La vague de la mondialisation qui a déferlé depuis trente ans est-elle en passe de refluer? Certains indicateurs suggèrent une tendance récente à la relocalisation des emplois industriels, ces jobs qualifiés et bien payés qui ont offert un socle social au développement des grands pays industrialisés. Le balancier des délocalisations serait-il reparti dans l'autre sens ? Les experts ne sont pas d'accord, sauf sur un point : les Etats-Unis seront le grand laboratoire de la relocalisation.

Le débat a été lancé en 2012 par un rapport retentissant du Boston Consulting Group (BCG) sur la renaissance industrielle des Etats-Unis, qui pointait notamment deux phénomènes : la relocalisation des emplois manufacturiers et le boom des exportations.

Cette publication intervenait opportunément au beau milieu d’une campagne présidentielle dans laquelle l’avenir de l’emploi a naturellement joué un rôle primordial. Pour le BCG, la forte croissance des exportations américaines, combinée au rapatriement d’une partie de la production (« reshoring ») pourrait se traduire par la création de 2,5 à 5 millions d’emplois aux Etats-Unis d’ici 2020. Le cabinet Gartner, un leader mondial en matière de conseil en technologie, affirme parallèlement qu’avant 2014, 20 % des produits finis fabriqués aujourd’hui en Asie et consommés aux Etats-Unis seront manufacturés aux Etats-Unis.

Une tendance semble donc se dessiner. Si l’on considère les chiffres officiels du département américain du Travail, il faut convenir qu’elle reste à confirmer. Dans les années 1970, on comptait 20 millions d’emplois manufacturiers aux Etats-Unis. Ils n’étaient plus que 11,46 millions en janvier 2010 au plus fort de la crise, et atteignaient péniblement 11,96 millions en juin 2012. C’est une croissance modeste, mais on ne peut nier que la courbe se soit inversée. S’agit-il d’une simple stabilisation, ou assiste-t-on à un mouvement plus significatif ? C’est toute la question aujourd’hui : tentons d’y voir plus clair.

Avantages comparatifs
Tout d’abord il suffit de lire la presse économique pour constater qu’il se passe effectivement quelque chose : depuis un an ou deux, les annonces se multiplient autour du retour ou de l’arrivée d’entreprises industrielles aux Etats-Unis.

Certaines de ces décisions s’expliquent aisément : les Etats-Unis restent le plus gros marché du monde et les industriels ont tout intérêt à s’en rapprocher. C’est ce qui explique, par exemple, que le britannique Rolls-Royce ait ouvert une nouvelle usine de moteurs en Virginie, ou qu’Airbus ait décidé d’assembler des A 320 dans l’Alabama.

Mais d’autres décisions interrogent davantage. Le cas le plus emblématique est sans doute Toyota. Le constructeur japonais a annoncé une montée en puissance de ses usines du Kentucky et de l’Indiana, où sont assemblées des berlines Camry et des camionnettes Sienna. Or ce n’est pas aux Etats-Unis que seront vendus ces véhicules, mais en Corée du Sud. Et Toyota n’est pas un cas isolé : Honda et Nissan prévoient eux aussi de faire fabriquer aux Etats-Unis des véhicules qui seront exportés vers l’Asie. Certes, l’automobile est une industrie très particulière : depuis le sauvetage de General Motors en 2009, ce secteur a fait l’objet de toutes les attentions, aussi bien des Etats que des autorités fédérales, qui ont mené une politique fiscale favorable aux industriels du secteur. Mais cela n’explique pas tout, et au demeurant l’automobile n’est pas le seul secteur concerné par ces choix industriels. C’est par exemple en Caroline du Nord que Siemens a décidé de construire les turbines à gaz qui équiperont à une centrale électrique de 4 gigawatts destinée à l’Arabie Saoudite.

Ces arbitrages traduisent une réalité déjà sensible, et qui est appelée à s’accentuer. Par rapport à leurs concurrents européens, mais aussi au Japon ou à la Corée, les Etats-Unis ont regagné des points de compétitivité, et ce dans des proportions significatives, qui peuvent peser d’une façon décisive lors d’arbitrages industriels. Qu’on en juge : en 2015, explique le BCG à l’aide de chiffres obtenus en extrapolant les tendances constatées depuis 2008, les coûts de production américains inférieurs de 15 % à ceux de l’Allemagne et de la France, de 21 % par rapport à ceux du Japon, de 23 % par rapport à l’Italie.

Ces différentiels de performance s’expliquent en grande partie par la baisse des coûts de l’énergie, et les écarts devraient encore s’accentuer. L’effet « gaz de schiste » va jouer à plein en faveur des Etats-Unis : ce pays est devenu un grand producteur, quasi autonome, de gaz naturel. Les industriels produisant sur le sol américain paient leur gaz de 50 % à 70 % moins cher qu’en Europe ou au Japon. Cet avantage comparatif s’ajoute à d’autres facteurs, notamment le coût du travail et celui de l’électricité, appelé à croître dans les pays comme le Japon ou l’Allemagne qui ont décidé de réduire sensiblement la part du nucléaire.

Au total, estime le BCG, à l’horizon 2015 les Etats-Unis disposeront, en terme de coût des exportations, d’un avantage compris entre 5% et 25 % par rapport à des pays comme l’Allemagne, la France, l’Italie, la France, le Royaume-Uni et le Japon. Cet avantage pourrait transférer vers les Etats-Unis entre 2% et 4% des exportations des quatre pays européens et entre 3% et 7% des exportations du Japon. Ce qui correspondrait à un gain annuel de près de 100 milliards de dollars pour les exportations américaines. Un gain qui serait concentré sur les secteurs qui ont traditionnellement joué la carte de l’externalisation offshore : machines-outils, matériel de transport, matériel et appareils électriques, produits chimiques, mais aussi ordinateurs, électronique, électroménager, équipement électrique, métaux ouvrés et mobilier.

Concurrencer la Chine ?
Ces avantages comparatifs sont sensibles face à des pays de même niveau de développement. Mais qu’en est-il face à la Chine, où de nombreux industriels américains avaient délocalisé la fabrication de leurs produits dans les années 1990 ?

Une étude plus récente du BCG pointe qu’un tiers des dirigeants de grandes entreprises industrielles américaines (plus d’un milliard de dollar de CA) produisant aujourd’hui en Chine prévoient de ramener la production aux États-Unis ou envisagent de le faire.

C’est un chiffre considérable, et qui demande à être expliqué. Plusieurs facteurs entrent en jeu. Tout d’abord, une partie des avantages comparatifs qui avaient attiré ces firmes en Chine se sont évaporés au fil des années : les salaires y ont augmenté de 15 % à 20 % par an, tandis qu’aux Etats-Unis, ils ont stagné. La Chine souffre notamment d’une pénurie de main d’œuvre qualifiée, qui fait flamber les salaires des cadres locaux.

Par ailleurs, si l’exode rural a pendant près de trente ans offert aux entreprises opérant en Chine une main d’œuvre à très bon marché, les nouvelles génération de migrants sont plus exigeantes et acceptent de moins en moins d’être considérées comme des citoyens de seconde zone, sous-payés et mal protégés par le droit du travail. C’est une évolution qu’il faut saluer, mais elle a évidemment un coût. Selon la DNS Bank de Singapour, la Chine est parvenue à maîtriser ses coûts de main d’œuvre jusqu’en 2006, mais, depuis 2007, les salaires progressent aussi vite, voire plus vite, que la productivité. La banque Morgan Stanley estime que la hausse du coût du travail en Chine occasionnera un surcoût global de 1500 milliards de dollars pour la période 2012-2017 pour les industriels présents dans ce pays.

En 2005, explique le BCG, il en coûtait 30 % de moins de faire fabriquer en Chine que dans les pays développés. En 2013, cet écart sera ramené à 16 %. Avec un écart aussi faible – et amené sans doute à se réduire encore – les risques liés à la délocalisation de la production vont apparaître, en comparaison, de plus en plus grands, de plus en plus dissuasifs : la hausse du prix du pétrole qui renchérit sans fin le coût du transport ; les délais de livraison, trop longs pour les produits à cycle court ; les difficultés de coordination avec des équipes situées à distance ; les problèmes de qualité et de non-conformité du produit final et leur impact sur l’image de l’entreprise ; l’espionnage industriel et le plagiat ; les taxes d’importation et les quotas. Sans oublier d’autres facteurs, prévisibles ou non, qui affectent la décision des managers et des investisseurs : risques sur la propriété intellectuelle, piraterie, catastrophes naturelles comme le tsunami japonais ou les inondations en Thaïlande. La liste est longue des accidents qui peuvent se produire le long de la supply chain lorsque celle-ci traverse les océans.

Un dernier facteur peut être pointé : l’émergence de la « customisation de masse » où des produits de plus en plus nombreux seront créés sur commande – c’est-à-dire fabriqués une fois que le client a précisé ses spécifications. Dans ce modèle d’affaires, il peut être utile de se rapprocher du marché domestique pour réduire autant que possible les délais de livraison.

C’est également recommandé pour les entreprises qui lancent fréquemment de nouveaux produits ayant des cycles de vie courts. Pour rappeler un exemple fameux, la marque de mode espagnole Zara n’a jamais délocalisé sa production en Chine, ce qui, pour les analystes, explique largement son succès phénoménal : elle a su saisir les tendances – de mauvais esprits disent les copier – d’une façon extrêmement réactive, en adaptant ses rayonnages plus vite que ses concurrents. Dans l’habillement, le mobilier, l’électroménager, où il faut renouveler en permanence les références, la réduction des délais entre la conception, la production et la distribution des produits, est devenue un avantage concurrentiel majeur Et la relocalisation est parfois le moyen le plus simple pour se l’approprier.

C’est en considérant l’ensemble de ces facteurs que l’on appréciera la perspective d’une relocalisation au moins partielle des activités industrielles. Assurément, un mouvement est en cours. Que nous réserve la suite ?

Le grand retour des emplois industriels ?
Selon les pays, la perspective d’une inversion de la mondialisation rassure ou inquiète. Elle est aussi l’objet de nombreux fantasmes. Car aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays avancés, les délocalisations ne sont responsables que d’un tiers des emplois industriels perdus. Le reste résulte du progrès technique.

Par ailleurs, quelle que soit son ampleur future, la vague actuelle de relocalisations n’exclut pas la poursuite du mouvement de délocalisations. Pour une raison très simple : les marchés de la consommation, eux aussi, se sont mondialisés. La montée en puissance des classes moyennes dans les grands émergents en fait des marchés très dynamiques, et les mêmes raisons qui peuvent amener une firme à produire aux Etats-Unis pour être plus proche de ses clients américains peuvent l’amener à fabriquer au Brésil pour se rapprocher des Brésiliens. Au troisième trimestre 2012, un rapport publié par le bureau d’études Hackett Group confirmait ainsi un phénomène de reshoring partiel vers les Etats-Unis, mais il ajoutait que le flux d’emplois sortants restait suffisamment important pour compenser les retours.

La question des coûts de main d’œuvre, enfin, n’est pas épuisée par le renchérissement de ceux de la Chine. C’est ce que rappelait fin 2011 l’historien et économiste Tim Leunig, (London School of Economics), dans une tribune mémorable publiée par le Financial Times. Pour lui, la relocalisation des emplois n’aura tout simplement pas lieu. D’abord, les salaires chinois augmenteront bien moins vite que prévu. Si 34 millions de travailleurs chinois urbains gagnent 2 dollars de l’heure en 2012, il en existe 65 millions d’autres, dans des villes de l’intérieur, qui travaillent en moyenne pour 64 cents de l’heure. Et si un jour (lointain) on ne trouvait plus en Chine de travailleur acceptant deux dollars de l’heure, les fabricants quitteraient la Chine, certes, mais pour l’Inde, le Bangladesh ou l’Afrique. C’est la thèse de la délocalisation itinérante : les jobs migrent mais ne reviennent pas. Au début du XXe siècle, rappelle le professeur Leunig, la Grande-Bretagne avait perdu son industrie textile au profit du Japon. Quand les salaires japonais sont devenus trop élevés, usines et emplois ont émigré vers Hong-Kong, puis vers la Corée et la Chine. Ils ne sont pas revenus au Royaume-Uni. A l’appui de cette thèse, les laboratoires de la University of Southern California ont calculé qu’en terme de coût du travail, la Chine avait dépassé les Philippines en 2012, dépassera le Mexique en 2013 et devrait dépasser Taïwan en 2018 ou 2019.

Inutile de préciser que la Chine ne s’avoue pas vaincue. Pour ne pas se laisser distancer dans la course à la productivité et à la qualité, elle s’automatise à grande vitesse, quitte à engager des dépenses considérables et à voir se réduire comme peau de chagrin l’avantage compétitif de sa main d’œuvre bon marché, son atout décisif depuis des décennies. Le vent d’automatisation qui souffle sur la Chine concerne les robots mais aussi les machines outils à commandes numériques avancées. Pour Nomura Securities, l’équipement de la Chine en machines numériques caracole. Elles ne représentent aujourd’hui que 28% du parc de machines, contre 83% au Japon, mais la Chine croît nettement plus vite que le Japon dans la même phase de son développement.

Enfin, comme le remarque Tim Leuning, la productivité chinoise a beau gagner 10 % par an, elle reste faible par rapport à celle atteinte dans les pays « avancés », ce qui relativise les gains en emplois à attendre du mouvement de relocalisation. Il prend l’exemple du secteur électronique chinois, qui emploie 3 millions de personnes. Si 10 % de la production est rapatriée aux Etats-Unis, la Chine perdra 300 000 emplois, mais seulement 40 000 nouveaux emplois seront créés aux Etats-Unis. L’historien a fait ses calculs : même si l’intégralité de la production manufacturière chinoise était fabriquée par des ouvriers américains, le taux de chômage ne baisserait aux Etats-Unis que de 2,75 points de pourcentage.

Quels nouveaux emplois industriels ?
La relocalisation des emplois industriels dans les pays avancés reste une gageure : la perspective d’un retour des activités industrielles n’induit pas automatiquement des créations massives d’emplois. Alors, si les pays développés veulent se réindustrialiser, que doivent ils faire ? Attendre que reviennent les emplois délocalisés n’est pas la bonne solution. Le protectionnisme a lui aussi montré ses limites.

Certains chercheurs proposent une autre approche. El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’université Paris Dauphine et directeur du centre de recherche internationale du CNRS, préconise une sorte de révolution copernicienne de la mentalité économique : « Cessons de nous focaliser sur les seuls emplois industriels. Cessons aussi de mesurer la performance d’une région à la seule aune de la quantité d’emplois manufacturiers qu’elle abrite. Prenons les services enfin au sérieux. » Tout particulièrement les « services de la connaissance et d’investissement immatériel pour les entreprises » qui représentent, dans un pays comme la France, 12 % des emplois – soit autant que les emplois manufacturiers en 2012.

Mouhoud propose de réintégrer une logique de services dans le débat sur la politique industrielle, de redessiner les contours de l’industrie en se rappelant que bon nombre de services qui ont été externalisés appartiennent fondamentalement à l’univers industriel : « Non seulement de nombreuses villes moyennes verraient leur importance économique révisée à la hausse si on comptabilisait mieux ces services, mais la présence de ces services est par elle-même de nature à attirer les industries et leurs sous-traitants ». En somme, une inversion de la causalité, par laquelle l’industrie cesserait d’être le moteur sacré de l’économie pour devenir la déclinaison manufacturière d’une stratégie axée d’abord sur les services et la conception. Cette nouvelle grille de lecture, plus adaptée à la réalité économique contemporaine, permettrait aussi de mieux anticiper les risques : il serait par exemple très déconseillé aux régions de se « monospécialiser » dans les « services de support aux entreprises »… qui sont justement très délocalisables. En somme, les délocalisations n’ont pas fini de faire parler d’elles.

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