Nucléaire: les industriels face à la nouvelle donne

Photo Claude Jaouen & Olivier Wantz / Directeur du Business Group Réacteurs & Services, Directeur du Business Group Mines, Areva / June 18th, 2012

Un an après Fukushima, et alors que plusieurs pays européens ont décidé l'abandon progressif de l'énergie nucléaire, quelles sont les perspectives pour le secteur ? Les marchés se déplacent vers l'Asie, demain vers l'Afrique. Les exigences croissantes de sûreté, la montée en gamme prévisible des constructeurs asiatiques, le dynamisme du segment des petits réacteurs et la maturation progressive de la troisième génération dessinent un paysage en évolution.

ParisTech Review. Après la catastrophe de Fukushima et l’abandon du nucléaire par l’Allemagne, personne ne peut prédire avec certitude l’avenir du marché de l’énergie nucléaire civile : expansion, stagnation ou repli? Vous êtes le numéro Un mondial du secteur. A ce jour, quel est l’impact de Fukushima sur votre carnet de commandes?

Olivier Wantz. Il est assez faible : environ 400 millions d’euros d’annulations de commandes sur un total de 43 milliards. Nous n’étions pas fournisseurs des huit centrales qui vont fermer en Allemagne, mais seulement de cinq. Et puis, même si on observe un ralentissement, Fukushima n’est certainement pas la seule explication. Les décisions nucléaires sont longues à prendre car elles engagent les pays dans des choix technologiques structurants pour très longtemps. En outre, le monde a traversé récemment deux crises financières qui compliquent le financement des projets.

Quelle est votre estimation du marché mondial pour le nucléaire dans les 20 ans à venir?

Claude Jaouen. Il serait hasardeux de s’avancer sur des prévisions chiffrées sur le long-terme, notamment du fait des perturbations actuelles – et sur ce point mon analyse est la même que celle d’Olivier Wantz : l’impact de la crise économique l’emporte sur celui du drame de Fukushima, avec une tendance au décalage des décisions. C’est une question de liquidités, mais aussi de visibilité : les investisseurs publics et les grands électriciens ont besoin de se projeter à long terme, dans un cadre stable.

On peut en revanche raisonner à 15-20 ans. Ce que nous imaginons aujourd’hui, et avec nous les grands organismes qui traitent ces questions au niveau mondial comme l’Agence internationale de l’énergie, c’est que le nucléaire aura toute sa place dans le mix énergétique de 2030, avec une perspective de croissance annuelle des capacités installées de 2,2%. Ce chiffre a été révisé à la baisse après Fukushima, mais il reste significatif. Cela représente un effort de construction d’environ 300 GW d’ici 2030, soit l’équivalent de plus de 180 réacteurs EPR, d’une puissance unitaire de 1,65 GW. Une cinquantaine de chantiers sont aujourd’hui engagés dans le monde. L’Asie, Chine et Inde en tête, représente d’ores et déjà une part importante du marché nucléaire mondial. A l’horizon 2030, 60% des nouvelles centrales seront construites dans cette zone dont les besoins énergétiques croissent rapidement.

Olivier Wantz.
A l’échelle globale, il est vrai que quelques pays semblent s’éloigner du nucléaire, comme l’Allemagne, ou l’Italie qui a décidé de ne pas y revenir. La Belgique et la Suisse s’interrogent. Dans le reste du monde, en revanche, tous les autres pays se sont positionnés de manière extrêmement mûre sur le sujet. Ils reconnaissent la gravité de l’accident de Fukushima, veulent en tirer toutes les conséquences, sont décidés à faire des stress tests exigeants, mais ils veulent continuer avec le nucléaire.

Car les faits sont tenaces. La demande rapidement croissante d’électricité à travers le monde ne pourra pas être satisfaite sans une part significative de nucléaire dans le mix énergétique. Mais le parc nucléaire mondial devra reposer sur des réacteurs ultra sûrs. Les garanties de sûreté joueront un rôle encore plus primordial qu’aujourd’hui dans les choix qui seront faits par les électriciens.

Si le critère de la sûreté devient central dans ces choix des gouvernements et des producteurs, cela pourrait-il favoriser l’EPR ? Dit autrement, le choix d’Abu Dhabi (un réacteur coréen beaucoup moins cher et moins sophistiqué que l’EPR) serait-il le même aujourd’hui?

Claude Jaouen. Votre question porte en fait sur l’impact qualitatif de Fukushima, que nous constatons déjà : par exemple, la Chine se pose aujourd’hui la question de ne plus construire de réacteurs de deuxième génération, pour ne faire que des réacteurs de troisième génération. Mais sa réflexion est à peine amorcée et on ne sait pas encore, dans le cas où ils feraient ce choix, si les Chinois opteront pour une technologie occidentale (française ou américaine) ou s’ils tenteront de développer leur propre technologie.

Ailleurs dans le monde la tendance est à l’étude des conditions de sûreté des parcs nucléaires existants, notamment au travers du prisme des enseignements de l’accident de Fukushima. Ces stress tests, que nous connaissons en France sous l’appellation d’évaluations complémentaires de sûreté, se traduiront probablement par un renforcement des exigences en matière de sûreté. Dans ce contexte, il est évident que la troisième génération a des atouts, notamment en termes de robustesse. Nous avons fait des tests qui indiquent par exemple qu’à Fukushima, l’EPR aurait résisté. On peut donc prédire un bel avenir à ceux qui, en amont, ont fait le choix de développer la troisième génération. Depuis plusieurs années déjà, notre catalogue de réacteurs ne propose que des produits de troisième génération, seuls à même de répondre aux plus hauts niveaux de sûreté.

Mais puisque vous évoquez les Coréens, il ne faut pas sous-estimer leurs capacités à monter en gamme : tôt ou tard, ils seront capables de faire de la troisième génération. Notre avantage comparatif sera donc limité dans le temps, même s’il est aujourd’hui indéniable.

S’agissant de la sûreté des réacteurs, l’EPR est souvent présenté comme le plus sûr au monde. Vous dites d’ailleurs qu’il résisterait à des événements naturels tels que ceux survenus à Fukushima. Qu’est-ce qui vous fait penser cela?

Claude Jaouen. La conception du réacteur EPR a bénéficié du retour d’expérience sans égale des équipes d’ingénierie d’AREVA, des travaux de R&D du CEA et de la collaboration active d’électriciens européens de premier ordre comme EDF ou Eon et des autorités de sûreté nucléaire française et allemande. Au total, ce sont plus de 2000 années cumulées d’exploitation de réacteurs à eau légère qui ont servi à renforcer les systèmes de sûreté de ce réacteur de génération 3+.

Cette approche a permis de développer un produit présentant un niveau de sûreté accru grâce à des évolutions majeures : prévention d’une fusion du cœur, extrême robustesse contre les agressions externes, comme, par exemple, la chute d’un avion militaire ou d’un gros avion commercial, ou résistance à un événement naturel extrême tel qu’un séisme de forte magnitude ou une vague destructrice.

Dans son rapport rédigé à l’issue des évaluations complémentaires de sûreté conduite en France, qui portaient notamment sur le réacteur EPR en cours de construction à Flamanville, l’autorité de sûreté nucléaire souligne que « la conception renforcée de ce type de réacteur assure déjà une protection améliorée à l’égard des accidents graves. En particulier, ce réacteur a intégré, dès sa conception, des dispositions pour faire face à l’éventualité d’accidents avec fusion du cœur et aux combinaisons d’agressions » et ajoute que « l’ensemble des systèmes nécessaires à la gestion des situations accidentelles, y compris graves, est prévu pour rester opérationnel pour un séisme ou une inondation pris en compte dans le référentiel de sûreté. »

Cette prise de position d’une autorité de sûreté parmi les plus exigeantes au monde nous a conforté dans l’analyse conduite par nos experts à la suite de l’accident de Fukushima. Leurs calculs ont démontré la très haute résistance des installations à un séisme de grande ampleur ainsi que celle des portes étanches des bâtiments de secours électrique à une inondation majeure.

Les premiers résultats de l’EPR ne sont pas très encourageants. Ce réacteur ne fait il pas partie de ces joyaux techniques qui se transforment peu à peu en déceptions industrielles puis en fiascos commerciaux?

Olivier Wantz. Bien sûr que non ! On est simplement au tout début de l’aventure de l’EPR. Les réacteurs de troisième génération, de forte puissance, avec des prix de revient très compétitifs et un niveau de sûreté sans précédent, ont évidemment un grand avenir, encore davantage depuis Fukushima, où le besoin de sûreté est encore plus devenu un impératif. Aucun produit ne peut rivaliser avec l’EPR sur ces trois critères. Cela ne nous empêche pas de développer des produits qui présentent le même niveau de sûreté mais plus petits, pour des pays dont le réseau de distribution ne permet pas la connexion d’un réacteur de 1650 mégawatts ou dont les besoins en électricité sont moindres.

Claude Jaouen. Nous savons parfaitement que, parmi les aspects qui comptent dans les choix technologiques des gouvernements ou des électriciens, il y a la confiance des investisseurs, la certitude qu’ils auront d’être livrés à temps. Mais il ne faut pas perdre de vue que la troisième génération est encore en phase de développement. Et nous progressons : à Taishan, en Chine, le chantier de l’EPR respecte le délai et les coûts, ce qui n’avait pas été le cas, comme vous savez, en Finlande. La notion de progrès continu est au cœur de notre culture industrielle. Nous intégrons progressivement le retour d’expérience des premiers chantiers – même si chaque cas est particulier, et qu’à Taishan, par exemple, certaines problématiques sont différentes.

Revenons en Europe. Le plan énergétique à long terme de l’Allemagne prévoit d’importer à l’horizon 2030 jusqu’à 30 % de son électricité, des importations qui seront, implicitement, d’origine nucléaire. Dans cette optique, il serait dans l’intérêt de l’Allemagne de favoriser la construction de centrales nucléaires dans les pays qui sont ses voisins, la Pologne, la République Tchèque, la France, la Belgique. Constatez-vous cette arrière-pensée dans vos contacts avec les officiels allemands?

Olivier Wantz. Pas du tout. L’opinion publique allemande est en majorité résolument anti-nucléaire. Et son gouvernement ne veut pas que sa décision de sortie du nucléaire soit pervertie ou affadie par la construction d’une ceinture de centrales nucléaires autour de l’Allemagne. Car le risque serait alors, du point de vue de l’opinion, presque le même qu’avant. Et puis les Verts allemands veulent diffuser leur idéologie anti-nucléaire aussi largement et aussi loin que possible.

Alors, comment jugez-vous la position allemande? Visionnaire? Cynique?

Olivier Wantz. Les Allemands comprennent que le nucléaire abandonné ne pourra pas être remplacé intégralement par du renouvelable et que leur choix historique de 2011 se traduira mécaniquement, sur leur territoire, par plus de gaz et plus de charbon, donc plus d’émissions de CO2. Mais un peu d’hypocrisie se mêle à ce raisonnement car ils importeront effectivement de l’électricité nucléaire. Ils n’auront pas le choix.

Une Allemagne dénucléarisée à la suite de Fukushima peut-elle rester pour Areva la plateforme technique et commerciale qu’elle est depuis douze ans?

Olivier Wantz. Nos activités en Allemagne ne sont consacrées au territoire allemand qu’à hauteur d’un gros tiers. Nous avons des lignes d’activité dont les patrons mondiaux sont basés en Allemagne. Nous avons des compétences pour lesquelles de très grandes forces se trouvent en Allemagne, par exemple le contrôle commande des réacteurs (l’ensemble des systèmes qui effectuent automatiquement des mesures et assurent des fonctions de régulation ou de protection). Nos ressources allemandes sont mobilisées sur notre projet de Flamanville, sur notre chantier finlandais et sur nos projets chinois Taishan 1 et 2. Il n’est donc pas question de remettre cette présence en question.

L’abandon du nucléaire par l’Allemagne est tout de même de nature à déstabiliser le groupe.

Olivier Wantz. Le groupe a près de 6000 salariés en Allemagne. Nous sommes présents dans ce pays depuis longtemps, depuis que Siemens a décidé de rejoindre Framatome ANP en 2000 en lui apportant ses activités nucléaires contenues dans la société KWU (Kraftwerk Union), ce qui a débouché sur la création d’Areva NP. Quand l’Allemagne arrêtera complètement le nucléaire en 2022, cela aura donc évidement un impact important sur notre activité en Allemagne. Nous en avons déjà tiré les conséquences en présentant notre plan d’action stratégique début 2011, en annonçant pour la période 2012-2016 des réductions d’effectifs significatives en Allemagne, ces réductions concernant aussi les nombreux sous-traitants auxquels nous faisons appel, comme dans tous les métier d’ingénierie. Mais l’Allemagne va offrir des opportunités nouvelles.

Une Allemagne sans nucléaire peut-elle rester pour vous un marché porteur?

Olivier Wantz. Bien sûr. Le groupe monte en puissance dans le renouvelable. C’est une de nos activités en forte croissance, dans le solaire, l’éolien et la biomasse. En terme de portefeuille de commandes, le renouvelable représente déjà près de deux milliards d’euros sur un total de 43 milliards. L’Allemagne est déjà une plateforme très importante de développement de l‘éolien offshore pour Areva. Par ailleurs, nous avons depuis longtemps investi dans les processus de démantèlement des centrales nucléaires et l’Allemagne va devenir, à cet égard aussi, un marché très porteur. Le démantèlement est un projet complexe, de longue durée, et pour lequel les savoir-faire accumulés par Areva seront précieux. Le démontage du réacteur lui-même est tout particulièrement délicat, en raison des phénomènes d’irradiation, mais les tâches moins sophistiquées peuvent être confiées à des sous-traitants.

Quelles sont les prochaines ruptures technologiques en matière de réacteurs?

Olivier Wantz.
La quatrième génération n’est pas pour demain. La recherche prend deux grandes directions : les réacteurs de grande puissance qui consomment eux-mêmes leurs déchets et les très petits réacteurs modulables qui sont livrés clés en main, pré-montés, pré-packagés en usine, prêts à l’installation, qui peuvent être assemblés en série pour constituer la puissance désirée. Leur mise au point sera très longue. Imaginer que nous ayons avant 2035-40 un prototype de quatrième génération en état de fonctionner me paraît illusoire.

Le projet de mini-réacteurs immergés, à partir de la technologie utilisée pour les sous-marins nucléaires, semble avoir un marché, notamment dans les grandes villes côtières africaines. Où en est Areva à cet égard ?

Claude Jaouen. Il existe en effet à travers le monde un marché émergent des réacteurs modulaires de petite taille : de 50 à 300 MW, avec en particulier un segment 100-150 MW sur lequel nous avons un savoir-faire via notre filiale Areva Technicatome. J’ajoute immédiatement que nous ne sommes pas seuls à nous y intéresser : il existe aujourd’hui une vingtaine de modèles en compétition, développés en Russie, en Chine, aux Etats-Unis et en France.

Les limites de ce marché sont connues : ces dispositifs n’ont d’intérêt aujourd’hui que dans des zones spécifiques, par exemple en cas de forte dispersion géographique, quand le coût de distribution de l’électricité produite par un puissant réacteur centralisé devient rédhibitoire, ou quand les infrastructures n’existent pas. Ailleurs, les modèles de forte puissance restent plus économiques car quelle que soit la taille, il y a des coûts de maintenance, de sûreté, et tout simplement d’exploitation qui restent incompressibles.

Une partie de ce marché devrait provenir de la reconversion de petites centrales à charbon. Les réacteurs immergés sont eux aussi une option à l’étude, car ils proposent une autre configuration en termes d’acceptation publique et de sûreté. Avec d’autres partenaires (EDF, DCNS, le CEA), nous avons lancé une étude de faisabilité, doublée évidemment d’une étude de marché, dont les résultats seront connus à la fin de l’année. L’étude de marché sera décisive, car les coûts de développement d’un nouveau réacteur se comptent en dizaines de millions d’euros et la concurrence est importante. Les Américains, de leur côté, ont décidé d’avancer, mais avec la promesse d’une subvention significative du Département de l’énergie.

Vu le nombre d’acteurs présents sur ce marché, on pourrait par ailleurs imaginer des alliances, sur la base des compétences respectives des partenaires ; c’est déjà de cette façon que nous travaillons avec EDF et nos autres partenaires traditionnels. On peut parfaitement imaginer d’autres accords avec des Chinois ou des Américains.


Note des éditeurs. Areva est l’un des mécènes de ParisTech Review. Sur le nucléaire, nous vous invitons à lire les nombreux articles publiés depuis deux ans. Vous en trouverez ici la liste complète.

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By the author

  • Nucléaire: les industriels face à la nouvelle donneon June 18th, 2012
  • Bak

    Rien sur le démantèlement des vieilles centrales ? Ou ai-je lu trop vite l’article ?

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