Stratégies industrielles de la chimie verte

Photo Pascal Juery / Directeur général adjoint, groupe Rhodia / December 23rd, 2011

Le thème de la chimie verte est apparu dans le débat public il y a moins de quinze ans, mais il semble aujourd'hui stratégique pour le secteur. Loin d'une simple mise aux normes dictée par la régulation, il s'agit de choix industriels forts, qui ne se limitent pas au développement de nouveaux procédés mais engagent une réinvention des métiers de la chimie.

ParisTech Review – La chimie verte est aujourd’hui reconnue comme un enjeu stratégique. Quels facteurs ont contribué à cette montée en puissance?

Pascal Juery – C’est une lente évolution, qui prend aujourd’hui des allures de révolution. L’industrie réfléchit depuis plus de vingt ans à son impact sur l’environnement, sur la sécurité, la santé. Cela s’est traduit par une série de démarches volontaires, centrées sur “la sécurité des personnes et la sûreté des procédés. La notion de responsible care, lancée en France au début des années 1990 par l’Union des industries chimiques sous le nom “Engagement et progrès”, renvoie à l’idée d’un progrès continu et volontaire, indépendamment des normes et des dispositions réglementaires. Un code de bonne conduite, en quelque sorte, dont l’un des enjeux était de mieux documenter les impacts de nos activités.

Depuis une dizaine d’années, le concept de développement durable a pris le relais, tout en renouvelant profondément l’approche. C’est désormais l’ensemble des activités qui sont concernées, et le souci de gérer les risques s’est élargi à une prise en compte de l’ensemble des relations avec les parties prenantes, des consommateurs aux fournisseurs et clients en passant par la société civile en général. Si au début des années 2000 on pouvait encore douter de la volonté des industriels à s’engager au-delà du green washing, c’est-à-dire de démarches qui se limitaient à la communication, on mesure aujourd’hui que l’ensemble du secteur a subi en quelques années une transformation profonde et rapide.

L’émergence du développement durable, c’est une prise de conscience collective de l’impact des activités humaines sur le climat, avec le réchauffement, et plus généralement sur l’environnement et les hommes. Les industriels de la chimie ont été en quelque sorte aux premières loges. Très vite, il est apparu que soit nous prenions de l’avance, soit nous étions condamnés à plus ou moins court terme à être lâchés par nos clients et par les consommateurs. Car la prise de conscience collective se traduit par une évolution sensible de la demande, y compris dans le B to B, puisque les clients industriels relaient ou anticipent la demande des consommateurs. C’est un mouvement d’ensemble.

C’est dans ce contexte qu’on peut comprendre l’émergence de la chimie verte. Ce n’est pas tant une réponse des acteurs à l’élévation du niveau des normes qu’une opportunité bien comprise de se réinventer pour trouver un avantage compétitif.

Précisément, que recouvre exactement l’expression “chimie verte”?

Si l’on se réfère aux tables de la loi, douze principes ont été formalisés, qui vont de la prévention (produire moins de déchets), un principe très général, à des recommandations beaucoup plus précises comme de préférer les réactifs catalytiques aux réactifs stœchiométriques. L’idée générale, c’est de préférer des procédés utilisant ou produisant moins de substances nocives ou dangereuses.

Certains de ces principes sont dans notre code génétique depuis longtemps, comme par exemple minimiser les risques d’accidents chimiques (explosions, incendies)… D’autres ont toujours été dans nos horizons, comme l’économie d’atomes qui consiste à maximiser le nombre d’atomes réactifs dans un procédé. Par ailleurs, le souci d’efficacité et les considérations économiques ont pris une certaine acuité avec la hausse récente des prix de matières premières. Il en va de même pour les économies d’énergie: l’équation économique est ici en phase avec l’enjeu environnemental. Dans ces différents cas, on réalise que l’évolution vers la chimie verte représente en quelque sorte une évolution naturelle du secteur.

D’autres principes représentent des avancées, en amenant l’industrie à s’intéresser à ce qui se passe hors de ses murs, et même après usage. Il s’agit par exemple de concevoir des produits capables de se dissocier en produits de dégradation non nocifs, qui ne persistent pas dans l’environnement.

D’une façon générale, il s’agit d’affiner ou de renouveler les procédés, en élargissant notre horizon. Les standards de la chimie verte amènent à porter sur nos activités un nouveau regard, embrassant des aspects qui n’intéressaient pas les industriels du passé. Il s’agit parfois de revoir un procédé de A à Z, en remplaçant un solvant par de l’eau ou, par exemple, en ayant recours au chauffage par micro-ondes. Mais dans l’ensemble on bâtit sur des acquis, et il y a une dimension incrémentale dans ce type d’innovation.

Quel est l’impact de la réglementation dans ces évolutions?

Il n’est pas neutre et il s’agit bien sûr parfois de l’anticiper ou de se mettre aux normes. C’est une question de choix stratégiques, et cela explique que dans une entreprise comme Rhodia les standards soient bien supérieurs aux normes en vigueur. Par exemple, nous avons eu très tôt un objectif de réduction de l’empreinte environnementale (eau, énergie, gaz à effet de serre, effluents), alors que la législation était encore peu ou pas contraignante sur ces sujets. Depuis 1997, nous avons ainsi divisé par dix nos émissions de gaz à effet de serre. Et l’avance technologique a une valeur économique: ce sont ces choix qui nous ont ensuite permis d’investir au Brésil et en Corée dans des installations d’abattement de gaz à effet de serre, et donc de monétiser ce savoir-faire.

En réalité, le marché est un aiguillon plus vif que la réglementation. Un autre exemple: une partie de nos clients est constituée d’industriels de l’agro-alimentaire. Nous leur vendons une vanille de synthèse, la vanilline. Or, ce qu’ils achètent, ce ne sont pas des tonnes de vanilline en vrac, c’est une performance aromatique et une sécurité alimentaire. Nous leur offrons ainsi une traçabilité complète: procédés utilisés, matières premières, et même gestion des installations.

Au-delà de ce cas précis, que demandent les clients?

Ils sont globalement intéressés par tout ce qui peut les aider à réduire leurs émissions de CO2. Il s’agit donc, pour nous, à la fois de réduire notre empreinte environnementale propre et de réduire celle du client.

Plus généralement, la traçabilité des produits est aujourd’hui un impératif. Ensuite, c’est un peu au cas par cas. Par exemple, les constructeurs automobiles sont attentifs à limiter la consommation d’énergie et leurs émissions de CO2, et donc le poids de leurs véhicules; ils nous demandent donc des matériaux nouveaux, aussi robustes et plus légers.

Vous l’aurez compris, cela conduit à intégrer davantage nos clients dans les processus de conception. C’est le cas par exemple de Michelin, avec lequel nous avons un partenariat très élaboré pour produire des silices de haute qualité, afin de conférer à leurs pneumatiques de meilleures performances environnementales et économiques.

Ces partenariats sont aujourd’hui une dimension essentielle de nos démarches d’innovation. Dans le cas des constructeurs automobiles, nous ne travaillons d’ailleurs pas seulement avec le constructeur proprement dit, mais avec son fournisseur de rang 1. La chimie est d’une certaine façon la mère des industries, c’est elle qui fournit les produits et les matériaux transformés par les autres industriels.

Ces logiques de filière prennent-elles aujourd’hui plus d’importance?

Oui, et c’est d’ailleurs dans cette perspective qu’on voit émerger aujourd’hui des initiatives au sein de clusters technologiques comme les pôles de compétitivité en France, réunissant à la fois des universitaires et les différents acteurs de la chaîne de valeur dans des “écosystèmes d’innovation”. On pourrait citer Axelera, le pôle de compétitivité Chimie et Environnement de la région Rhône-Alpes, créé en 2005 par le CNRS, l’IFP Energies nouvelles, Arkema, GDF Suez et Rhodia aux côtés de PME. Il y a aussi, portée par les mêmes acteurs, l’Institut d’excellence aux énergies décarbonées (INDEED), où la chimie et l’environnement s’articulent au service des grands défis dans les domaines des procédés propres et des matériaux innovants. Des projets de recherche et développement fondés sur la synergie entre industrie et université ont été identifiés pour proposer une chimie-environnement à forte valeur ajoutée.

L’un des enjeux de ce pôle est de réunir physiquement les différentes parties prenantes, pour accélérer la mise au point de projets collaboratifs. Il faut noter que ces projets d’innovation ouverte intègrent des entreprises qui peuvent être, ailleurs, en concurrence. Cela amène à gérer les questions de propriété intellectuelle sous un régime mixte: il y a les éléments que l’on partage, et ceux que l’on ne partage pas. Mais l’ensemble suggère bien des dynamiques nouvelles dans le domaine de la R&D.

Au-delà de la conception des produits et des démarches d’innovation, comment la chimie verte impacte-t-elle la stratégie et le fonctionnement d’une entreprise comme Rhodia?

Ce concept, c’est un peu le cœur du réacteur. Il nous amène à revoir énormément de choses, comme par exemple l’analyse du cycle de vie, sur les matières premières, ou encore les procédés de production et l’utilisation de nos produits, avec une interrogation constante sur leur impact. Cela touche aussi bien le stade de la conception que celui de la production.

Mais au-delà, les exigences du développement durable sont devenues une identité de groupe, que nous appelons en interne le “Rhodia Way”. Il ne s’agit pas d’une simple charte de valeurs, mais de façon plus opérationnelle d’un référentiel de management, basé sur un système d’amélioration continue de nos pratiques et partagé par l’ensemble de l’encadrement, jusqu’à l’ensemble des salariés de terrain. Il identifie six parties prenantes (employés, actionnaires, clients, fournisseurs, communautés, environnement) et appelle à évaluer chaque pratique métier sur une échelle de maturité, suivant qu’on se rapproche des meilleures pratiques. Cela fonctionne par un croisement entre auto-évaluation et évaluation par audit, et concerne chaque site de production, chaque laboratoire de R&D et chaque activité (les achats, la logistique, etc.). Chaque année sont pris des engagements de progrès pour l’année suivante.

La politique de responsabilité peut amener des choix significatifs. Ainsi le groupe a décidé par le passé de sévériser le classement d’un produit en l’inscrivant dans la liste des CMR (cancérigène, mutagène, reprotoxique) alors que la législation ne le prévoyait pas, puis en a informé ses clients. Ce choix n’était pas évident économiquement mais il a été compris par les clients comme concourant à leur propre responsabilité.

Ce qu’il faut noter, c’est que loin d’être un gadget cette démarche a été largement validée par les salariés du groupe. Je crois que ce qu’ils y trouvent, c’est un choix industriel fort, un pari sur l’avenir fait à un moment où l’entreprise traversait des difficultés. Ils ont été sensibles à cette vision de long terme, car c’était une façon de miser sur la pérennité de l’entreprise et son développement. Les pratiques de la chimie verte engagent également une valorisation du travail, j’entends d’un travail fait sérieusement, proprement. La chimie est un secteur qui a souffert médiatiquement dans les décennies récentes, et pour les chimistes c’est très important de pouvoir travailler dans des conditions qui fassent honneur au métier. Durable et responsable, c’est aussi une définition du travail bien fait, dans le respect des règles de l’art.

Comment cela se traduit-il concrètement, en termes de volume d’activité par exemple?

Aujourd’hui, plus de 30% du chiffre d’affaires de Rhodia est lié à ces produits. Cela concerne la plupart du temps des produits répondant aux enjeux de développement durable de nos clients, qui se vendent bien et sur lesquels nous avons des marges plus importantes.

En interne, les conséquences sont aussi l’apparition de nouveaux métiers et le développement de nouvelles compétences, notamment en innovation. Nous avons ainsi développé une plateforme d’innovation, Eco Process, qui articule économie et écologie dans l’objectif de produire mieux, en consommant moins de ressources ou en générant moins de déchets. Une des équipes de R&D s’est spécialisée dans l’analyse du cycle de vie d’un produit.

L’analyse du cycle de vie d’un produit révèle également une chaîne de valeur ajoutée, dans laquelle on peut trouver de nouvelles activités intéressantes à développer. Nous avons ainsi créé récemment une unité dédiée au recyclage des terres rares issues des lampes basses consommation, ce qui nous amène, au passage, à travailler avec des partenaires nouveaux – en l’occurrence, Recylum, l’éco-organisme qui organise la collecte et le recyclage des lampes usagées. Nous récupérons aussi des cordes d’alpinisme usagées, dont le polyamide est recyclé directement. Au-delà, il y a l’idée d’exploiter ce que l’on nomme la “mine urbaine”, c’est-à-dire l’ensemble des matières premières présentes dans les déchets.

Il y a enfin le développement des matières premières renouvelables, où nous explorons des procédés et des manières de faire bien éloignées de la chimie traditionnelle: fabriquer des solvants à base d’éthanol de canne à sucre, des tensio-actifs à base végétale, des polyamides bio-sourcés à partir d’huile de ricin, des polymères naturels en alternative aux polymères synthétiques d’origine fossile… Tout cela crée les conditions du développement d’une chimie du végétal, qui ne se substituera pas à la chimie traditionnelle mais se développe de façon complémentaire.

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Note des éditeurs : Rhodia est mécène de ParisTech Review.

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