Quel avenir pour le capitalisme chinois ?

Photo Michel Aglietta / Professeur d'économie à l'université de Paris Ouest et conseiller scientifique pour Groupama Asset Management / March 1st, 2013

Entre planification et privatisation, le capitalisme à la chinoise trace sa voie originale. À quoi ressembleront les vingt prochaines années ? Pour s'en faire une idée, il faut revenir sur la trajectoire des réformes accomplies jusqu'ici, en prenant la mesure d'un phénomène majeur, qui devrait concerner 300 millions de personnes supplémentaires en quelques années : l'urbanisation.

ParisTech Review – À la fin 2012, la Chine a changé de dirigeants et annoncé des réformes pour la période qui court jusqu’à 2020. Elles visent à instaurer un nouveau régime de croissance. Est-ce un virage stratégique?

Michel Aglietta – Cette réforme vient en droite ligne des transformations très profondes que la révolution socialiste a introduites en Chine à partir de 1950. Mais avant d’aller plus loin, posons trois préalables. D’abord, il faut envisager la réforme sur le temps long. Il s’agit d’un processus qui dépasse très largement la volonté politique des dirigeants. Eux aussi sont emportés par une logique de transformation des structures productives et des institutions. Ces structures et ces institutions interagissent entre elles, dans une dynamique qui se nourrit de ses propres contradictions, ce qui correspond d’ailleurs au mode de pensée chinois, une pensée de la relation et du mouvement, très différente de la pensée de l’équilibre à laquelle nous sommes habitués en Occident.

Ensuite, il faut intégrer le fait que la Chine est une économie de marché depuis déjà longtemps, ce qui prouve au passage que capitalisme et économie de marché ne sont pas la même chose, comme l’a bien décrit Fernand Braudel.

Enfin, il faut se rappeler d’où revient le pays. La Chine avait été à la pointe de la technologie jusqu’au XVIe siècle et elle était la première économie mondiale en 1820. Puis elle a décliné pendant plus d’un siècle. En 1950, après la chute de l’empire, l’invasion japonaise et la guerre civile, le pays avait un niveau de vie deux fois plus faible que l’Afrique.

Si on lit bien votre dernier livre, c’est le communiste Mao qui a introduit le capitalisme en Chine…

Le paradoxe n’est qu’apparent. C’est bien la planification stratégique mise en place par Mao qui a été l’élément déclencheur car elle mobilisait les masses rurales autour d’un grand projet industriel pour la première fois dans l’histoire du pays – même si une initiative comme le Grand Bond en avant a été un échec dramatique. Mais c’est le Parti, sous Mao, qui a installé les bases industrielles et le système éducatif de masse. Il a introduit les soins de base de la santé jusqu’au fond des campagnes : ce qui a fait grimper l’espérance de vie. La recherche agronomique a permis d’augmenter la productivité de la culture du riz. Et tout cela en autarcie complète car l’ouverture extérieure n’est intervenue que dans les années 70 avec le voyage de Nixon.

Des avancées technologiques ont suivi parce que la Chine pouvait désormais importer des engrais et quelques machines avec à la clé, à la fin des années 70, un bond de la productivité agricole. Un surplus agricole a commencé à apparaître, en plus de ce que le plan imposait de distribuer aux villes. Ce surplus, Deng Xiaoping va autoriser les paysans à le vendre par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Deng Xiaoping a donc amélioré immédiatement les revenus d’une masse énorme de paysans, offrant une légitimité considérable à ses réformes entre 1978 et 1985.

Revenons aux sources du capitalisme chinois. Pourquoi le pays n’a-t-il pas fait sa révolution industrielle au XIXe siècle, en même temps que ses concurrents occidentaux ?

L’industrialisation européenne est le résultat de la concentration du capital par la bourgeoisie terrienne, marchande, coloniale et financière, et du travail par la prolétarisation des paysans chassés de leurs terres. Si cette accumulation primitive ne s’est pas réalisée sous l’Empire, c’est parce que les institutions du pays ne l’ont pas permis. La Chine impériale était une société à deux niveaux. En bas, les familles rurales, fixées à leur terre car elles en étaient propriétaires, et dont la croissance démographique absorbait tout le surplus de productivité agricole. En haut, l’État impérial et sa bureaucratie mandarinale, qui tirait sa légitimité de la fourniture de biens publics – canaux, digues, routes, silos à grains – qui garantissaient le bien-être de la population.

Les marchands ne constituaient pas une classe sociale, dans la mesure où l’État tirait ses revenus de la taxation de la production agricole, et non de l’emprunt. La bureaucratie était méritocratique et non héréditaire : la mobilité y était ascendante ou descendante. Il ne pouvait donc se constituer une aristocratie féodale ou une bourgeoisie financière à l’européenne. Le but ultime étant l’harmonie, et non la croissance, l’Empire ne menait ni guerre de conquête ni colonisation, et demeurait sans rival extérieur. Enfin, il n’y avait pas de primogéniture donc l’héritage ne pouvait pas se concentrer. Tant que ces structures se maintenaient, impossible d’accumuler du capital en dehors de l’Etat pour exercer un pouvoir sur l’Etat. Après les guerres de l’opium en 1839-1842, aucune tentative d’industrialisation n’a donné de résultat. Si le marché et la démocratie parlementaire suffisaient, comme on le croit en Occident, pour lancer le capitalisme, cela se serait produit en 1911 quand l’empire est tombé. En 1913, le pays possédait ses deux chambres, calquées sur les Etats-Unis.

Mao a fait la révolution en 1949, mais les « réformes » ont attendu sa disparition, trente ans plus tard. Quelles en ont été les différentes phases ?

De 1978 à 1994, en incluant la crise de Tienanmen de 1989, la première phase est celle de la double voie : la planification reste bien en place mais le marché se développe à la marge, en commençant par l’agriculture. En Chine, tout part de l’agriculture. La deuxième phase commence en 1994, avec pour but principal de résoudre les contradictions de la première. L’État reprend la main sur le budget. On met en place des structures institutionnelles fortes qui n’existaient pas : une banque centrale, une réforme des entreprises publiques avec des privatisations, et surtout on libère les prix des marchandises industrielles. En revanche, le régime ne va pas jusqu’à libérer les prix des facteurs de production, qui restent très fortement administrés. Tout cela se traduit par deux éléments de croissance : d’une part l’expansion du marché de l’immobilier urbain, qui est privatisé, comme cela fut le cas dans nos pays occidentaux, avec un phénomène de bulle. D’autre part l’ouverture internationale, qui va orienter la croissance vers un processus d’accumulation très rapide de capital, lié en particulier à l’entrée massive d’investissements directs étrangers destinés à l’exportation. Et si la Chine absorbe plutôt bien la crise asiatique de la fin des années 90, c’est qu’une vraie macroéconomie chinoise a été installée, qui n’existait pas dans les années 80.

La réforme a contribué au départ à l’enrichissement des campagnes. Et dans les villes ?

En milieu urbain, les réformes de Deng Xiaoping ont posé beaucoup plus de problèmes. Il a voulu rééditer son idée d’introduire une dose de liberté avec les entreprises d’État, mais celles-ci n’étaient rien d’autre que des départements de l’administration. Il n’y avait pas de différence entre le ministère et l’entreprise. À partir de 1985, Deng Xiaoping a lancé la réforme de la « responsabilité commerciale » et de l’autonomie juridique des entreprises. Mais cela n’a pas fonctionné parce que les esprits n’étaient pas prêts et que les dirigeants restaient les mêmes. Leur collusion avec les dirigeants locaux du gouvernement et surtout ceux du parti – ces derniers demeurant à l’intérieur de l’entreprise – restait la même. Donc, quand les banques ont commencé à faire crédit librement, les prêts consentis étaient des prêts politiques, sans cadre et sans limite, puisqu’il n’y avait ni banque centrale ni politique monétaire. Le résultat, ce fut une énorme inflation. Celle-ci est la raison profonde de la tragédie de Tienanmen en 1989. Les prix flambaient alors que les salaires, administrés, ne bougeaient pas au même rythme. Les salaires réels urbains se sont effondrés. Ces tensions sociales, reflet des contradictions internes à la réforme, se sont ensuite propagées au sein du Parti.

En l’absence de démocratie et d’État de droit, le capitalisme chinois a pu démarrer mais pourra-t-il progresser longtemps ?

Parce qu’elle ne vient pas des urnes, la légitimité du pouvoir politique chinois dépend fondamentalement du bien-être de la société civile. La Chine est un pays dans lequel des dynasties ont été renversées par des révoltes purement populaires, sans l’intervention du moindre parti politique. Il existe un vrai contrôle du pouvoir par la société civile et s’il n’est pas assimilé dans des institutions médiatrices, il dégénère en violence. Le Parti communiste en est parfaitement conscient. Chaque année, on dénombre en Chine des dizaines de milliers de petites insurrections contre les potentats locaux ou contre des entreprises, tout simplement parce que les relations avec ces dernières ne sont pas assez contractualisées. Depuis 2007, le droit contractuel a fait des progrès considérables mais il n’est pas encore assez appliqué. En particulier, il existe un droit du travail très développé mais qui a été mis entre parenthèses du fait de l’énorme problème qu’a posé le plan de relance de 2008. Poussées à produire, les entreprises privées ont continué à embaucher sans contrat. Alors que c’est théoriquement obligatoire.

Le droit, issu de la tradition légaliste, existe en Chine ; mais le PCC s’en méfie. Il rejette l’idée qu’une force politique naisse en dehors du Parti en s’abritant derrière le pouvoir des juges, par exemple un lobby des banques. La démocratie ne pourra se développer qu’à l’intérieur du Parti, entre ses 84 millions de membres. Cela se fera par le renouvellement des cadres et l’entrée progressive des classes moyennes.

Dans cette réforme perpétuelle que la Chine impose à son économie, quel rôle a joué l’entrée du pays dans l’Organisation mondiale du commerce ?

Conjuguée aux investissements étrangers et à un lourd déficit américain, l’entrée dans l’OMC, en 2001, a déclenché une croissance à 10 % par an jusqu’en 2007 et surtout une accumulation très intensive de capital. Avec une réduction de la part de la consommation dans le PIB, un fort exode rural vers les villes de l’est, tout cela en plein « dividende démographique » (1990-2010), c’est-à-dire dans une phase où la fécondité a déjà baissé mais où la population n’a pas encore commencé à vieillir. Ce phénomène gonfle considérablement la population active jeune, ce qui permet au pays d’être en excès d’offre de travail et de proposer des salaires bas et stables aux migrants intérieurs. Une garantie de forte rentabilité pour les entreprises. La contrepartie, c’est une répartition des revenus défavorable aux ménages, tout particulièrement les 200 millions de migrants qui n’ont pas droit au « hukou » urbain, ce permis de résidence qui donne accès aux services sociaux.

En 2008, la crise financière née des crédits subprime américains a contaminé le monde entier. Comment la Chine a-t-elle vécu la secousse ?

Les contradictions internes du régime de croissance ont été durcies par la crise financière créée par le monde occidental. À son paroxysme, à l’automne 2008, la crise provoque un effondrement du commerce international. Pour préserver l’emploi – une condition sine qua non de la stabilité sociale et donc de la survie du régime – la Chine a dû mettre en œuvre dans l’urgence un plan de relance massif, qui s’est avéré a posteriori très largement surdimensionné. Ce plan a occasionné un endettement considérable qui s’est ajouté à celui contracté pour permettre la croissance antérieure. La Chine a plutôt bien absorbé la crise, mais en payant un prix : à partir de 2010, l’inflation a provoqué de fortes tensions sociales typiques des phases de transition en Chine, ce qui a modifié les équilibres politiques au sein du Parti communiste et fait émerger un nouveau leadership en 2012.

L’économie chinoise est-elle adossée à un système financier sain, ou les crédits douteux s’accumulent-t-ils dans l’opacité ?

La Chine possède en 2013 des institutions efficaces : la Banque centrale et la commission de contrôle, la CBRC, à la fois performante et puissante. Elle a le pouvoir – c’est essentiel – de soustraire les banques à l’influence néfaste des gouvernements régionaux. Elle a réglé la question des prêts politiques qui s’étaient beaucoup développés pendant les années 80 et au début des années 90. Elle a agi en 1998 puis en 2003 de deux manières : recapitalisation des banques et création de « bad banks » (structures de défaisance). Depuis, en outre, la CBRC a adopté les critères prudentiels de capitalisation très exigeants de Bale III, alors que d’autres pays, comme les Etats Unis, refusent de les appliquer.

Le système financier n’est tout de même pas à ce point assaini !

Le vrai problème vient du « shadow banking », c’est-à-dire des véhicules financiers qui servent à financer l’immobilier. Pour l’instant, le gouvernement a réussi à éviter un krach immobilier grâce à des règles très strictes : pour sa première acquisition, un ménage a le droit de s’endetter à condition de faire un apport personnel significatif. Pour la seconde, pas de crédit. Interdiction d’acheter trois biens. Les prix se sont stabilisés dans les grandes villes, sans s’effondrer parce qu’en même temps, il y a un fort programme social pour assurer des constructions en nombre suffisant.

D’ici à 2030, quelles sont les prochaines grandes étapes de la réforme ?

Il reste à libéraliser les prix des facteurs de production : le travail, le capital, la terre rurale et l’énergie. C’est beaucoup plus difficile que pour les biens marchands parce que la concurrence n’est pas la même. Le marché du travail est en train d’évoluer par le truchement du changement démographique. Les entreprises vont affronter un choix capital : soit elles s’adaptent aux hausses de salaires rapides dans les régions de l’est et elles sont obligées de monter en gamme pour accroître leur productivité, soit elles continuent sur leur lancée mais alors elles seront obligées d’émigrer vers l’intérieur. Le marché du capital doit être complètement transformé : pour les entreprises d’État, les taux d’intérêt sont beaucoup trop bas par rapport au taux de croissance, ce qui a permis l’accumulation, mais dans le même temps, il est beaucoup trop haut pour les PME privées qui éprouvent de grandes difficultés à se développer. Enfin, le gaz et l’électricité sont trop bon marché. Il faut une vérité des prix et un marché sérieux des émissions de CO2.

Justement, ce qui marquera les vingt prochaines années, c’est l’urbanisation.

Environ 300 millions de Chinois vont migrer vers des villes qui n’existent pas encore. Le projet national : construire 200 villes abritant entre un et cinq millions d’habitats. Des villes « moyennes » du futur, des villes bas carbone. Il faut donc des lignes ferroviaires. Il faut construire des villes multipolaires, comme Chongqing, pour éviter l’étalement, une catastrophe pour les transports et donc pour l‘environnement. Une ville multipolaire contient des sous-villes et des zones rurales. Chaque sous-ville doit être spécialisée dans un secteur productif. Certaines seront industrielles, certaines seront concentrées sur l‘agroalimentaire. Chacune sera assez autonome pour qu’il n’y ait pas de migrations journalières alternantes entre elles. On doit pouvoir vivre et travailler dans chaque sous-ville. Ce ne sont pas des cités dortoirs. Tout cela suppose une planification ambitieuse, appuyée sur des expérimentations, comme celle qui est en cours en 2013 dans le Sichuan.

La migration vers les villes est un enjeu économique. Elle est associée à une augmentation significative de la productivité, généralement dans un facteur de un à cinq. Elle va aussi de pair avec le développement des services. À cet égard il reste encore beaucoup de choses à faire, et il faut insister sur un point : l’enjeu de privatisation est capital. En 2013, il reste 110 000 entreprises publiques en Chine. Souvent, elles exercent un monopole alors que le secteur n’est ni stratégique ni même important au niveau macroéconomique pour maintenir l’emploi. Dans la culture ou le sport, on peut faire des gains de productivité et de consommation considérables en privatisant. Dans la santé, créer une médecine libérale à côté des hôpitaux publics pourrait conduire à des baisses de coûts et des améliorations de service importantes. Les planificateurs ne veulent plus que deux types d’entreprises publiques : d’une part des multinationales de pointe dans les secteurs stratégiques comme les nanotechnologies, les nouveaux matériaux et toutes les technologies environnementales qui conditionnent le nouveau régime de croissance. D’autre part des entreprises pivots pour l’économie régionale. Tout le reste doit être privatisé.

La planification est-elle la panacée dans une économie moderne ?

Les Occidentaux se sont privés des moyens d’agir au nom du dogme de l’efficience des marchés. L’État chinois a conservé, par la planification économique, la maîtrise des flux financiers et la politique monétaire, la capacité à mettre en œuvre une vision stratégique de long terme : atteindre, d’ici à vingt ans, les frontières technologiques occupées par l’Occident, favoriser l’environnement, substituer la consommation interne aux exportations, limiter les inégalités sociales, planifier une urbanisation soutenable par la concentration urbaine et la voiture électrique.

Tous ces efforts ne risquent-ils pas d’être réduits à néant par un vieillissement brutal à partir de 2020 ?

Il ne faut pas surestimer cet impact. Jusqu’en 2020, l’effectif de population active reste élevé, avec certes moins de jeunes entre 15 et 24 ans (c’est le premier « tournant de Lewis », ce moment de l’histoire économique qui voit la main-d’œuvre disponible dans une région donnée cesser d’être virtuellement illimitée). Mais la réduction du poids de la population active sera progressive, et à partir d’un niveau élevé. Par ailleurs les Chinois ont des marges de manœuvre : pour réagir, ils peuvent réformer. Après tout, la retraite est à 56 ans. En ville, avec des emplois moins pénibles, cet âge peut être relevé. Et puis la participation des femmes dans la population active est encore modeste. Enfin, ils vont assouplir la politique de l’enfant unique.

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  • Quel avenir pour le capitalisme chinois ?on March 1st, 2013
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