Internet au défi du très haut débit

Photo Jean-Bernard Lévy / Président du directoire, Vivendi / February 23rd, 2012

Comment faire face aux besoins exponentiels de bande passante dans les années à venir? Comment assurer un déploiement rapide de réseaux fixes à très haut débit dans un contexte économique difficile? L'Europe offre une bonne illustration de cette question, qui ouvre sur des débats sensibles. De nouvelles approches de la gestion du trafic sont indispensables avec, à la clé, une vision pragmatique de la neutralité du Net.

Le volume de données transitant par Internet devrait quintupler dans les quatre prochaines années à l’échelle mondiale et atteindre des niveaux proches de 60 exaoctets (soit 10 exposant 18 octets) par mois. En 2015, 90% de l’ensemble de ce trafic sera acheminé sur des réseaux fixes même si l’Internet mobile, dont le déploiement est plus récent, connaîtra en parallèle une croissance exponentielle et encore plus rapide, soutenue par la généralisation d’ordinateurs portables équipés d’un module 4G et par le développement des smartphones.

Les contenus vidéo seront pour une large part à l’origine de cette forte accélération du trafic dans les années à venir: on estime qu’ils représenteront d’ici 2015 environ 60% de la consommation des ménages sur Internet, contre 40% actuellement.

La consultation de vidéos sur des sites comme YouTube, de multiples offres de vidéo à la demande ou d’achat et de location de vidéos via le Net, mais aussi leur partage dans un cadre légal, le développement de la télévision connectée, l’usage toujours plus intensif de la webcam constitueront le quotidien des internautes de demain.

De nouvelles applications dans le domaine de la santé, de l’enseignement, de la gestion de la vie publique ou encore de la sécurisation de sites, s’appuyant largement sur Internet, soutiendront également cette importante croissance du trafic.

De nouvelles générations de réseaux
Ces nouveaux usages et services, ainsi qu’une augmentation de la qualité des images avec la généralisation de la télévision à haute définition et le développement de la 3D, exigent des bandes passantes toujours plus élevées. La part grandissante du cloud computing, qui permet de stocker ses données – y compris de la vidéo ou de la musique – sur des serveurs distants et de pouvoir y accéder depuis n’importe quel lieu à partir d’équipements multiples, requiert également des débits conséquents.

De nouvelles générations de réseaux, basées sur la fibre optique connectant directement les foyers (fiber-to-the-home), permettront de faire face à cette évolution nécessitant des débits de l’ordre de 100 Mbit/s et, pour certaines applications, jusqu’à plus de 250 Mbit/s. Rien à voir avec nos vieux réseaux en cuivre qui assurent un débit entre 1 et au mieux 15 Mbit/s.

Ces nouveaux réseaux sont essentiels pour gagner en compétitivité et améliorer le taux de croissance des économies. Ils jouent également un rôle majeur dans le confort d’usage des consommateurs de divertissement numérique: télévision, jeux interactifs, accès vidéo, etc.

Le potentiel est considérable pour les industries du contenu et des services. Cette évolution est en marche, elle est inexorable. Mais elle oblige à des arbitrages serrés, qui ne sont pas seulement financiers. Prenons l’exemple de l’Europe.

Si les réseaux mobiles enregistrent une belle croissance dans l’Union européenne, il n’en va pas de même pour les nouvelles générations de réseaux fixes. Fin décembre 2010, le classement des pays de l’OCDE en fonction de leur taux de raccordement à la fibre optique faisait ressortir un palmarès très éloquent: le Japon et la Corée sont en tête de ce classement avec près d’une connexion Internet sur deux se faisant grâce à la fibre. En Europe, la moyenne n’est encore que de 5%, avec des écarts considérables entre la France (moins de 1%) et les Pays-Bas (7 à 8%).

C’est pour combler ce retard que la Commission européenne a lancé en 2010 une stratégie de développement d’un marché unique numérique basé sur l’Internet rapide et ultrarapide et sur des applications interopérables. La Commission s’est fixé pour objectif de faire en sorte que tous les foyers européens disposent d’un accès Internet proposant un débit d’au moins 50 Mbit/s en 2020, et que 50 % d’entre eux aient un débit de 100 Mbit/s.

La Commission a sollicité l’avis des industriels du secteur, qui sont naturellement partie prenante de ce projet. Avec René Obermann, président de Deutsche Telekom, et Ben Verwaayen, président d’Alcatel-Lucent, j’ai eu l’occasion de présenter en juillet dernier à la vice-présidente de la Commission en charge de la stratégie numérique, Neelie Kroes, onze propositions d’action qui constituent un ensemble cohérent et indissociable, fruit d’une réflexion commune de plusieurs mois entre les opérateurs télécoms européens, les éditeurs de contenus et de services et les constructeurs, et bénéficiant d’un très large consensus.

A ce jour, ces propositions n’ont pas trouvé la résonance que leurs auteurs étaient en droit d’espérer. En attendant, les industriels avancent et le paysage évolue. Les questions posées touchent notamment à l’architecture des réseaux et aux modèles économiques qui soutiennent les vastes investissements nécessaires. Comment faire face aux besoins exponentiels de bande passante et de débits toujours plus importants dans les années à venir? Comment assurer un déploiement rapide de réseaux à très haut débit en Europe?

Une dynamique de co-investissements
Le groupe d’industriels dont j’étais l’un des animateurs a notamment travaillé sur la question des investissements, qui exigent une réflexion nouvelle. Les réseaux actuels sont en effet largement hérités des anciens monopoles nationaux, c’est-à-dire d’une logique d’investissements publics. La question est différente aujourd’hui, dans une situation marquée à la fois par le retrait des pouvoirs publics et par la concurrence. Dans le contexte actuel de crise des finances publiques, il est plus que jamais nécessaire de bâtir un cadre incitatif pour l’investissement de l’ensemble des opérateurs. Les solutions passent en particulier par des co-investissements et par des schémas de mutualisation.

L’accord conclu en octobre 2011 entre les deux premiers opérateurs télécoms en France illustre cette démarche. France Télécom-Orange et SFR, filiale de Vivendi, ont annoncé un projet commun pour le déploiement de la fibre optique en dehors des zones très denses du territoire français. Sur les 11 millions de logements qui seront couverts par les deux opérateurs, 9,8 millions correspondent à des agglomérations pour lesquelles les projets de déploiement des deux opérateurs se recoupaient. Au terme de cet accord, SFR en couvrira 2,3 millions et France Télécom-Orange 7,5 millions.

Afin d’offrir à l’ensemble des consommateurs des services diversifiés, les deux opérateurs s’inscrivent dans le respect de la loi et des décisions de l’ARCEP, le régulateur français, prévoyant une obligation d’accès à celui qui construira le réseau, obligation qui pourra être satisfaite soit par la location des lignes déployées, soit par un mécanisme de co-investissement assurant un droit d’usage de longue durée sur les infrastructures construites.

Ailleurs en Europe, on a vu émerger différentes formules ad hoc, avec notamment des partenariats public-privé impliquant notamment les communautés locales. C’est le cas en Italie, où Telecom Italia s’est associé à la province du Trentin dans une opération originale: les apports de l’opérateur sont pour l’essentiel en services industriels, la province fournit des fonds. Elle détient aujourd’hui la majorité de coentreprise, mais l’opérateur a la possibilité d’acquérir des parts pour devenir l’actionnaire majoritaire. A Amsterdam, Citynet réunit ainsi un opérateur spécialisé (Reggefiber), la commune, et cinq promoteurs immobiliers.

La question peut se poser différemment dans un contexte urbain ou de peuplement très dense (c’est le cas aux Pays-Bas) et dans un contexte rural. Mais la formule des partenariats offre une grande souplesse et permet de dégager de nombreuses solutions.

Vers des services managés?
Une autre approche, plus novatrice, consiste à encourager le développement de nouveaux modèles économiques entre opérateurs et éditeurs. Jusqu’à présent, les investissements massifs de la part des opérateurs télécoms ont accompagné et soutenu le décollage des services et applications des éditeurs globaux de contenus. Aujourd’hui, les opérateurs doivent en outre investir pour intégrer toujours plus d’intelligence dans les réseaux.

Dans ces conditions, la charge de l’augmentation exponentielle de trafic ne peut plus être supportée par les seuls opérateurs. D’autres acteurs, et notamment les éditeurs globaux de services et d’applications, doivent également participer directement au financement de ce nouvel écosystème dont ils sont à la fois es principaux bénéficiaires et les principaux utilisateurs

Une solution serait de développer dans les télécoms un marché biface, à l’instar de ce qui se pratique depuis longtemps dans d’autres secteurs comme celui des cartes de crédit. Alors qu’aujourd’hui, seul le consommateur paie le fournisseur d’accès à Internet, ce nouveau modèle économique mettrait en relation contractuelle les fournisseurs d’accès avec les éditeurs de contenus et de services en ligne pour proposer une offre de services qui optimise les performances et les ressources des réseaux.

Concrètement, un éditeur de services ou de contenus souhaitant assurer à ses utilisateurs ou clients qu’ils bénéficieront d’une qualité de service garantie pourrait recourir aux services dits “managés” que développent les opérateurs télécoms. Cette proposition de services serait ouverte à tous et de manière non-discriminatoire. Elle s’adresserait toutefois en premier lieu aux sites ou applications qui ont des besoins très importants ou très spécifiques.

Cette proposition, qui est portée aujourd’hui par les industriels du secteur, ne s’oppose pas aux grands principes de la neutralité des réseaux à partir du moment où la gestion des flux se fait dans la transparence et de manière non-discriminatoire.

Cette logique a contribué à donner à Internet sa liberté, son extraordinaire dynamisme, et il n’est pas question de la remettre en cause. Mais poser aujourd’hui la question de la gestion du trafic n’est pas tant ouvrir la voie à une quelconque censure que préserver les conditions de fluidité sans lesquelles l’idée même d’Internet, notamment telle qu’elle s’est développée avec l’Internet 2.0 dans lequel chacun est aussi bien un consommateur qu’un contributeur, n’a plus de sens.

Repenser la gestion du trafic
L’approche “best effort” de base consiste pour un opérateur de réseau à acheminer au mieux l’ensemble du trafic. C’est le corollaire d’un Internet ouvert qui permet, en amont, la diffusion de tous les contenus et services et, en aval, aux consommateurs d’y accéder. Toutefois, l’optimisation des ressources en bande passante et la gestion du trafic sur les réseaux sont des facteurs cardinaux de la stabilité des réseaux, notamment pour éviter la congestion aux heures de pointe de trafic.

Cette approche par défaut du “best effort” peut être complétée d’une seconde, celle de la mise en place des services managés, qui doit pouvoir assurer une qualité de service garantie à des éditeurs de services ou de contenus. Les géants du Web, qui réalisent aujourd’hui des bénéfices colossaux, seraient naturellement parmi les premiers intéressés.

Ces propositions donnent aux opérateurs la flexibilité nécessaire à l’innovation et à la gestion intelligente de leurs réseaux dans un cadre transparent et non discriminatoire. Elles répondent aux attentes des internautes aspirant à des services numériques toujours plus complets et sophistiqués. La question de la neutralité du Net doit être envisagée bien plus sous l’angle de la dynamique économique que sous l’angle des libertés publiques. Le risque de discrimination sur certains contenus ne serait évidemment pas acceptable, pas plus que de voir se construire un Internet à deux vitesses, discriminant de facto les échanges ne présentant pas de valeur économique. Faisons confiance à l’inventivité des acteurs du Web pour créer de la valeur à partir d’échanges sociaux; et n’oublions pas que les nouvelles capacités de bande passante issues des investissements ainsi engagés bénéficieront à tous. Au final, si l’argument de la neutralité des réseaux doit être considéré sérieusement, il permet davantage d’enrichir les propositions que de refermer le débat.

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By the author

  • Internet au défi du très haut débiton February 23rd, 2012
  • Guest

    Tout Internet repose sur le principe de la neutralité. Aucun acteur n’est avantagé par rapport à un autre… Tous les grands d’Internet aujourd’hui étaient des petits hier et n’auraient eu aucune chance de devenir grand dans le système que vous proposez.

  • Guest

    “La question de la neutralité du Net doit être envisagée bien plus sous l’angle de la dynamique économique que sous l’angle des libertés publiques” Pas d’accord: vous ne comprenez pas ce qui se passe au niveau du réseau mondial. Il n’y a pas que des enjeux économiques.

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