Mutations numériques et mutations cognitives, 2. De Gutenberg aux réseaux sociaux

Photo Jean-Louis Missika / Professeur, chaire d’économie et gestion des industries numériques et des nouveaux médias, CNAM / March 23rd, 2012

Après le passage décisif de l'oral à l'écrit, l'invention de l’imprimerie ouvre sur une reconfiguration sans précédent de la circulation de l'information. La construction du savoir scientifique et la discussion politique s'en trouvent bouleversées, avec un élargissement progressif des cercles de la réflexion. Internet n’en est-il qu’une nouvelle étape?

Avec l’avènement de l’imprimerie, le débat se déplace vers ce qui sépare la culture du manuscrit de la culture de l’imprimé. La question de l’oralité reste prégnante: Marshall Macluhan défend l’idée que les sociétés d’avant l’imprimé sont encore des sociétés orales et que c’est l’imprimerie qui nous fait basculer vers une civilisation où l’écrit est dominant, avec l’alphabétisation et la généralisation de la lecture silencieuse. Le manuscrit médiéval est rare, il est enfermé dans des lieux difficiles d’accès, les lettrés sont rares aussi, et la lecture à haute voix du manuscrit est la pratique dominante.

Dans La Révolution de l’imprimé, Elisabeth Eisenstein conteste en partie ce point de vue: la lecture silencieuse et individuelle est déjà une pratique des savants et des lettrés avant l’imprimé, et la lecture à haute voix reste une pratique courante pendant plusieurs siècles dans les villes et les villages à cause de la faiblesse du taux d’alphabétisation. C’est ailleurs qu’elle identifie la rupture. Dans la pratique scientifique, l’intangibilité du texte améliore sa fiabilité, et l’accessibilité des documents liée à leur reproduction mécanique facilite la confrontation des points de vue et la construction des contradictions. Avant l’imprimé, il fallait d’abord localiser le manuscrit, puis le déchiffrer, s’assurer dans la mesure du possible qu’il n’était pas détérioré ni altéré car les moines copistes avaient la fâcheuse habitude de modifier ou de censurer les textes lors de la recopie en fonction de leurs idées ou de leurs préjugés, et si l’on désirait le conserver, il fallait le recopier. Le temps nécessaire au recueil de l’information est sans commune mesure avec et sans l’imprimerie. Et le savant dispose rarement d’un nombre suffisant de documents fiables pour travailler dans de bonnes conditions. L’imprimé, lui, permet de mettre sous les mêmes yeux, en même temps, au même endroit toutes sortes de matériaux divers que le savant peut analyser et confronter jusqu’à ce qu’il trouve une cohérence ou une contradiction.

Une nouvelle construction du savoir
On peut examiner la révolution copernicienne à la lumière de cette analyse. Grâce à l’imprimé, Copernic peut confronter les multiples versions du système de Ptolémée, chaque auteur cherchant à résoudre une insuffisance du système et rajoutant de la complexité à l’ensemble, sans pour autant réussir à améliorer la fiabilité de la description du mouvement des planètes et du calcul de leurs trajectoires. Et il peut aussi apprendre que des auteurs comme Héraclide ou Aristarque de Samos ont défendu la thèse héliocentrique dans l’Antiquité. Beaucoup d’historiens considèrent qu’il a été aussi influencé par des astronomes arabes et perses du Moyen Âge dont il a repris les démonstrations et les calculs dans ses travaux. Ainsi la révolution copernicienne combine l’observation et le calcul d’une part, la compilation d’une multitude de documents dont le nombre et la variété permettent au savant de s’assurer qu’il est loin d’être le seul à penser que la terre tourne autour du soleil et que d’autres avant lui se sont lancés dans la démonstration avec des succès partiels, tandis que les textes des tenants de la thèse du géocentrisme lui prouvent qu’ils sont dans une impasse scientifique. La pratique moderne de la science a donc pris appui sur ces deux caractéristiques, la diffusabilité et l’invariance des textes, pour créer un nouveau modèle de construction du savoir et inventer la figure du chercheur qui va se distinguer progressivement de celles de l’érudit et du lettré.

Aujourd’hui, Internet semble remettre en cause l’intangibilité du texte en encourageant des pratiques d’écriture collective et de correction permanente des documents dont Wikipédia est l’archétype. Dans La Grande Conversion numérique, Milad Doueihi l’analyse ainsi: “Internet a effacé la distinction cruciale entre auteur et lecteur d’une manière qui n’est pas envisageable au sein de la culture imprimée; il a donc rendu au mieux suspecte et en définitive fragile, voire insignifiante, la matérialité de la page (en tant qu’indicateur possible de son unicité ou de sa spécificité). La page imprimée est relativement fixe. Elle est associée à une œuvre, à un auteur… La “page” numérique est virtuelle et dynamique, et, si elle est souvent l’œuvre d’un auteur, elle est plus facilement appropriée par un lecteur qui peut la modifier, la reproduire dans un autre contexte, la transmettre en divers formats et versions. La page imprimée, dans la plupart des cas, doit sa signification à l’ordre linéaire qu’elle présuppose, à la temporalité de la lecture, qu’elle soit suivie ou fragmentaire. La page numérique… est spatiale, elle privilégie l’accès… Elle paraît être une page mais n’en est pas une, elle a une autre réalité et cette réalité permet – en fait, impose – des formes de lecture non linéaires.” (pp. 41-42)

Le caractère instable et variable du texte sur Internet est certes compensé par l’archivage des versions antérieures, mais cette pratique de l’enfouissement continu rapproche l’écran web du palimpseste, et la science documentaire de l’archéologie. Pour les communautés de chercheurs cette caractéristique du web autorise l’expérimentation de nouvelles procédures de communication et de délibération scientifique, comme le souligne Pierre Mounier dans son article sur le libre accès: “L’archive ouverte joue un double rôle: l’accès instantané de toute la communauté scientifique aux derniers résultats de recherche – c’est donc la vitesse qui joue ici – mais aussi la possibilité pour l’auteur de voir son article examiné et corrigé avant publication. L’archive joue donc bien un rôle de vecteur de circulation de l’information scientifique et en même temps de lieu où s’exerce l’évaluation par les pairs.” On voit ici comment la technologie cognitive transforme l’architecture du réseau de discussion scientifique, sans que l’on sache encore si cette transformation est marginale ou si elle peut participer, combinée à d’autres facteurs, à une mutation plus profonde de la production scientifique.

Car sur la science, les prévisions de bouleversement radical abondent. Prenons l’exemple du croisement et de l’exploitation des méga bases de données que les Anglo-Saxons synthétisent dans la formule “Big Data”. Les chercheurs utilisent de plus en plus la puissance de calcul des machines, le cloud computing et la disponibilité de gigantesques bases de données pour faire du séquençage ultra-rapide en physique ou en biologie, le séquençage des gènes notamment. Mais Chris Anderson va plus loin et prédit l’émergence d’une science sans hypothèse, sans modèle, pratiquement une science sans théorie parce que l’analyse aléatoire des méga bases de données à l’aide d’algorithmes mathématiques produiront les corrélations et les modèles. C’est ce qu’il appelle l’ère du petaoctet. Il oublie au passage qu’il n’y a pas de donnée sans théorie et que toute interprétation d’une corrélation est une théorie. Chris Anderson, et beaucoup d’autres auteurs comme lui, montre que les logographes dont parlait Thucydide ou le dieu Thet de Platon, ceux qui inventent les récits merveilleux pour charmer nos oreilles sont toujours parmi nous. Peut-être même plus qu’avant, car l’une des caractéristiques nouvelle de la révolution numérique est qu’elle produit sa chanson de gestes, son récit mythique en temps réel. Les gourous s’aventurent plus facilement que les chercheurs sur les chemins de la prospective et de la prévision, c’est pourtant d’une prospective sérieuse dont nous aurions besoin sur les mutations numériques.

Un nouvel espace public: les mass media
La première moitié du dix-neuvième siècle a vu la naissance de la presse quotidienne à grand tirage. Nous sommes toujours dans la culture de l’imprimé, et pourtant une transformation majeure est à l’œuvre: l’élargissement du réseau de la discussion politique et la construction de l’espace public moderne. Dans Discovering the News, Michael Schudson décrit l’ampleur de la mutation. Beaucoup de notions dont nous nous servons encore aujourd’hui sont construites par et pour la penny press: la nouvelle, l’actualité, le scoop. Le journalisme devient progressivement une profession, alors qu’il était une pratique amateur au siècle précédent. Et surtout la presse populaire s’adresse à tous. Du moins à tous ceux qui savent lire.

Qu’est-ce qui différencie, dans les années 1830, la penny press du reste de la presse américaine? Un quotidien classique est vendu six cents dans une période où le salaire journalier moyen est de quatre-vingt quinze cents. Et il est vendu uniquement par abonnement annuel, soit la somme de huit à dix dollars, tandis que la presse populaire est vendue au numéro, dans la rue, et pour un cent. Le tirage d’un quotidien classique ne dépasse pas les deux mille exemplaires dans une grande ville, son public est limité aux élites politiques et commerciales. Le contenu des informations correspond aux centres d’intérêt de ce public. Beaucoup d’informations sur les arrivées de bateaux dans les ports et la nature de leurs cargaisons, un éditorial de politique nationale très violent, quelques brèves politiques nationales très partisanes, pas d’informations locales. Un quotidien de la penny press atteint au contraire 15 à 20 000 exemplaires, il s’adresse explicitement à tous et insiste sur le fait qu’il accepte toutes les publicités sans les sélectionner à partir de critères préalables de moralité ou de connaissance personnelle de l’annonceur. Le New York Sun explique dans son premier numéro que son objectif est de “présenter au public, à un prix accessible à n’importe qui, toutes les nouvelles du jour, et en même temps d’être un medium avantageux pour la publicité”. Et contrairement à la presse classique, la penny press proclame son indépendance politique, voire son rejet de la politique et le souci de se placer du point de vue de ses lecteurs. En témoigne cette information politique publiée par le Sun le 9 décembre 1833: “Les travaux du Congrès jusqu’ici ne présentent pas d’intérêt pour nos lecteurs”.

Des entrepreneurs de presse ont eu l’intuition que les conditions sociales, économiques et technologiques de l’époque permettaient la constitution d’un réseau de lecteurs beaucoup plus vaste que celui de la presse traditionnelle, articulé à un modèle économique révolutionnaire: la combinaison de quatre sources de financement différentes dont le lien n’était pas évident, la publicité commerciale, les petites annonces, la vente au numéro et l’abonnement. A partir du moment où l’architecture du réseau social est constituée, un nouveau dispositif se met en place qui change le prix, la nature de la publicité, le contenu des informations et le style des journaux. Et cette révolution est à la fois technologique, commerciale et politique. La penny press fait entrer dans le débat public des citoyens qui auparavant se tenaient à l’écart. Elle construit, avec d’autres, un nouvel espace public.

Quelles sont les forces à l’œuvre qui autorisent ce changement de paradigme? L’alphabétisation bien sûr, la démocratisation de la vie politique (souvenons-nous qu’en 1830 en France le suffrage censitaire se traduit par un corps électoral de 100 000 personnes, et qu’en 1848 à la fin de la Monarchie de Juillet il sera passé difficilement à 200 000 électeurs), l’expansion de l’économie de marché avec des entreprises soucieuses de faire connaître leurs produits, et la croissance des classes moyennes urbaines qui désirent participer au débat public. Dans ce tableau, les technologies occupent une place significative quand on considère la conjonction de la presse rotative, du télégraphe et du chemin de fer. La rotative pour produire des milliers de journaux chaque jour, le télégraphe pour transmettre les articles et communiquer avec les reporters, le chemin de fer pour transporter aussi bien les journalistes que les journaux.

Pour Schudson, ce ne sont pas les progrès techniques de l’impression qui sont à l’origine de la penny press, mais plutôt les entrepreneurs qui ont encouragé, financé et orienté les innovations. C’est dans ces journaux-là qu’étaient installées les machines les plus récentes, ce sont eux qui ont utilisé les premiers le télégraphe pour accélérer la transmission. Dans cette interaction entre un changement technologique majeur et des innovations économiques et sociales souvent autonomes, la technologie cognitive occupe une place particulière. Elle n’est pas une cause parmi d’autres, elle est ce qui permet à plusieurs causes de se rencontrer et d’agir ensemble, selon la formule de Bruno Latour. Quelque chose permettant aux entreprises de faire de la publicité pour leurs produits aurait certainement vu le jour dans l’Amérique du dix-neuvième siècle. Quelque chose permettant aux citoyens des classes moyennes de s’informer et de constituer une opinion publique se serait sans doute développé dans les grandes villes de la côte Est. Mais ce quelque chose est devenu la penny press parce que des entrepreneurs se sont emparé d’une technologie cognitive pour nouer ensemble et faire agir de concert des politiques commerciales, des aspirations démocratiques, des progrès dans l’alphabétisation et des hausses de niveau de vie.

Examinons maintenant comment se construisent les catégories intellectuelles qui permettent de penser le nouveau dispositif en prenant l’exemple de l’ “objectivité de l’information”. Si l’on veut élucider la genèse de la définition de la “nouvelle” comme la relation objective d’un fait, il faut la rapporter à l’apparition des agences de presse, elle-même liée à l’invention du télégraphe. En 1848, un groupe d’éditeurs de journaux crée, à New York, une coopérative, Associated Press, pour tirer parti de la vitesse de transmission du télégraphe et mutualiser les coûts du recueil des informations. A partir du moment où une agence de presse doit vendre des dépêches à plusieurs journaux dont les sensibilités politiques et les lignes éditoriales sont diverses, la neutralité de ces informations devient un enjeu commercial. L’agence offre le service original d’envoyer des reporters sur les événements pour les couvrir le plus rapidement et le plus efficacement possible. Les journaux sélectionnent ou rejettent la nouvelle, la réécrivent, la commentent ou la jugent. La division du travail entre agences et journaux offre une base matérielle à la distinction entre faits et commentaires, qui sera au cœur de la représentation du journalisme moderne. La conception du journalisme comme devant aspirer à l’objectivité se nourrit du dispositif technologique et organisationnel de la production de l’information.

Au risque de surprendre je dirai que la radio et la télévision n’ont pas considérablement élargi l’espace public qu’avait construit la presse écrite au dix-neuvième siècle. Leur contribution a été différente. Elles ont brisé les barrières qui séparaient différents cercles de discussion hiérarchisés au sein de l’espace public. La séparation entre presse sérieuse et presse populaire reflétait la division de l’espace public en cercles de discussion politique séparés. Radio et télévision transforment les réseaux de discussions en les rendant plus perméables. Les cercles de discussion, autrefois séparés s’enchevêtrent. Cela ne veut pas dire égalité de tous dans la discussion politique mais affaiblissement de la distinction et des hiérarchies de statuts. La télévision met sous les yeux de tous, au même moment le même message politique. Cette unité de temps, de lieu et de public a eu des conséquences considérables sur la manière de faire de la politique et sur le fonctionnement de la démocratie. Je ne donnerai qu’un seul exemple: jusqu’au milieu des années soixante, le crédit politique d’un gouvernant se jouait d’abord au Parlement, ensuite il s’est joué d’abord dans les médias, et dans ce média dominant qu’était la télévision.

La révolution Internet
Ce détour historique nous permet de mieux comprendre ce qui se passe de nos jours dans le processus de destruction créatrice que le web fait subir à la presse écrite, à la radio et à la télévision. Tout d’abord, Internet n’est pas un média supplémentaire qui vient s’installer aux côtés des médias existants pour cohabiter avec eux. Il a une capacité à les absorber et à les transformer en profondeur. La litanie des mots composés: presse web, web radio, web tv, IP tv, télévision connectée, social tv, l’illustre abondamment. Ensuite Internet est le principal, voire l’unique support des conversations politiques médiatisées, les autres se déroulant pour l’essentiel dans la sphère privée. Le fait que ces conversations politiques soient numérisées et archivées transforme leur statut. Elles font de plus en plus l’objet d’études et d’analyses quantitatives et qualitatives, créant aux côtés des sondages d’opinion, une nouvelle catégorie d’information sur le sentiment des gouvernés dont la place dans l’espace public se dessine peu à peu.

Outre le débat public en ligne, Internet apporte les moyens de ce qu’on pourrait appeler une mobilisation politique faible, en tous cas plus faible et moins contraignante que les deux modes traditionnels de la manifestation de rue et du militantisme partisan. Il abaisse le coût de la mobilisation politique aussi bien en termes de temps, que d’effort et même d’engagement, si l’on songe à l’anonymat de certaines interventions comme la pétition en ligne. Progressivement, on passe d’un monde où le nombre, la position et le statut des émetteurs par rapport aux récepteurs étaient clairement limités et identifiés à un monde plus flou où la frontière entre émetteur et récepteur s’estompe, où chacun peut être tour à tour auteur, éditeur journaliste, où le monopole de la parole légitime disparaît, où la bataille politique porte de moins en moins sur le contrôle de l’agenda politique et de plus en plus sur la captation de l’attention des citoyens.

De manière très provisoire, car ce media n’a pas atteint la maturité, je dirai que la proposition politique d’Internet est l’inverse de celle de la télévision: ni tout le monde, ni en même temps, ni le même message. On peut se représenter un espace public très flexible où les réseaux de discussion font l’objet de recomposition permanente, où la mobilisation politique relève plus du spasme que de la durée: des réseaux faibles, mais capables dans certaines circonstances de monter jusqu’à l’incandescence, le parti pirate en Allemagne, Occupy Wall Street, les Indignados de la Plaza del Sol ne sont certainement pas des produits du web, mais ils ont quelque chose à voir avec lui.

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