L’ère de la micro-fabrication

Photo Chris Anderson / Président, 3DRobotics / January 4th, 2013

SYNDICATED FROM

Knowledge@Wharton

Tout comme Internet a permis à n'importe qui de se muer en entrepreneur, les technologies d'aujourd’hui ont donné naissance à un mouvement de micro-fabrication, où n'importe quel inventeur peut se transformer en industriel. Chris Anderson explique dans son dernier livre que des imprimantes 3D désormais abordables jusqu'au crowdsourcing de la conception, tous les éléments sont réunis pour créer les conditions d'une petite révolution industrielle.

Knowledge@Wharton – Vous ouvrez Makers avec l’histoire de votre grand-père maternel, inventeur d’un système d’arrosage automatique dans les années 1940 : s’il était né en 1998 au lieu de 1898, il ne serait pas contenté d’être un inventeur, mais serait devenu un entrepreneur. Quels défis a-t-il affrontés, et qu’est-ce qui rendrait son expérience si différente aujourd’hui ?

Chris Anderson – Cette histoire m’est revenue en écrivant le livre. J’ai repensé à mon grand-père, un immigrant suisse qui était venu à Hollywood. Il travaillait dans un studio pendant la journée et, le soir, il jouait les inventeurs. Il était très habile. C’était un machiniste, et dans son atelier il avait toutes sortes d’équipements de transformation des métaux, de sorte qu’il a pu amener ses idées de la table à dessin jusqu’au stade du prototype. Mais, à ce moment-là, il ne savait plus quoi faire : l’étape de la fabrication industrielle et de la commercialisation était beaucoup plus compliquée. Il fallait disposer d’une usine, d’un distributeur, et de nombreuses compétences dont il ne disposait pas. Il a donc fait ce qu’il fallait faire à l’époque : déposer un brevet, puis essayer de trouver quelqu’un pour exploiter la licence. Il a eu de la chance et une entreprise s’est intéressée à son brevet. Finalement, cette société a sorti le produit, qui a très bien marché, et notre très modeste fortune familiale est sortie de là. Un inventeur, à cette époque, ne pouvait se muer entrepreneur parce que les étapes supplémentaires de la production de masse, de la distribution, de la commercialisation, etc., étaient pour l’essentiel inaccessibles. Tout ce que vous pouviez faire, c’était déposer un brevet et espérer. Et en tout état de cause il vous fallait perdre le contrôle de votre invention, la laisser exploiter par quelqu’un d’autre.

En écrivant mon livre, je me suis demandé ce que ferait grand-père aujourd’hui. J’ai décidé d’essayer : je voulais comprendre à quoi pourrait ressembler un arrosage automatique « Maker Movement ». J’ai discuté ici et là, passé quelque temps dans les communautés en ligne, regardé quelques options, fait un peu de recherche et j’ai fini par obtenir quelque chose que j’ai appelé Open Sprinkler. C’est un système basé sur un circuit imprimé Arduino (dont les plans sont publiés en licence libre) sur lequel se trouve un micro-contrôleur, qui réagit aux informations des sites météorologiques gratuits. Et à l’heure qu’il est ce n’est déjà plus une simple idée : c’est un produit. Ce qui me semble remarquable, c’est que je n’ai pas eu besoin des compétences de mon grand-père pour le créer, et que j’ai pu le développer moi-même, parce que les choses sont beaucoup plus faciles aujourd’hui. Je n’ai pas besoin d’une production de masse. Je n’ai pas besoin d’avoir ma propre usine parce que nous avons accès à des usines dans le cloud, où des entreprises de services s’en occupent. De la même façon nous n’avons pas besoin de marketing, parce que nous avons des communautés : un bon produit finit par rencontrer son public. Il est donc possible aujourd’hui pour un inventeur de se transformer en entrepreneur, assez facilement et sans compétences particulières. Il y a 50 ans, on n’aurait même pas osé en rêver.

Quel est ce Maker Movement dont vous avez parlé?

Le mouvement Maker est la rencontre de la génération Web avec le monde réel. Il reprend l’ensemble des modèles développés sur le Web : travail en communauté, collaboration, innovation ouverte. Simplement on ne partage plus simplement des lignes de code ou des contenus immatériels : on conçoit et on fabrique des objets. Cette rencontre a été rendue possible par un certain nombre d’éléments.

Tout d’abord, nous avons maintenant accès à des outils de fabrication numérique peu onéreux et d’emploi facile. Je pense en particulier aux imprimantes 3D et aux outils de découpe laser. Des outils sophistiqués réservés il y a peu à l’industrie sont aujourd’hui en vente dans les grandes surfaces : même la machine à coudre que vous achetez au supermarché est désormais contrôlée par ordinateur. La génération Web, dont le réflexe est de mettre en forme ses idées sur un écran, a désormais des moyens faciles de les transformer en objets physiques. Vous n’avez pas besoin de compétences parce que la machine fait tout le travail, un peu à la façon de l’imprimante sur votre bureau : il suffit d’appuyer sur un bouton, et puis ça sort.

Deuxième point, l’accès à la fabrication, aux usines et à la production en série, est lui aussi de plus en plus facile. Pour un certain nombre de tâches, c’est devenu un service en ligne : des services comme Alibaba, Mfg.com, ou même de l’impression 3D haut de gamme et de la découpe laser de précision, sont tous à portée de clic. Les idées prennent forme sur l’écran, elles peuvent être téléchargées dans le cloud et produites à n’importe quelle échelle. Vous pouvez en éditer un exemplaire, ou 10 000. La question est simplement de trouver le bon service, de cliquer sur les bons boutons – et puis d’entrer votre carte de crédit. C’est un peu comme le logiciel d’impression de photos que vous avez sur votre ordinateur. Vous pouvez imprimer une copie de votre photo sur votre imprimante personnelle, mais vous pouvez vous pouvez la télécharger vers un service qui en fera des livres ou des cartes de Noël à envoyer à vos amis. C’est presque aussi simple que cela.

Le troisième élément qui définit ce mouvement c’est la notion de communauté. La génération Web a l’habitude de publier ce qu’elle fait, de partager. Vous collaborez en ligne avec des gens que vous ne connaissez pas. C’est un modèle d’innovation dont l’industrie traditionnelle, plus procédurale, ne dispose généralement pas. Quand vous voyez la génération web en action, elle connecte tout, et cela va des communautés les plus larges comme Kickstarter et Etsy aux réseaux de niche comme celui dont je m’occupe et qui est consacré aux drones aériens et à la robotique. La puissance de ce modèle d’innovation est spectaculaire. Et quand elle s’applique à la fabrication de produits physiques, cela peut transformer le monde réel.

Vous-même, qui il y a quelques mois encore étiez connu comme le rédacteur en chef du magazine Wired, vous êtes devenu l’un des ces « makers ». En plus de l’impression 3D de meubles pour maisons de poupée, vous avez lancé votre propre entreprise, DIY Drones. Dites-nous ce qui vous a inspiré pour démarrer cette entreprise et ce que vous espérez accomplir.

Je n’ai rien à faire dans le domaine des drones, et pourtant je suis là. Tout a commencé comme un exercice d’éducation qui a mal tourné. Mon travail quotidien, chez Wired, consistait notamment à examiner des produits et un jour, j’ai ramené du bureau deux boîtes dont je pensais qu’elles me permettraient d’organiser week-end « GeekDad » – un projet en commun avec quelques amis, visant à amener nos enfants à s’intéresser aux sciences et à la technologie. L’un des paquets contenait le jeu de robotique Lego Mindstorms et l’autre était un avion télécommandé. Je pensais que, le samedi, nous allions construire un robot, et que le dimanche, nous allions piloter un avion : génial ! Le samedi, nous avons construit ces robots Lego – j’adore les Mindstorms, j’ai même fait partie du conseil consultatif de Lego pendant un certain temps. C’est très facile à utiliser, mais à la fin de la matinée, vous vous retrouvez avec un véhicule à trois roues qui va tout droit jusqu’à ce qu’il voie le mur et fasse demi-tour. Les enfants étaient déçus : ils venaient de voir Transformers, et en matière de robots ils avaient d’autres références que mon bidule à trois roues. Ils s’attendaient à des machines à trois étages tirant des missiles, et il est vraiment difficile de rivaliser avec l’infographie de Hollywood, qui a fait beaucoup de mal à la robotique pour enfants. Je me suis dit : « Bon, très bien. Demain, nous allons faire voler l’avion, et nous ferons des vidéos d’acrobaties. » Nous entrons dans le parc, et l’avion file directement dans un arbre. Après quoi j’ai fait honte à mes gamins en montant dans l’arbre pour tenter de le récupérer. Le week-end était raté. Les enfants étaient difficiles à impressionner. Une fois de plus j’avais échoué à les sensibiliser à la science et à la technologie.

Je réfléchissais à tout cela et je me suis demandé comment tout avait pu si mal tourner. Dans les Lego Mindstorms, il y a des capteurs, des gyroscopes, des accéléromètres et une connexion Blue Tooth qui peut se raccorder au GPS : même Lego aurait pu faire voler cet avion mieux que moi ! Puis j’ai pensé que ce n’était pas une idée si absurde. J’ai réuni les enfants une dernière fois et nous avons fait un pilote automatique Lego : nous avons travaillé un peu, puis nous l’avons posté sur le réseau Slashdot.org, qui était alors très animé… Les enfants, bien sûr, ne s’y sont pas intéressé très longtemps, sans doute parce pour moi c’est devenu une véritable obsession.

J’ai réalisé que les incroyables innovations en matière de capteurs, de GPS, de technologies sans fil, d’appareils photo, de mémoire font du moindre smartphone un véritable pilote automatique. Dans nos poches, il y a la technologie du drone. Une technologie accessible : pourquoi les gens ordinaires ne pourraient pas s’y essayer ?

J’ai donc créé une communauté appelée DIY Drone (DIY, pour do it yourself) et partagé mon ignorance, car, soit dit en passant, je ne savais pas grand-chose à ce sujet. Cinq ans plus tard, c’est maintenant une société, une société de robotique qui vaut plusieurs millions de dollars avec des usines à San Diego et à Tijuana, au Mexique. Nous avons produit plus de drones chaque année que n’en possède toute l’armée américaine. Il y a cinq ans, j’étais juste un père de famille en train de s’amuser avec des Lego, et maintenant je suis dans l’industrie aérospatiale, en concurrence avec certaines des plus grandes entreprises du secteur. C’est possible parce que les outils – les technologies et les chaînes d’approvisionnement – sont fondamentalement ouverts et accessible à tous. C’est le modèle d’innovation du Web : abaisser les barrières à l’entrée, mettre les outils de production entre les mains de tout le monde, en l’appliquant à des biens physiques. J’ai peut-être eu de la chance ; mais je pense sincèrement que si j’ai pu réussir aussi vite en en sachant si peu sur le sujet, alors tout le monde en est capable.

Il y a en ce moment beaucoup de discussions sur les moyens de relocaliser la fabrication aux États-Unis et d’aider les petites entreprises à prospérer. Le DIY Maker Mouvement et plus largement la vague de la micro-fabrication n’ont guère été évoqués dans ces discussions. Peuvent-ils avoir des implications pour l’économie américaine ?

Si j’ai sous-titré le livre « La nouvelle révolution industrielle », c’est que je crois vraiment au potentiel de ce mouvement, en particulier pour l’économie américaine, car c’est exactement ce que ce pays fait de mieux. C’est l’esprit d’entreprise, l’esprit PME, c’est l’innovation. C’est le modèle web appliqué à un marché beaucoup plus vaste, qui est le monde réel. À l’heure actuelle, le Maker Movement a à peine cinq ans. Les outils sur lesquels il s’appuie, les imprimantes 3D par exemple, ont tout juste atteint les moments où en était, disons, le Macintosh en 1984 ou 1985, ce moment magique où il n’y avait plus besoin d’être informaticien pour faire fonctionner un ordinateur. On en est là : vous achetez une imprimante 3D, vous la branchez et vous pouvez lancer l’impression. C’est facile et accessible à tous. La prochaine étape est sans doute de les utiliser dans les écoles : il faudra introduire la conception numérique dans les programmes scolaires. Quand vous regardez l’incroyable succès de sites comme Kickstarter, vous pouvez voir que cela commence à décoller. La plateforme Kickstarter vaut déjà plusieurs milliards de dollars, et Etsy aussi. Des entreprises comme Quirky sont également à cette échelle.

Ces firmes ont commencé à industrialiser le Maker Movement, plus vite qu’on ne le pense. Pensons aux « Makerspaces » qui se multiplient aujourd’hui dans les villes américaines (mais aussi dans des villes comme Nancy, ndlr) : il y en a déjà des centaines. Le gouvernement américain soutient le mouvement, de deux manières distinctes. La première est la loi « Jobs », initiée par l’administration Obama, et qui élargit les conditions d’accès au « crowdfunding » (finance participative). Kickstarter est en fait une plateforme de pré-vente, mais le crowdfunding comprend aussi de nouveaux modes de financement, notamment en private equity. Mais il y a aussi la Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency), une agence du ministère de la Défense chargée de la mise au point de nouvelles technologies pour l’armée, qui parraine la création de Makerspaces dans des milliers d’écoles américaines. Quel effet cela aura-t-il sur l’économie ? Je crois qu’on peut dès aujourd’hui risquer une réponse.

Tout d’abord, la fabrication n’a jamais quitté les Etats-Unis : nous sommes toujours le plus grand fabricant au monde. Ce qui est parti, ce sont les emplois. La raison pour laquelle on a continué à fabriquer aux États-Unis, c’est l’automatisation, qui est la seule façon de faire dans une économie ouverte quand votre coût du travail est élevé. Mais l’industrie a cessé de façonner la classe moyenne comme elle avait pu le faire autrefois, et les arts industriels ont disparu des programmes scolaires. C’est précisément de là qu’il faut repartir. La meilleure façon de faire revivre l’industrie est d’abaisser les barrières à l’entrée, de rendre le secteur industriel plus accessible à la génération Web. Et c’est précisément ce qui est en train de se passer. Ce qui est extraordinaire sur le web, c’est que fondamentalement le seul outil qui vous soit indispensable c’est un ordinateur portable. Il vous suffit d’ouvrir un navigateur et vous pouvez démarrer une entreprise. Les secteurs de la vente et de la distribution ont déjà fait leur révolution, à présent c’est la fabrication qui est impactée. Vous pouvez ouvrir un navigateur, accédez à un site, concevoir quelque chose, appuyer sur quelques boutons et cinq jours plus tard, vous avez sur votre bureau une boîte avec le produit. Vous n’avez même pas besoin d’une imprimante 3D, c’est tout simplement une question d’accès aux outils : la technologie est déjà dans le cloud, les services sont déjà dans le cloud. Des millions de gens ont des idées, et jusqu’à présent ils n’en faisaient rien, ou pas grand-chose. Aujourd’hui ils ont la possibilité de les développer et de se transformer en entrepreneurs.

Dans mon premier livre, La Longue Traîne (The Long Tail), j’évoquais le sort des industries de contenu et de logiciel quand on a mis les outils de production entre les mains de tout le monde. Aujourd’hui, je pense que nous allons assister au même phénomène dans le domaine des objets. Des dizaines de milliers de produits sont inadaptés à la production de masse, mais n’intéressent pas pour autant qu’une seule personne. Ce sont les opportunités de la longue traîne. Nous l’avons vu chez les artisans, nous l’avons vu avec la montée des boutiques virtuelles de nourriture ou de vêtements. Pensez à ces mêmes forces dans le monde des biens physiques : robotique, vélos, meubles ou ce que vous voulez. Allez sur n’importe lequel de ces sites, Kickstarter ou Etsy, et vous le verrez à l’œuvre.

Bien sûr, on ne parle pas ici de construire des trains, des ponts ou des avions. La production de masse n’a pas dit son dernier mot. Mais il y a de la place, beaucoup de place, pour de nouveaux acteurs et de nouvelles façons de concevoir et fabriquer des produits industriels. Il y a des entrepreneurs, des innovateurs, qui ont des idées remarquables, et ils ont maintenant la possibilité de les développer. Je peux imaginer dans 10 ans maintenant que nous aurons une explosion d’usines et de micro-entreprises en démarrage dans le secteur de la fabrication. Cela se traduira par des créations d’emplois industriels – mais des emplois industriels nouveaux, dans des structures nouvelles. Ce ne sont pas les coûts de la main-d’œuvre qui feront la différence dans le monde industriel de demain, mais l’innovation à haute fréquence et la collaboration.


Cet article a été originellement publié le 17 décembre 2012 dans Knowledge@Wharton sous le titre “‘Makers’: Chris Anderson on DIY Manufacturing ”. Copyright Knowledge@Wharton. Tous droits réservés. Traduit et republié sur autorisation.

More on paristech review

By the author

  • L’ère de la micro-fabricationon January 4th, 2013