Open source: sortir des idées reçues

Photo Nordine Benkeltoum / Maître de conférence à l'Ecole centrale de Lille et chercheur associé au Centre de gestion scientifique (Mines ParisTech) / October 19th, 2011

Le monde du logiciel libre reste mal connu et, lorsqu'on l'observe attentivement, il est plein de surprises. Sait-on par exemple que la moitié des contributeurs de l'open source sont rémunérés? La frontière entre marchand et gratuit est poreuse, et l'imaginaire des communautés cache des acteurs très divers.

ParisTech Review – Le monde du logiciel libre est souvent appréhendé à travers la notion de “communautés”. Comment, dans quel esprit se sont constituées ces communautés?

Nordine BenkeltoumLa notion de communauté est largement utilisée par les développeurs et les entreprises évoluant dans le domaine du logiciel libre. Toutefois, elle reflète une réalité très diffuse du point de vue de leur composition et de leur taille.

Pour ce qui est de leur taille, il convient de souligner que l’inconscient collectif pense toujours à des communautés composées de centaines de milliers de développeurs alors que la réalité est toute autre. En effet, la majorité des communautés sont composées d’une, deux ou trois personnes… D’autre part, pour ce qui est de leur composition, il y a des communautés de développeurs passionnés qui programment des jeux vidéo en 2D, des pilotes libres ou encore des programmes de compatibilité, d’autres principalement constituées d’entreprises dont les objectifs sont la mutualisation de code ou la diffusion de standards dans l’industrie et les services, ou encore des fondations à la gouvernance mixte (entreprises/particuliers), etc.

Il faut noter aussi que la gouvernance dans ces communautés évolue à une vitesse vertigineuse (OpenOffice.org, Mozilla, Linux kernel, etc.). La gouvernance du développement du noyau Linux n’a aujourd’hui rien à voir avec ce qui se faisait au départ. Cela tient notamment à l’évolution du financement et à l’arrivée de nouveaux acteurs: IBM a annoncé avoir investi près d’un milliard de dollars dans le développement de Linux…

Dans mon livre, j’ai essayé de rendre compte de ce patchwork en modélisant les structures et leur dynamique. Je n’ai pas eu recours à un échantillon statistique, car pour qu’il soit représentatif je n’aurais eu que des communautés de cinq personnes; mon idée était au contraire de procéder à ce qu’on appelle un échantillonnage théorique, c’est-à-dire de sélectionner des cas très différents, afin de pouvoir construire un modèle plus riche.

Quels exemples avez-vous pu étudier?

Le premier était un consortium industriel, nommé OW2; il s’agit d’une association européenne créée au départ par l’INRIA, Bull et France Telecom, qui est dédiée au développement d’intergiciels libres de qualité industrielle (les intergiciels, qu’on appelle aussi middelware, sont des logiciels qui, d’après Jean-Pierre Laisné, peuvent être définis comme “un domaine technique qui a pour vocation l’échange de données entre machines, applications et personnes”). Ce type de structure est rare dans le domaine du libre, et n’a guère de représentativité statistique; mais elle existe, et il était donc intéressant de la prendre en compte, ne serait-ce que pour son originalité, qui permettait d’enrichir le modèle.

Deuxième cas, une communauté d’entreprises, OpenOffice.org: il s’agit, vous le savez sans doute, d’une suite logicielle de bureautique, qui est la version open source de StarOffice, créée par Sun Microsystems. Sun a libéré son logiciel, puis une communauté d’entreprises a assuré la gouvernance du développement dans le but explicite d’offrir une alternative à Microsoft Office; plus récemment le rachat de Sun par Oracle a eu un impact particulièrement important sur cette communauté puisqu’elle a été scindée en deux: Oracle Open Office et Libre Office.

Troisième cas, une organisation nommée Free-works. Il s’agit d’une association parisienne qui regroupe différents auteurs, développeurs et artistes dont l’objectif est de promouvoir la culture libre. C’était un cas particulièrement intéressant puisqu’il montrait que le libre était applicable au-delà du logiciel.

Quatrième cas, Kexi, une communauté de développeurs qui assure le développement d’un système de gestion de base de données avec une interface graphique pour l’environnement graphique KDE.

Cinquième cas, Mandriva, un éditeur français qui développe une distribution Linux et qui est un cas particulièrement riche puisqu’il montre concrètement comment une organisation peut avoir une double activité: marchande et non marchande

Ce sont des cas très différents. Je m’en suis servi pour créer un modèle pentagonal, qui rend compte de la variété des situations, mais aussi de la capacité des formes d’organisation à évoluer en passant de l’un à l’autre des cinq pôles. Par exemple, une petite communauté peut décider de fonder une entreprise. On est frappé par la remarquable plasticité des formes d’organisation, tout autant que par leur diversité. Ce que tend à masquer, pour revenir à votre question de départ, l’idée de communauté: il y a de réelles différences. De sorte que cette idée de communauté, que l’on retrouve un peu partout, me fait l’effet de l’arbre qui cache la forêt: elle fait écran, elle nous empêche de voir la réalité.

Quelle part ces différentes structures font-elles à la hiérarchie ou à la centralisation?

Contrairement à une idée reçue il existe bien une organisation hiérarchique au sein des communautés, mais elle est plutôt basée sur l’apport en code, le niveau technique et aussi la communication. On est très loin du modèle du bazar, qui fait lui aussi partie des idées reçues pour décrire le monde du logiciel libre. Pour les grandes communautés, la structuration n’est pas du tout chaotique. Bien au contraire, c’est très structuré: le code est découpé en modules, des responsables de modules existent, etc. D’après les praticiens, il n’y a quasiment pas de différence en matière de génie logiciel. Les principales différences que j’ai noté concernent: 1) la diffusion publique de la majorité du code; 2) le modèle d’innovation, qui est beaucoup plus progressif et qui, partant des extrémités, permet ainsi de garantir la stabilité technique du logiciel – jusqu’au moment où l’on aura un fork, c’est-à-dire un logiciel dérivé d’un autre.

C’est la règle du jeu, dans le monde du libre: si on n’est pas d’accord avec le concepteur initial, on peut s’écarter de ce qu’il a développé et repartir dans une autre direction, à partir de la même base. Même si, tous les témoignages s’accordent sur ce point, il est plus difficile de travailler sur un code qu’un autre a commencé à développer que sur quelque chose qu’on aurait créé soi-même. Par conséquent, le fork est souvent le fruit d’un ou plusieurs développeur(s) connaissant le code et sa structure.

On distingue habituellement la sphère marchande de la sphère non marchande, à laquelle appartiendraient ces communautés. Mais depuis juillet 2009, Microsoft a publié plusieurs pilotes pour Linux. Est-ce à dire que la frontière établie par Bill Gates dans sa fameuse lettre de 1976 commence à s’estomper? Comment les deux mondes interagissent-ils?

La frontière entre le marchand et le non marchand n’est pas claire dans l’open source. Certes, le libre peut constituer une alternative aux offres payantes développées par des grandes entreprises comme Microsoft. L’histoire du logiciel libre est associée, d’une part à de grandes organisations comme la Free Software Foundation créée en 1985, d’autre part à de petites communautés “hackers”, que je définis comme des spécialistes du logiciel aux connaissances pointues et qui jouent avec les limites, travaillant sur la base d’une philosophie de l’échange.

Mais il ne faut pas s’en tenir aux temps héroïques des origines car le monde du libre entretient aujourd’hui des relations plus complexes avec celui des entreprises. Aujourd’hui l’open source est professionnel. Une partie des logiciels libres sont utilisés comme composants génériques par des groupes industriels dans le but de générer de la valeur. La coopération des entreprises porte donc sur des composants sur lesquels il n’y a pas d’avantage concurrentiel possible: une base de données reste par exemple un outil standard dont les fonctions sont connues, maîtrisées. Les entreprises du secteur gagnent donc du temps en développement, réduisent leurs coûts et créent, grâce à la latitude offerte par certaines licences, des briques non partagées, à forte valeur ajoutée.

Les utilisateurs ont aussi un impact sur le marchand puisque ces derniers comblent les défaillances du système marchand. Cela est particulièrement important puisque les utilisateurs résolvent des problèmes créés, de manière plus ou moins délibérée d’ailleurs, par des éditeurs classiques dans le but de capturer le client et ainsi créer une rente à long terme. Les éditeurs de l’open source ont d’ailleurs adopté la même stratégie en complexifiant la structure, en la changeant, en adoptant des langages complexes, etc. Par exemple, les personnes capables de comprendre, d’interpréter et réaliser des modifications du code d’un logiciel tel OpenOffice, qui comprend plusieurs millions de lignes, sont peu nombreuses.

Certaines communautés sont clairement orientées vers la production de code dont la vocation est d’être utilisé dans des projets de grande envergure. Par exemple, Thales a utilisé des logiciels libres pour concevoir un système de management du trafic aérien grâce auquel près de la moitié des avions sont gérés. D’autres communautés ont une vocation non marchande et se financent à travers les dons.

Quant aux grandes entreprises, il est sûr qu’aujourd’hui Microsoft ne peut rien faire contre l’open source et la firme l’a bien compris. Elle multiplie les initiatives (port25, codeplex, etc.) et malgré tout ce que l’on peut entendre il y a d’autres firmes qui s’investissent beaucoup moins dans l’open source, et qui pourtant en vivent… Par exemple, Apple utilise à la base du code libre pour son Mac OS, KHTML pour Safari, etc. Pourtant, l’entreprise ne contribue que très peu à l’open source.

Si l’on considère les personnes proprement dites, qui sont les contributeurs de l’open source?

Sorti des quelques variables sociologiques bien connues (ce sont surtout des hommes, par exemple), on est surpris de la variété des situations. Il y a parmi les contributeurs des professionnels de l’informatique qui font du développement sur leur temps libre, mais on trouve aussi d’autres métiers: j’ai ainsi rencontré un médecin, un praticien hospitalier, un technicien de laboratoire, un musicien…

Ce qu’il faut noter, c’est que contrairement aux idées reçues il existe des gens qui vivent grâce à leur participation au développement de logiciels libres. Une étude de la Commission européenne faisait ainsi apparaître qu’environ la moitié des contributeurs étaient rémunérés.

Cela remet sérieusement en cause l’idée d’un travail gratuit, et donc non professionnel, qui a été largement diffusée par les détracteurs de l’open source. Elle commence à s’estomper mais demeure présente dans les représentations. Or il y a dans le monde du libre des professionnels hautement qualifiés: par exemple, ScalAgent Distributed Technologies, un éditeur de logiciel libre spécialiste des middlewares asynchrones, a été fondée par un polytechnicien, un professeur des universités et un docteur qui avaient travaillé sur les agents distribués. En termes de compétences, on peut difficilement mieux faire.

En fait, non seulement il existe des entreprises qui travaillent d’une façon professionnelle – et lucrative – à partir du libre, mais il y a aussi des structures intermédiaires, et des allers-et-retours d’un monde à l’autre. Par exemple la Fondation Mozilla, un des grands acteurs du logiciel libre, est née de la dissolution de Netscape, une entreprise privée absorbée par AOL en 2003; opérant sur le modèle américain du mécénat, développant un navigateur Web gratuit. Elle a créé en 2005 Mozilla Corporation… une structure privée destinée à gérer les partenariats commerciaux et aussi assurer la rémunération de certains contributeurs.

Il ne faut enfin pas sous-estimer la part du secteur public, des universités ou des centres de recherche notamment, qui sont des acteurs importants du système, à la fois pour leur contribution directe (écriture de logiciels) et pour le financement qu’elles offrent à certains développeurs. Richard Stallman, le créateur du fameux projet GNU, était ainsi chercheur au laboratoire d’intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology lorsqu’il a lancé ce projet en 1983.

S’agit-il alors d’un modèle où le haut de la pyramide est rémunéré, pour faire travailler gratuitement des amateurs?

Cela peut être le cas, mais en même temps cette vision est un peu réductrice. Certes, dans les réseaux étendus (je ne parle pas ici de toutes petites communautés) les “organisateurs” sont souvent rémunérés. Mais ils ne sont pas les seuls; la rémunération dépend en fait surtout du temps investi et des compétences. En tout cas, il n’existe en aucune manière de frontière entre l’amateurisme et le professionnalisme, mais au contraire on a une grande variété de situations entre ces deux pôles.

En fait, une distinction plus pertinente que professionnels/amateurs serait sans doute de mettre en avant des développeurs-utilisateurs, qui se distingueraient des simples développeurs. C’est en tout cas l’approche retenue par la littérature scientifique. Dans ce cas, ce n’est pas la compétence où le mode de rémunération qui constitue un facteur de distinction, mais la position adoptée par rapport au produit.

Cette position d’utilisateur ne résume pas l’univers du logiciel libre, mais elle en constitue un des éléments les plus intéressants, l’un de ceux qui, à côté de l’organisation en modules, font la valeur et l’intérêt technologique de ce mode de développement. Mais là encore, il faut se méfier des idées reçues. On considère ainsi généralement que les produits conçus par des développeurs-utilisateurs seraient associés à des innovations disruptives.

Or ce n’est pas tout à fait le cas. En 2008, j’avais mené avec Armand Hatchuel (directeur adjoint du Centre de gestion scientifique, Mines ParisTech, et membre de l’Académie des technologies) une recherche empirique pour évaluer les produits conçus par des développeurs-utilisateurs. Nous avions dans un premier temps réalisé près 300 études de cas desquels nous avions dégagé des variables à tester. Puis nous avons demandé à 125 experts du secteur d’évaluer 25 logiciels libres sélectionnés de manière délibérée. Ensuite, nous avons créé un modèle d’évaluation grâce auquel nous avons pu étendre la procédure d’évaluation à 152 logiciels libres. Les résultats montrèrent que les utilisateurs privilégiaient les innovations orientées vers la résolution de problèmes techniques concrets (problèmes d’interopérabilité notamment), et qu’en revanche, ils accordaient moins d’attention aux innovations orientées vers les nouveaux usages. Et c’est finalement logique, les utilisateurs sont surtout en quête de solutions!

Les réseaux opérationnels et les méthodologies établis pour développer les logiciels libres sont-ils appelés à devenir des modèles managériaux, dans l’industrie informatique et ailleurs?

Il est indéniable que l’open source est devenu incontournable et que l’ensemble de l’industrie doit faire avec. Certaines entreprises ont mieux compris que d’autres les enjeux associés aux technologies ouvertes, comme la pérennité des systèmes d’informations ou encore la question de l’indépendance technologique.

Toutefois, l’open source reste confronté à un problème de taille qui est le financement ! Et le modèle du logiciel fermé, non libre, a toujours un bel avenir devant lui, étant donné que, tout d’abord, certains logiciels nécessitent des ressources spécifiques et des investissements considérables pour être développés; par exemple CATIA de Dassault Systèmes, dont le code source est secret et le restera; et ensuite que certaines licences permettent de s’approprier, mélanger ou encore de lier du code libre avec du code non libre. Autant dire que les économies libres et fermées sont plutôt complémentaires que concurrentes.

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