La face cachée des Moocs

Photo ParisTech Review / Rédaction / June 24th, 2013

Les « Massive Open Online Courses » ne sont pas simplement des cours en ligne, mais des vecteurs d'enseignement sophistiqués, exploitant tous les instruments de la vidéo numérique augmentée, éventuellement accompagnés de questionnaires et d'une interaction numérique avec les autres étudiants, animés par un tuteur. Et ils sont gratuits ! Ils sont en train de révolutionner des institutions séculaires et de rebattre les cartes au niveau mondial. Les stratégies des acteurs sont diverses, de ceux qui veulent simplement rester dans la course aux puissantes institutions américaines qui cherchent à étendre leur influence, en passant par ceux qui refusent d'entrer dans le jeu. Les conséquences sont d'ores et déjà considérables, notamment pour les étudiants des pays en développement. Mais des débats demeurent, sur la qualité et plus largement sur la nature de l'enseignement.

Les Moocs font soudainement parler d’eux depuis que Harvard et le MIT se sont lancés fin 2012 dans l’aventure en créant ensemble edX, une nouvelle « plateforme » de Moocs, qui vise modestement, à terme, un milliard d’étudiants. EdX est, par ses statuts, une association sans but lucratif, mais elle est capable, grâce à la puissance des marques auxquelles elle s’adosse, de se tailler des parts de marché inexpugnables. À titre de comparaison, le fait qu’une requête sur Google est gratuite n’a pas empêché le moteur de recherche de dominer la planète.

Grand pays d’enseignement et terre promise du marketing, les Etats-Unis sont naturellement en pointe. En 2013, plus d’une centaine d’universités proposent des Moocs, parmi lesquelles des établissements de tout premier plan comme Berkeley, Brown ou Princeton. Pour se faire une idée de la dimension potentielle du phénomène, rappelons que fin 2012, les 230 cours mis en ligne gratuitement par ces universités avaient déjà attiré plus deux millions d’étudiants dans le monde entier – un chiffre qui a plus que doublé à l’heure qu’il est.

En général, les universités ne proposent pas directement leurs cours. Plus précisément, elles le font par l’intermédiaire de ces vitrines communes que sont les plateformes spécialisées. Outre edX, on peut citer Udacity, Canvas, Udemy, et surtout Coursera (qui propose un service et sélectionne les universités qui peuvent publier). Certaines de ces plateformes sont des alliances entre institutions, d’autres sont des acteurs spécialisés.

Les gros et les petits

Les grandes universités anglo-saxonnes trouvent dans les Moocs le moyen de se brancher sur le gigantesque marché des étudiants qui ne sont pas (pas encore ?) solvables. Les officines de capital-risque ont investi des dizaines de millions de dollars dans ces startups dont certaines, pour ce qui est de l’audience, progressent encore plus vite que Facebook ou Twitter à leurs débuts. Cette forme entièrement nouvelle d’enseignement épouse étroitement l’essor des nouvelles technologies. Coursera et Canvas fonctionnent déjà bien sur tablette. La plateforme FutureLearn platform, qui rassemble 21 universités au Royaume-Uni, sera la première en Europe à proposer à la fin de 2013 des Moocs spécialement conçus pour les terminaux mobiles, téléphones et tablettes.

L’appétit pour les Moocs est tout particulièrement vorace dans les grands pays émergents comme l’Inde ou le Brésil. En échange d’une fraction du coût d’une année d’enseignement à Harvard, un étudiant du Bangladesh pourra acquérir un « certificat d’aptitude » estampillé edX ou Coursera, qui n’aura pas la valeur d’un diplôme ni même d’un crédit, mais pourra tout de même embellir considérablement un CV aux yeux d’un futur employeur. Pour des millions d’étudiants de ces pays, où le déficit de formation intellectuelle est abyssal, le choix est simple. Ce sont les Moocs ou rien. Plus qu’un progrès, ces derniers représentent une rupture majeure. La preuve : une association comme la Khan Academy, un ancêtre des Moocs basé en Californie et soutenu par le mécène Bill Gates, qui avait montré la voie en diffusant des cours de maths gratuits en vidéo, a vite rencontré un succès considérable en dépit de ses défauts techniques.

Dans beaucoup de pays « récepteurs », l’enseignement local mènera un combat inégal contre les Moocs. Les universités y auront beaucoup de mal à naître, ou à survivre face aux Moocs. Tout au plus, ces pays auront-ils le choix du menu. Au Rwanda, par exemple, l’association Génération Rwanda « construit » une université de 400 personnes entièrement fondée sur les Moocs, ces derniers fournissant à la fois les cours et les outils pédagogiques à destinations des tuteurs locaux chargés de guider les étudiants à travers les phases difficiles. Le premier « crédit » sera composé du cours « ER22X » sur la justice, dirigé par Michal Sandel, professeur de philosophie politique à Harvard, et d‘un cours intitulé « Pensée critique face aux défis globaux », dirigé par Mayank Dutia et Celine Casquineau, de l’université d’Edimburgh. La certification en ligne sera assurée par la Southern New Hampshire University. En somme, un programme virtuel construit localement à partir des « briques » d’un catalogue global, en fait très anglo-saxon.

La diffusion de contenus de haut niveau dans les pays les moins avancés repose sur de formidables avancées technologiques, mais elle se heurte également à des obstacles… technologiques. Dans certains pays, la bande passante est insuffisante pour permettre le visionnement des cours en « streaming ». Il faut qu’ils soient téléchargeables, ce qui pose le problème de leur intégrité. Des cours incomplets, privés de leurs explications, pourraient circuler et nuire à des « marques » de Moocs. Les développeurs réfléchissent également à la possibilité, pour les étudiants, d’annoter les cours qu’ils suivent, et de faire circuler ces commentaires sur le Web. Le problème le plus épineux, de loin, c’est la fiabilité des certificats proposés en ligne et des examens, qui pourraient être surveillés à (grande) distance par webcam interposée. La triche en ligne est extrêmement répandue et il faudra des prouesses d’ « authentification forte » pour que les diplômes de Moocs atteignent un niveau de crédibilité acceptable.

Changer le monde ?
L’objectif sociétal global affiché par les Moocs est louable. Il s’agit de démocratiser l’accès à l’enseignement universitaire de haut niveau. A cet égard, il s’agit tout simplement de la prolongation numérique des vieux projets d’ « open university » britannique (1970) ou d’université populaire en France (1963). Prenons un exemple emblématique : le célèbre cours d’Andrew Ng, professeur d‘intelligence artificielle à Stanford, une des universités les plus chères du monde. Il a été suivi gratuitement par 160 000 étudiants dans 190 pays différents à raison de dix heures de travail par semaine pendant six semaines. Car Internet change tout. La même petite équipe d’enseignants qui, jusque-là, accompagnait 400 étudiants, est aujourd’hui capable d’en « former » 10 000, voire 100 000 fois plus. Avec une audience aussi nombreuse, la plateforme peut espérer atteindre la rentabilité, même avec un prix de certificat très faible.

Aux Etats-Unis, la proportion des étudiants qui suivent au moins un cours en ligne était de 9 % en 2002. Elle atteignait 31 % en 2010 et on évalue à 700 000 le nombre d’étudiants qui étudient uniquement en ligne. Les Etats-Unis sont, il est vrai, un pays de grande inégalité devant l’enseignement. Les étudiants empruntent lourdement et leur dette a atteint en 2010 la barre des mille milliards de dollars, soit plus que la dette cumulée de toutes les cartes de crédit du pays. Des cours en ligne gratuits constitueront donc une révolution également dans ce pays. Et quand on sait que le marché de l’éducation représente aux Etats-Unis 800 milliards de dollars par an, on imagine sans peine le séisme économique que pourrait représenter l’introduction d’une éducation en ligne gratuite.

Conscientes du risque qu’il y aurait à abandonner aux « majors » anglo-saxonnes le formidable levier d’influence – de soft power – que représente la diffusion des Moocs, les universités du monde entier se mettent de la partie. En France, l’Ecole Polytechnique a rejoint début 2013 la plateforme américaine Coursera. Quant à l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, elle a intégré edX en proposant d’abord des cours en anglais, mais avec l’intention de diffuser rapidement des cours en français à destination des publics africains. En 2013, les premiers Moocs en français faisaient une timide apparition à partir, notamment, de la Suisse et du Canada.

Alors, l’enseignement supérieur gratuit de très haut niveau peut-il changer le monde ? Dans les plus grandes universités, les Moocs représentent, à côté de l’interaction enseignant / étudiant classique, une nouvelle voie d’enseignement à proposer à la « génération numérique ». En revanche, les établissements de niveau moyen ont des raisons de s’inquiéter. À chaque fois que s’y posera la question d’agrandir le campus ou d’embaucher des professeurs, s’abonner plutôt à un Moocs sera désormais une option tentante. Quant à la notion physique de classe, elle est sans doute vouée à disparaître.

Le cas Armherst
Naturellement, comme dans tous les secteurs ébouriffés par la vague Internet, les réactions sont contrastées. Les détracteurs des Moocs évoquent volontiers les scénarios catastrophe. Ils s’interrogent sur la portée réelle d’un enseignement exclusivement en ligne. Car l’enseignement ne se limite pas à une transmission – en l’occurrence un téléchargement – d’informations. L’enseignement résulte d’un processus à la fois social et émotionnel qui inculque une pensée critique. Le partage d’une expérience collective, impossible à répliquer virtuellement, fait intégralement du parcours de l’étudiant. Enseigner en ligne la maïeutique socratique ou le droit pénal comparé, cela a-t-il un sens ? Peut-on se contenter d’objecter aux détracteurs que c’est toujours mieux que rien ?

Un des aspects du débat est le taux élevé d’abandon – une question qui s’était déjà posée avec le e-learning, et à laquelle les acteurs du secteur avaient répondu en réactivant la notion de classe (rencontres virtuelles régulières, session physique d’intégration en début de séquence, soutien par les pairs, usage de la fonction tableau blanc…). Par définition, cette stratégie est sinon exclue des Moocs, en tout cas fortement limitée, et cela se ressent dans l’assiduité ou la persévérance des étudiants.

MOOC-drop-out

Après la première vague d’enthousiasme effréné, quelques voix discordantes se sont fait entendre. Au printemps 2013, le Amherst College, qui fait partie du « top 15 » des meilleures universités américaines, a refusé, à la majorité des voix de son conseil, l’invitation à rejoindre la plateforme edX, pour laquelle par ailleurs, les candidatures se comptent par centaines. Il n’est pas fréquent qu’une institution rejette une proposition conjointe de Harvard et du MIT… L’affaire a permis de rappeler quelques réalités.

D’abord, si les Moocs sont gratuits pour les étudiants qui les suivent, ils coûtent cher aux institutions qui les délivrent : coûts de conseil, de mise en forme et de mise en ligne. EdX facture 250 000 dollars par cours, 50 000 dollars pour chaque « rediffusion » et prend une commission sur tout revenu supplémentaire que le cours pourrait engendrer. Les ressources humaines sont également sollicitées. Pour monter un Mooc, un professeur doit travailler au moins 100 heures et consacrer ensuite environ dix heures par semaine pendant les sessions, tout cela au détriment de ses activités sur son campus. Et il n’existe aujourd’hui aucune visibilité sur la future rentabilité de l’investissement.

Mais si la fin de non-recevoir d’Amherst est emblématique, c’est qu’elle ne découle ni d’une inquiétude financière (l’établissement jouit d’une dotation de 1,6 milliard de dollars !) ni d’un refus du surcroît de travail. Les arguments avancés par le Conseil sont essentiellement philosophiques. Amherst a toujours promis à ses étudiants qu’ils « apprendront par le truchement d’un colloque de proximité » alors que les Moocs risquent de « perpétuer un enseignement fondé sur la distribution d’informations ». Ensuite, plus prosaïquement, les Moocs peuvent représenter une grave menace pour les établissements les plus vulnérables, « conduire à une centralisation de l’éducation supérieure américaine » et rendre vite obsolète le « bachelor of arts » (licence), qui est le diplôme pour lequel le cours magistral, concurrencé par les Moocs, a la plus grande importance.

Enfin, le Conseil estime élevé le risque que les plateformes soient tentées, pour couvrir leurs coûts, de monnayer auprès des entreprises les informations obtenues sur les millions d’étudiants qu’elles « croisent » à travers le monde. Grâce aux technologies du web, il est possible de suivre de manière très fine le comportement des e-étudiants et de perfectionner en permanence l’enseignement. Avec comme objectif théorique ultime la possibilité de cartographier les connaissances de chaque internaute pour lui proposer un enseignement entièrement sur mesure. Mais naturellement, d’autres usages, beaucoup plus sonnants et trébuchants, peuvent être faits de ce nouvel avatar des « big data ». Pour les multinationales présentes à l’échelle globale, ces banques de données seraient des outils de marketing prospectif d’une richesse infinie.

Que conclure de ce rapide parcours ? Qu’une révolution, assurément, est en cours, qui modifie d’ores et déjà en profondeur le paysage universitaire mondial, renforçant le poids des acteurs les plus puissants au détriment des plus fragiles. L’avenir nous dira si une stratégie comme celle d’Amherst est celle du « village gaulois », ou si les institutions actuelles sauront trouver leur place. Pour l’heure, la délivrance du diplôme reste un atout maître. Mais pour combien de temps ?

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