Mutations numériques et mutations cognitives, 1. La révolution de l’écrit

Photo Jean-Louis Missika / Professeur, chaire d’économie et gestion des industries numériques et des nouveaux médias, CNAM / March 23rd, 2012

Pour comprendre la mutation numérique en cours, on peut l'étudier à la lumière de celles qui, avant elle, ont bouleversé nos façons de penser, de voir le monde, de discuter. L’émergence d’une technologie cognitive bouleverse et réagence les processus de délibération qui régissent les pratiques d'une communauté ou d'une société. Le bouleversement peut concerner l'architecture du réseau de délibération, les organisations et individus qui participent à la délibération, les normes et conventions qui la structurent. Ou tout cela à la fois.

Par technologie cognitive, il faut entendre les technologies qui manipulent les signes, les stockent et les diffusent: ainsi le langage, l’écriture, l’imprimerie, la rotative, le télégraphe, le téléphone (fixe ou mobile), la radio, le cinéma, la télévision, le web sont des technologies cognitives. Cette liste n’est pas exhaustive même si les ruptures technologiques dans ce domaine sont rares.

Revenir sur ces ruptures, mais aussi sur les débats et les critiques qu’elles ont occasionnés, peut nous permettre de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui avec la révolution de l’Internet. La distance historique et la comparaison permettent de cerner ce que le déploiement social de la technologie cognitive change dans nos manières de voir, de juger, de discuter, de réfléchir. Le détour par l’histoire permet de puiser chez les historiens, les anthropologues, les sociologues, les philosophes – qui ont choisi d’étudier les technologies cognitives et qui forment une sorte de collège invisible – les idées, les concepts et les méthodes qui nous aident à décoder cette mutation numérique.

La première et peut-être la plus importante de ces ruptures fut la révolution de l’écriture.

Culture orale, culture écrite
Dans un ouvrage qui est devenu un classique, La Raison graphique, sous-titré d’après son titre original “La domestication de la pensée sauvage”, Jack Goody montre que les différences culturelles entre sociétés s’expliquent en partie par la maîtrise ou l’absence de maîtrise de l’écriture. L’expression orale implique la présence physique de l’auditoire, et l’acte de communication s’épuise dans l’ “ici et maintenant” de sa performance. Pas de trace et d’inscription ailleurs que dans la mémoire des auditeurs, pas d’examen et de réexamen du texte, pas de confrontation avec d’autres textes, seule la confrontation entre orateurs permet d’opposer des points de vue. Goody note qu’ “il est certainement plus facile de percevoir les contradictions dans un texte écrit que dans un discours parlé, en partie parce qu’on peut formaliser les propositions de manière syllogistique, et en partie parce que l’écriture fragmente le flux oral, ce qui permet de comparer des énoncés émis à des moments et dans des lieux différents.” (p.50).

Comment les choses se passent-elles dans le champ politique? L’inscription et la conservation par l’écrit d’une parole politique auparavant exclusivement orale, permettent la construction d’objets politiques complexes tels que le traité de paix ou la déclaration de droits humains.

La transformation des pratiques politiques
La tablette du traité de paix égypto-hittite, conservée au musée archéologique d’Istanbul, est considérée comme le premier traité de paix parvenu jusqu’à nous, on situe sa date autour de 1245 avant Jésus-Christ. Les clauses du traité ont été gravées sur deux grandes tablettes en argent massif, Ramsès II conserve l’une d’elles et renvoie l’autre, frappée de son sceau au roi Hittite. Ainsi les deux camps conservent le même document signé, fondement de la paix et de la confiance retrouvées.

Le Code de Gortyne, en Crête, est considéré comme la première déclaration de droits humains parvenue jusqu’à nous, et datée de 480-460 avant Jésus Christ, gravée sur une pierre, écrit en dorien, sur 12 colonnes de 621 lignes en boustrophédon, cette écriture qui va de gauche à droite puis de droite à gauche. Cet ensemble de lois est un véritable code de la famille. Il traite de contestations de statut d’esclave; crimes sexuels; divorce et veuvage; héritage; séparation des biens des deux lignées; fille épiclère (seule descendante de son père); et d’adoption.

Ce code était affiché sur le mur de l’Odéon, en plein cœur de l’espace public de Gortyne, accessible à tous les habitants alphabétisés, selon le principe de publicité politique des démocraties. La définition des règles, leur inscription dans un texte intangible, et la mise à disposition de ce texte à tous les citoyens forment un dispositif indissociablement politique et technique de protection des droits: les idées, leur inscription, leur diffusion, le réseau de la communauté concernée, le tout formant système et société.

Si l’on poursuit notre promenade dans le temps et l’espace, nous voici à Pompéi, le 24 août 79 après Jésus Christ. Ce jour est un jour terrible car le Vésuve entre en éruption et ensevelit Pompéi. Et le hasard fait que ce jour est aussi un jour de campagne électorale pour les fonctions de duum vir. Ce drame a ainsi permis aux historiens d’accéder à une connaissance exceptionnelle de la forme que prenait une campagne électorale dans l’Empire romain. 1600 affiches politiques, Une centaine de candidats, des logos, des groupes de pression, tout cela a pu être documenté. L’écriture joue un rôle essentiel dans la campagne, elle permet de dire les noms, les soutiens, les réseaux. Une affiche, parmi beaucoup d’autres, dit: “Tous les marchands de fruits, sous la direction de Helvius Vestalis, appuient la candidature de Helconius Priscum aux fonctions de duum vir.” Et même les maisons closes prenaient partie. Peint sur le mur même de l’établissement, une inscription nous dit: “Asellina et ses filles vous invitent à voter pour Gaius Lollius Fuscus pour les fonctions de duum vir.”

Les scriptores, ces professionnels qui dessinaient les enseignes, les logos et les affiches des marchands et des commerçants, concevaient et réalisaient également les dipinti politiques. Dans l’Empire romain, comme aujourd’hui pour le design des sites web ou les publicités politiques, les moyens de communication utilisés par la politique étaient similaires à ceux du commerce, et les professionnels chargés de l’exécution étaient les mêmes.

L’essor de l’esprit scientifique
Quant à la relation entre écriture et science, elle est puissante. Parce que l’esprit scientifique ne peut prendre son essor qu’à l’aide d’une technologie cognitive qui permet l’examen critique. Jack Goody argumente ainsi: “L’écriture rendit possible une nouvelle façon d’examiner le discours grâce à la forme semi-permanente qu’elle donnait au message oral. Ce moyen d’inspection du discours permit d’accroître le champ de l’activité critique, favorisa la rationalité, l’attitude sceptique, la pensée logique. Les possibilités de l’esprit critique s’accrurent du fait que le discours se trouvait ainsi déployé devant les yeux; simultanément s’accrut la possibilité d’accumuler des connaissances, en particulier des connaissances abstraites, parce que l’écriture modifiait la nature de la communication en l’étendant au-delà du simple contact personnel et transformait les conditions de stockage de l’information: ainsi fut rendu accessible à ceux qui savaient lire un champ intellectuel plus étendu. Le problème de la mémorisation cessa de dominer la vie intellectuelle: l’esprit humain put s’appliquer à l’étude d’un texte statique, libéré des entraves propres aux conditions dynamiques de l’énonciation, ce qui permit à l’homme de prendre du recul par rapport à sa création, et de l’examiner de manière plus abstraite, plus générale, plus rationnelle. En rendant possible l’examen successif d’un ensemble de messages étalé sur une période beaucoup plus longue, l’écriture favorisa à la fois l’esprit critique et l’art du commentaire d’une part, l’esprit d’orthodoxie et le respect du livre d’autre part” (pp. 86-87).

L’écriture permet d’isoler un énoncé et de le soumettre à une analyse critique individuelle. Elle apporte une décontextualisation et une individualisation des actes de pensée. Le Mythe et l’Histoire, ces deux manières opposées qu’ont les sociétés de se raconter à elles-mêmes leur passé et leurs origines, ont partie liée avec l’écriture. L’histoire ne prend son sens qu’avec le document qui permet de conserver, d’archiver et d’indexer, aussi bien que de confronter des versions différentes d’un même événement. Et l’historien peut saisir et conserver le récit oral du témoin pour le confronter à d’autres récits. Dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide pointe déjà cette opposition entre récit merveilleux et histoire et donne une leçon de méthode historique: “D’après les indices que j’ai signalés, on ne se trompera pas en jugeant les faits tels que je les ai rapportés. On n’accordera pas la confiance aux poètes qui amplifient les événements, ni aux logographes qui, plus pour charmer les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent finalement pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux. On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante.” Un peu plus loin, il dit “Quant aux événements de la guerre, je n’ai pas jugé bon de les rapporter sur la foi du premier venu, ni d’après mon opinion; je n’ai écrit que ce dont j’avais été témoin ou pour le reste ce que je savais par des informations aussi exactes que possible. Cette recherche n’allait pas sans peine, parce que ceux qui ont assisté aux événements ne les rapportaient pas de la même manière et parlaient selon les intérêts de leur parti ou selon leurs souvenirs variables. L’absence de merveilleux dans mes récits les rendra peut-être moins agréables à entendre. Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés, et, par conséquent dans les faits analogues que l’avenir selon la loi des choses humaines ne peut manquer de ramener, jugent utile mon histoire. C’est une œuvre d’un profit solide et durable plutôt qu’un morceau d’apparat composé pour une satisfaction d’un instant.”

Ce texte remarquable de concision et de précision mériterait une analyse détaillée que je ne ferai pas faute de temps. Je me contenterai d’insister sur un point. Au quatrième siècle avant J.-C., Thucydide se sent et se sait en rivalité avec les logographes et les poètes, ceux qui inventent les récits merveilleux pour raconter la guerre, et il les sait encore très puissants, eux, les représentants de la tradition orale face à une technologie cognitive encore jeune, l’écriture. Il connaît leurs atouts: ils charment les oreilles, ils sont agréables à entendre, ils apportent la satisfaction de l’instant. Son texte à lui ne peut pas être dit, il ne peut qu’être lu, il est durable et utile pour comprendre autant le passé que l’avenir. Comment mieux dire la différence et l’opposition entre deux technologies cognitives: la parole et l’écrit?

L’émergence d’un discours critique
Et cette opposition nous conduit à la première critique philosophique de cette technologie cognitive qu’est l’écriture. Dans Phèdre, Platon met en scène un dialogue entre Phèdre et Socrate sur l’invention de l’écriture. Ce dialogue a été maintes fois analysé, encore récemment par Yves Jeanneret avec une approche très intéressante (Y a-t-il [vraiment] des technologies de l’information?). La richesse de ce texte est telle qu’il faut choisir une question à lui poser. Voici celle que je vous propose: Pourquoi Socrate considère-t-il que l’invention de l’écriture ne représente pas un progrès mais au contraire un risque pour la vraie science et la philosophie?

Il part d’abord d’une “tradition orale de l’Antiquité” qu’on lui a contée. En Egypte, le dieu Theuth “inventa le nombre et le calcul, la géométrie et l’astronomie, sans parler du trictrac et des dés, enfin précisément les lettres de l’écriture.” Cet inventaire en soi est déjà intéressant par ce qu’il nous dit de la proximité des mathématiques et de l’écriture. Theuth présente son invention au roi Thamous et lui dit: “Voilà la connaissance qui procurera aux Egyptiens plus de science et plus de souvenirs; car le défaut de mémoire et le manque de science ont trouvé leur remède!” La réponse critique de Socrate/Thamous va partir dans plusieurs directions. D’abord il va poser que le créateur de l’invention ne peut et ne doit pas en faire l’éloge, il doit laisser à d’autres le soin de juger de son utilité, de son intérêt et de ses risques. Puis il en vient à la question centrale, celle de l’inscription et de la mémoire. Et il oppose vraie et fausse mémoire, posant au passage un redoutable problème aux traducteurs: “Cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en auront acquis la connaissance; confiants dans l’écriture, ils chercheront au-dehors, grâce à des caractères étrangers, non point au-dedans et grâce à eux-mêmes, le moyen de se ressouvenir; ce n’est pas pour la mémoire, c’est plutôt pour la procédure du ressouvenir que tu as trouvé un remède.”

Socrate considère que la seule vraie mémoire est la mémoire biologique, celle du cerveau qui oblige à l’effort cognitif de la pensée, tandis que le texte écrit est comme une prothèse qui donne l’illusion du savoir parce que ce savoir est stocké dans un manuscrit accessible, mais il n’irrigue pas l’esprit de celui qui doit apprendre à penser par lui-même. Il oppose mémoire naturelle et mémoire artificielle, mémoire expérimentée et mémoire stockée. Pire encore, dotés de cette illusion de savoir, ces pseudo-savants combineront incompétence et arrogance. Ensuite Socrate compare les mérites de l’enseignement parlé et de l’enseignement écrit et démontre à cette occasion que chaque technologie cognitive construit une interlocution différente. Le public d’abord qui est indéterminé dans le cas de l’écrit alors qu’il est choisi dans le cas de l’oral: “Une fois écrit, chaque discours s’en va rouler de tous côtés, pareillement auprès de gens qui s’y connaissent, comme, aussi bien, auprès de ceux auxquels il ne convient nullement; il ignore à quels gens il doit ou ne doit pas s’adresser.” L’intangibilité du texte ensuite qui interdit le dialogue entre le maître et l’élève, et qui empêche la réponse immédiate face à la critique ou l’incompréhension. Au total, Socrate constate à juste titre que l’écriture est un dispositif technique de mise à distance, de médiation, de refroidissement et d’indétermination de la discussion. Il souligne que ce nouveau dispositif ne garantit pas mécaniquement une augmentation des capacités intellectuelles. Et il indique subtilement la perte que représente la fin de l’âge d’or de la transmission orale.

Cette critique de l’écriture est en quelque sorte la matrice de toutes les critiques des technologies cognitives qui lui ont succédé. Bill Gates, Sergei Brink ou Steve Jobs sont semblables au dieu Theuth lorsqu’il vante son invention, et la critique des technologies de la culture de masse par l’école de Francfort fait écho au Phèdre de Platon.

Lorsqu’une technologie cognitive émerge, elle reconfigure les réseaux de discussion, elle transforme les conditions de production, de stockage et d’accès aux connaissances, elle change les manières de voir, de raisonner, de dialoguer. Son insertion sociale fait apparaître les spécificités des autres technologies cognitives, leurs forces, leurs qualités, générant à la fois nostalgie et critique. Et la critique est indispensable pour construire la régulation et la gouvernance de la nouvelle technologie.

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