puiser.

Steve Moody (Brigham Young University) en avait fait la démonstration il y a quelques années, à propos des prix du riz : le maintien de tarifs douaniers élevés par le Japon et la Corée du Sud a gêné le développement de la production dans certains pays d’Asie du Sud-Est, qui n’ont pu miser sur les exportations pour monter en puissance. Le riz est de ce fait assez peu échangé sur les marchés mondiaux : moins de 10% de la production mondiale seulement. Si cette production baisse de 2%, ces 2% seront prélevés en priorité sur les exportations, et leur impact sera alors beaucoup plus significatif, avec la possibilité de déstabiliser le marché.

L’économiste Antoine Bouët pointe ainsi le rôle des taxations et autres restrictions à l’exportation qui ne sont pas réglementées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) mais ont été adoptées par de nombreux pays (Argentine, Inde, Ukraine, Russie) lorsque les prix agricoles commencent à flamber. En taxant les exportations, on réduit les prix intérieurs, mais on diminue aussi l’offre sur les marchés mondiaux et on contribue ainsi à augmenter les prix mondiaux.

Mais, poursuit-il, paradoxalement une libéralisation commerciale totale contribuerait à augmenter encore les prix agricoles, à court terme. Une suppression des tarifs douaniers sur les importations, des subventions à la production et à l’exportation, aurait pour premier effet d’augmenter la demande et de réduire l’offre… avec des prix mondiaux plus élevés. Néanmoins, poursuit-il, cette libéralisation commerciale contribuerait à terme à créer des marchés agricoles mondiaux plus grands, donc plus stables.

Deuxième option : développer l’arrière-pays
La deuxième option n’est pas forcément exclusive de la première, mais insiste davantage sur le développement des capacités locales ou régionales. Elle peut apparaître plus raisonnable si l’on considère les difficultés rencontrées actuellement pour achever le cycle de Doha et la montée du protectionnisme. Elle vise aussi et surtout à éviter un trop fort afflux de migrants pauvres, un sujet qu’on a tendance à oublier quand on parle d’urbanisation.

Comme le rappelle Laurent Rosso (ENGREF), on ne peut dissocier les enjeux d’alimentation des urbains de la croissance du niveau de vie et de capacité productive des ruraux qui sont aujourd’hui les populations les plus pauvres et les plus mal nourris. Il s’agit à la fois d’une question d’équilibre politique (éviter de trop fortes inégalités) et économique (assurer l’approvisionnement des villes). Le développement rural, contrairement à ce que suggère l’étude de McKinsey qui tend à « isoler » la question des mégapoles, est donc un enjeu majeur pour l’équilibre social et politique des mégapoles.

L’agronome Marcel Mazoyer va plus loin : « Sur les trois milliards de gens qui ont des revenus insuffisants, les deux milliards qui sont en malnutrition et le milliard qui a faim presque tous les jours, les 3/4 sont des ruraux, avec une très grande majorité de paysans. Les 25 % d’urbains restants sont des chômeurs et des salariés très mal payés et généralement chassés des campagnes par une pauvreté et une sous-alimentation encore plus grave. La pauvreté est donc littéralement fabriquée, renouvelée, voire étendue en permanence dans les campagnes du monde, et elle se déverse sans pour autant se résorber dans les bidonvilles. On dit que le monde s’urbanise, mais on pourrait dire qu’il se bidonvillise. »

C’est dans ce contexte qu’il faut reconsidérer la question des mégapoles. Leurs flux d’approvisionnement sont associés à des flux de migrants, et il est essentiel de ne jamais perdre de vue la fragilité des équilibres dans les mondes ruraux alentours, notamment dans les pays émergents.

Troisième option : les campagnes à la ville !
Il y a cinquante ans, il y avait encore des fermes à Paris. Elles ont disparu avec l’urbanisation du deuxième vingtième siècle, mais pourraient bien revenir avec celle du vingt-et-unième. Mais il ne s’agit pas d’installer des vaches à Central Park. Dans le monde entier, les mégapoles vont affronter la même équation : rapprocher au maximum les zones agricoles des consommateurs et réduire au minimum la surface agricole pour laisser le plus de place possible à l’habitat.

La Chine et plus largement l’Asie sont en pointe sur cette réflexion. L’économiste Michel Aglietta le rappelait récemment dans ParisTech Review : environ 300 millions de Chinois vont migrer vers des villes qui n’existent pas encore et la Chine doit construire pour eux, avant 2030, 200 villes abritant entre un et cinq millions d’habitants. Ce seront des villes « bas carbone », des villes multipolaires, sur le modèle de Chongqing, pour éviter, dans la mesure du possible, l’étalement anarchique et donc la pollution (Chongqing est une des villes les plus polluées du monde) liée aux transports. Chaque ville multipolaire contiendra en son sein à la fois des sous-villes spécialisées dans une production donnée – les territoires de travail restant proches des lieux de résidence – et des zones rurales pour optimiser l’empreinte carbone de l’alimentation.

Tokyo, la plus grande ville de la planète, offre un modèle intéressant. Tout en étant une des mégapoles les plus denses au monde, elle abrite traditionnellement une forte activité agricole à l’intérieur de son périmètre : 2 % de sa surface sont utilisés à cette fin. Et les autorités locales songent aujourd’hui à agrandir cette surface. L’une des solutions, c’est l’ « agriculture verticale », une idée portée depuis des années par Dickson Despommiers, professeur de sciences environnementales et de microbiologie à l’université Columbia. Il s’agit de produire en quantité des produits alimentaires au sein d’une structure occupant une emprise au sol réduite. Selon lui, une ferme de trente étages est capable de nourrir 30 000 personnes avec un rendement six fois meilleur que celui de l’agriculture traditionnelle.

Avec 5,3 millions d’habitants, la ville-État de Singapour n’est pas exactement une mégapole mais son cas est instructif car elle importe 93 % des légumes qu’elle consomme. Fin 2012, Singapour a inauguré une ferme verticale, Sky Greens, très économe en énergie et en eau, qui fonctionne en circuit fermé selon un système hydroponique. Sky Green est constituée de 120 tours en aluminium d’une hauteur de 9 mètres chacune. Chaque tour comprend 38 étages dans lesquels sont plantées trois variétés de salades, et la culture d’autres légumes est envisagée dans un futur proche. Pour permettre un ensoleillement maximal tout au long de la journée, un système de poulies hydrauliques assure la rotation des bacs durant les heures diurnes. L’irrigation et le fonctionnement du mécanisme de rotation des bacs sont fondés sur la récupération de l’eau de pluie. En vitesse de croisière, Sky Greens devrait produira chaque jour 500 kilos de légumes. L’idée fait des émules.

Sky Greens
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Début 2013, la ville de Shenzhen, une mégapole à part entière avec ses 15 millions d’habitants et qui est aussi la 5e ville la plus dense du monde, a commandé à l’architecte belge Vincent Callebaut six fermes verticales. Les bâtiments accueilleront appartements, bureaux et commerces, mais l’essentiel, c’est qu’ils produiront leur propre nourriture. Ce qui était déjà une tendance émergente pour la production d’énergie, des immeubles produisant leur propre énergie existant déjà dans plusieurs villes du monde, pourrait devenir vrai pour l’alimentation.

Le concept d’agriculture verticale présente des avantages indéniables, mais il se heurte à de sérieux problèmes de rentabilité économique. Les « fermes verticales », en pratique des gratte-ciel verts, c’est-à-dire des serres empilées les unes sur les autres, entreraient en effet en compétition, au sein du marché immobilier de la mégapole, avec d’autres activités économiques. On pourrait imaginer que les décideurs municipaux sanctuarisent des terrains pour l’agriculture verticale en faisant appel aux impôts locaux mais il faudrait que la rentabilité des cultures verticales soit vraiment très supérieure à celle des cultures horizontales pour que l’investissement soit envisageable. Sinon, la dépense nécessaire à la construction et à l’entretien de ces fermes risquerait de compenser, voire de dépasser, les économies réalisées en transport et en droit à polluer. Pour rendre l’agriculture verticale économiquement viable, il faudrait sans doute augmenter le prix des quotas d’émissions de CO2 liés au transport, une décision qui ne serait pas facilement acceptée par les villes de pays pauvres.

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