Le téléphone portable est devenu un des principaux moyens de communication avec nos familles, amis et connaissances. L'étude des appels sur mobile peut donc nous aider à comprendre comment s'organisent spatialement les communautés. Or l'analyse de centaines de millions d'appels dans plusieurs pays aboutit à un résultat étonnant: les découpages administratifs continuent à structurer nos échanges.

Le téléphone mobile possède deux caractéristiques qui le distinguent bien de son ancêtre filaire: il est individuel – le numéro de téléphone coïncide avec une personne plutôt qu’avec un foyer – et le prix des communications ne dépend plus de la distance entre les interlocuteurs à l’intérieur d’un même pays. Bien évidemment, il est aussi “mobile” (ou “portable”), et il suit son utilisateur dans ses déplacements. On pourrait donc s’attendre à ce que les pratiques de communication aient fortement évolué en quinze ans, puisqu’il n’y a plus de contrainte ni de distance géographique ni de partage familial de cet outil.

Or il n’en est rien: si on analyse spatialement nos réseaux de communication, qu’ils soient fixes ou mobiles, on s’aperçoit qu’ils s’organisent essentiellement au niveau local. Une étude publiée en 2008 avait déjà montré que la probabilité d’un contact téléphonique entre deux personnes prises au hasard décroissait très rapidement avec la distance entre leurs domiciles. En d’autres termes: plus vous habitez loin l’un de l’autre, moins vous avez de chances de vous appeler. Nos analyses le confirment, nous communiquons principalement avec nos voisins géographiques, ce qui n’est au fond guère surprenant. Mais elles disent plus encore: nous communiquons surtout avec nos voisins de la même région administrative, quand bien même nous habiterions à la frontière entre deux régions différentes. C’est là un fait étonnant, qu’on peut vérifier avec plus ou moins de précision dans trois pays industrialisés différents.

Le cas de la Belgique
A partir des appels échangés dans le réseau mobile, une équipe de l’université catholique de Louvain a reconstitué les flux entre différentes communes belges. Selon la fréquence de ces appels et leur durée moyenne, des groupes de communes qui échangent beaucoup entre elles ont été constitués. Ce découpage en groupes a été fait automatiquement à grande échelle en utilisant un algorithme dit de “modularité maximale”. En gros, dans un tel découpage, la densité des liens au sein d’un groupe est significativement plus élevée que ce qu’on pourrait attendre en moyenne. C’est donc que ce groupe correspond une identité sociale propre. Soulignons-le, aucune information sur la distance géographique entre les communes n’est prise en compte dans ce découpage, seuls les appels comptent.

Or les résultats sont édifiants. D’une part, les groupes fonctionnent toujours par proximité géographique: toutes les communes d’un même groupe sont adjacentes, on n’en trouve jamais deux qui soient opposées sur le territoire.

D’autre part, les groupes obtenus sont spatialement équilibrés: dix-sept “bassins téléphoniques” composés de 15 à 66 communes.

Enfin, last but not least: les frontières mises en évidence dans ce travail suivent de près l’organisation administrative et géopolitique de la Belgique.

Figure 1 - Bassins téléphoniques en Belgique

Figure 1 – Bassins téléphoniques en Belgique.
Chaque couleur correspond à un bassin téléphonique. (1) ville régionale (2) grande ville et (3) frontière entre provinces
(Source: V. Blondel, G. Krings, I. Thomas, “Regions and borders of mobile telephony in Belgium and in the Brussels metropolitan zone”, 2010)

Le cas de la Grande-Bretagne
Un travail similaire a été réalisé en Grande-Bretagne par le laboratoire SENSEable City, du Massachusetts Institute of Technology, en utilisant les données du téléphone filaire de British Telecom.

Dans le cas belge, les auteurs utilisent le code postal de la commune de facturation pour localiser l’abonné mobile. Dans l’étude britannique, la localisation utilisée est l’adresse de domiciliation de la ligne téléphonique.

Figure 2 - Bassins téléphoniques en Grande-Bretagne

Figure 2 – Bassins téléphoniques en Grande-Bretagne.
La partition est établie sur base des communications filaires (Source: C. Ratti et al., “Redrawing the Map of Great Britain from a Network of Human Interactions”, 2010)

Les résultats illustrés à la figure 2 ainsi que ces animations vidéo montrent, une fois encore, la corrélation entre les interactions téléphoniques et les frontières des régions administratives.

Le cas de la France: une population très enracinée?
Il est vrai que la Belgique et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne abritent des communautés linguistiques différentes, ce qui pourrait expliquer en partie le découpage obtenu. Mais ce n’est pas le cas de la France. Aussi pourrait-on s’attendre à tout, sauf ce que nous avons obtenu. Il s’agit probablement du cas le plus spectaculaire. Pour nos lecteurs qui émettraient des doutes sur la validité de la démarche, voici les détails des traitements.

Nous avons effectué notre analyse à partir des données mobiles du réseau Orange France. Afin de rester sur le terrain des interactions interpersonnelles, nous n’avons conservé que les données des abonnés ayant souscrit un abonnement grand public (non professionnel). La détection des communautés a été réalisée en utilisant le même algorithme que celui de la Belgique, et nous avions à notre disposition plusieurs milliards d’appels, concernant environ 17 millions d’utilisateurs. Le rattachement géographique a été fait sur la base de la commune de l’adresse de facturation. Prenons un exemple: l’appel d’une personne qui habite à Toulouse mais qui téléphone depuis Paris a été systématiquement agrégé sur Toulouse.

Les bassins téléphoniques en France métropolitaine

Figure 3 – Les bassins téléphoniques en France métropolitaine. La vidéo suivante présente une version dynamique de cette carte.

http://www.dailymotion.com/video/xlnq3s

Sur la figure 3 sont représentés les groupes de communes issues du traitement. Cela ne se voit pas sur la carte, mais l’algorithme nous a indiqué que la partition obtenue était flagrante à la vue des données. À chaque groupe correspond une couleur et nous avons également tracé les frontières des 22 régions de la métropole pour comparaison.

Le découpage obtenu parle de lui-même. On peut néanmoins ajouter quelques commentaires.

Tout d’abord, comme en Belgique et en Grande-Bretagne, les communautés obtenues sont cohérentes spatialement, malgré le fait que la distance géographique n’a jamais été prise en compte. Les communautés ne s’étalent pas sur le territoire, et de plus elles sont toutes d’un seul tenant (elles ne sont pas éclatées en plusieurs morceaux disjoints),

Ensuite, à quelques exceptions près, le découpage obtenu épouse celui des régions avec une précision étonnante.

Notons enfin que, si la plupart des régions sont constituées d’une seule “communauté”, certaines régions en contiennent plusieurs. Pourtant, cela ne doit pas nous inquiéter outre mesure: comme on le voit sur la figure 4, la fracture est alors très nette au niveau des départements, ce qui renforce notre intuition que l’enracinement des communications téléphoniques se fait bien suivant des lignes de séparation administratives.

Le cas de la région Languedoc-Roussillon

Figure 4 – Le cas de la région Languedoc-Roussillon: la frontière entre l’Hérault et l’Aude apparaît très nettement.

Voici maintenant des réponses à quelques critiques légitimes que l’on pourrait émettre au vu de ces résultats plutôt surprenants.

Pourquoi un autre découpage ne serait-il pas aussi satisfaisant?
Parce qu’avec notre découpage, une analyse plus fine des flux téléphoniques montre que le nombre d’appels intra-communautaires est bien supérieur au nombre d’appels intercommunautaires: en moyenne, 85% des appels émis par une communauté aboutissent au sein de la même communauté, contre 15% vers l’extérieur. Notre découpage s’appuie donc sur un vrai différentiel quantifiable. Autant on peut admettre cela facilement pour les gens qui habitent dans le centre de leur région, autant pour ceux qui habitent en bordure, le résultat est plus étonnant. Et pourtant il reste valide, pour les “frontaliers” la proportion passe à 80% / 20% pour la plupart des régions, et exceptionnellement à 75%/ 25%, ce qui reste encore très significatif.

Quid de la durée des appels?
Il est vrai que les appels téléphoniques changent de nature en fonction de la distance qui sépare les interlocuteurs. On observe systématiquement une forte fréquence des communications avec beaucoup d’appels courts dans la conversation de proximité (“où es-tu?”, “à quelle heure rentres-tu ce soir?”, “je suis en retard”, etc.), où le téléphone et les rencontres de visu s’entremêlent. En revanche, une plus faible fréquence et une durée plus conséquente des coups de fil caractérisent les appels longue distance. Aussi, notre expérimentation ne serait-elle pas biaisée par une surreprésentation des conversations de proximité?

Il faut cependant observer que, d’une part, les deux types d’appels (courte distance vs. longue distance) remplissent la même fonction de support de la relation sociale. À longue distance, le téléphone comble l’absence de contact physique. Dans le cas de la proximité, il s’intègre dans l’ensemble des activités quotidiennes de la personne en appuyant ses interactions ordinaires. Et dans notre cas, c’est effectivement la fréquence d’actualisation des relations sociales, comme indicateur des “choses que l’on fait ensemble”, qui nous intéresse. D’autre part, cet effet de proximité n’explique en aucun cas la superposition de notre découpage avec les limites des régions françaises, notamment pour le cas des frontaliers.

Admettons qu’il n’y a pas de biais. Mais de toute façon, qu’y a-t-il de si étonnant dans tout ce que nous observons?
Contrairement aux départements, institués en 1790 en remplacement des provinces de France et qui préservaient une unité culturelle forte, les régions sont une création plus récente (1919) et, pour certaines d’entre elles, purement administrative. Très rares en tout cas sont les régions qui peuvent prétendre à une unité de population tellement forte qu’elle pourrait expliquer nos résultats (la Corse mise à part peut-être).

Qu’en penser alors?
Le trafic téléphonique (mobile et fixe) montre que 80% d’appels vont vers des correspondants qui habitent à moins de 50 km. On le sait bien, les liens d’affinité (construits à l’école, au travail, dans le voisinage…) sont encadrés par la géographie. Mais pas seulement les liens amicaux: n’oublions pas qu’une grande partie des Français vivent à proximité de leurs parents. Plus encore, la carte scolaire fixe les flux des enfants dans la commune ou le département. Les relations sociales qui se tissent entre les enfants, mais aussi entre leurs parents, sont donc bien en partie délimitées par ces découpages administratifs (crèches, écoles, etc.). De même, les bassins d’emploi qui bornent le territoire de vie quotidienne de l’individu transgressent rarement les frontières régionales. Les liens interpersonnels se construisent alors sous l’influence de la proximité géographique, mais aussi des délimitations administratives.

En même temps, les lieux de concentration de la population, les villes, attirent “mécaniquement” plus d’échanges interpersonnels. La construction rationnelle des départements français – avec le chef-lieu à moins d’un jour de cheval de tout point de leur territoire – contribue à cette force centripète des agglomérations urbaines. Les frontières administratives formatent les bassins d’habitat, de scolarité et d’emploi et s’impriment ainsi dans les relations sociales au quotidien.

Cependant, tout cela restait difficilement quantifiable jusqu’à maintenant. Pour la première fois, nous sommes en mesure de chiffrer cette cohérence, et elle est assez impressionnante.

Les régions, qui ne sont que des regroupements des départements, semblent profiter de ces différentes forces et on pourrait donc penser qu’à terme, elles évoluent également vers une plus grande unité culturelle. C’est en tout cas ce que suggèrent nos analyses.

La région, une nouvelle réalité sociale?
Nos résultats montrent que les relations sociales sont toujours très ancrées géographiquement, malgré l’évolution d’une société de plus en plus mobile. De fait, nos interactions au jour le jour semblent constamment se focaliser au niveau local en dépit de l’importance qu’ont pris les moyens de télécommunication modernes. Peut-être l’homme d’affaire en déplacement éprouve-t-il le besoin d’appeler sa famille le soir depuis sa chambre d’hôtel? Voilà une vision très “années cinquante”, et pourtant… le nomade sans attaches dans un village global semble décidément ne pas encore être la norme.

Par ailleurs nos résultats montrent qu’en France, plus encore que dans les pays voisins (Belgique et Grande-Bretagne), des découpages abstraits et purement administratifs comme celui des régions conditionnent fortement les échanges entre personnes. Le rêve technocrate serait-il devenu réalité?

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  • Le téléphone portable redistribue-t-il les cartes?on November 15th, 2011

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