Partout ou presque, le taux de mortalité ne cesse de chuter, même en Occident où nous continuons à tenter le sort en prenant toujours plus de poids. Les progrès de la génétique laissent espérer de nouvelles percées médicales. Combien d'années supplémentaires pourrons-nous vivre? Et quel impact cet accroissement de la longévité aura-t-il sur nos sociétés?

L’obésité, les infections résistantes à la pénicilline, le sida, le réchauffement climatique… en matière de santé publique, les raisons ne manquent pas de s’inquiéter. Et pourtant, le taux de mortalité continue à baisser. Si cette tendance devait se poursuivre – et il semble bien que ce soit le cas, au vu de l’ensemble des facteurs qui la déterminent – les experts prédisent une phase d’ajustements difficile.

La chute du taux de mortalité
En mars et pour la dixième année consécutive, le Centre de contrôle des maladies (Center for Disease Control, CDC) a annoncé que le taux de mortalité aux Etats-Unis était en baisse. En 2009, dernière année pour laquelle les statistiques sont disponibles, la mortalité a baissé de 2,9%, tombant à 741 décès pour 100 000 habitants. Et pour 10 des 15 principales causes de décès, le taux de mortalité a diminué cette année-là.

Les maladies cardiaques ont diminué de 3,7%, le cancer de 1,1%, les maladies des voies respiratoires inférieures de 4,1%, et les attaques de 4,2%. Les accidents et blessures involontaires, la maladie d’Alzheimer et le diabète ont tous connu une baisse de 4,1%. La grippe et la pneumonie ont diminué de 4,7%, suivies par les septicémies (1,8%). Même le taux d’homicides a chuté de 6,8%!

Globalement, les chiffres suggèrent qu’il est sans doute moins tard que vous ne le pensiez. En 1961, l’espérance de vie à la naissance d’un bébé américain était de 67 ans et demi; elle est aujourd’hui de 78,3 ans. Et cette tendance n’est pas spécialement récente: Jim Oeppen et James W. Vaupel, démographes à Duke University, ont établi en 2002 que les limites supérieures de l’espérance de vie avaient constamment augmenté au cours des 160 années précédentes. Les deux chercheurs ont noté qu’en 1845, la Suède caracolait en tête des classements mondiaux avec une espérance de vie de 40 ans pour les femmes; aujourd’hui, les Japonaises atteignent un peu plus de 86 ans, soit plus du double de cet ancien record.

Dans un article publié dans la revue Science, Oeppen et Vaupel notent que sur cette période l’espérance de vie au sommet du classement augmente d’environ deux années et demie par décennie, même si ce n’est pas toujours le même pays qui est en tête. Ils remarquent aussi que les démographes ont presque toujours sous-estimé les possibilités réelles d’allongement de l’espérance de vie.

Et il reste encore beaucoup de marge pour progresser, en particulier en ce qui concerne les Américains: les Nations Unies classent les Etats-Unis au 36e rang mondial pour l’espérance de vie, le Japon étant le chef de file parmi les pays de premier plan, avec une espérance de vie à la naissance qui est aujourd’hui de 82,6 ans. L’Islande, la Suisse, l’Espagne et la France surpassent toutes les Etats-Unis. Même les habitants du Royaume-Uni – pays du beignet au Mars et du sandwich au bacon – peuvent espérer vivre une année de plus que l’Américain moyen, soit 79,4 ans contre 78,3.

Quel est le moteur du progrès?
Le CDC indique qu’un tiers de la population américaine est à présent obèse. Le phénomène touche bon nombre d’autres pays, même la France, où selon une enquête menée par Roche, la société pharmaceutique suisse, près de 12% des habitants sont maintenant classés comme obèses, à comparer aux 8,7% de 1997. Comment se fait-il, alors, que nous grignotions chaque jour un peu plus de terrain dans notre course avec la Faucheuse, alors qu’a priori nous devrions nous traîner vers une tombe toujours plus précoce?

Les avancées scientifiques sont sans doute la composante la plus importante, mais l’une des sources des progrès récents aura sans doute moins été de nature technique qu’organisationnelle.

Par exemple, Abdul I. Barakat, directeur de recherche au laboratoire d’hydrodynamique (LadHyX) et au département de mécanique de l’Ecole Polytechnique, travaille sur l’amélioration des stents, ces petits ressorts métalliques qui aident à élargir les artères obstruées. Le sujet, en soi, n’a rien de surprenant: un grand nombre de chercheurs en médecine se sont spécialisés dans les problèmes cardiaques. Après tout, ces maladies sont parmi les principales causes de décès dans les pays les plus développés. Mais ce qui peut sembler plus étonnant, c’est que le professeur Barakat n’est pas médecin: il est ingénieur.

Il n’y a pas si longtemps, on n’aurait guère vu de chercheurs sans formation médicale participer à ce type de recherches. De nos jours, c’est beaucoup plus souvent le cas. “Au cours des vingt dernières années, les choses ont énormément changé”, explique Abdul Barakat. “Les médecins sont aujourd’hui beaucoup plus ouverts à une participation intégrant des ingénieurs, des physiciens et des biologistes de base à tous les niveaux de l’aventure. Il y a une interaction énorme à l’œuvre aujourd’hui, et tout le monde va en profiter.”

Ces collaborations semblent prometteuses. Parmi les domaines sur lesquels se penchent Abdul Barakat et d’autres chercheurs, il en est un dont l’immense potentiel est presqu’unanimement reconnu: les nanotechnologies. La capacité de manipuler des matériaux à l’échelle moléculaire et même atomique ouvre à la médecine de nombreuses possibilités. Il se pourrait bien que d’ici quelques années les médecins soient en mesure d’installer des capteurs qui pourront surveiller en temps réel ce que votre corps est en train de faire, comme des versions minuscules de ceux qu’on trouve dans le moteur de votre voiture. On voit aussi se profiler la possibilité d’implanter de petits dispositifs médicaux qui pourraient corriger les problèmes plus tôt que les médecins ne sont en mesure de le faire, à l’heure actuelle.

Une autre source potentielle de collaboration fructueuse, et qui semble déjà montrer un certain nombre de signes prometteurs pour la santé physique, est la psychologie. En travaillant sur les données glanées tout au long de la vie de 1500 personnes suivies depuis l’âge de dix ans, Howard S. Friedman et Leslie Martin, deux professeurs de psychologie de l’université de Californie à Riverside, ont constaté une corrélation possible entre la longévité et certains traits de personnalité, comme par exemple la sociabilité et un caractère consciencieux. Etre d’un naturel inquiet est utile aussi, expliquent les deux professeurs, en particulier chez les hommes, car les caractères inquiets ont tendance à faire plus attention à leur santé.

On peut aussi s’attendre à quelques percées purement médicales dans l’avenir, en particulier en matière de diagnostics et de traitements liés à la génétique. Bien que les thérapies géniques dont on a tant parlé n’aient pas encore vraiment fait leurs preuves, on séquence les gènes des milliers de fois plus vite aujourd’hui qu’on ne le faisait il y a seulement quelques années, en partie grâce aux ordinateurs qui traitent les données de plus en plus rapidement. La vitesse d’acquisition des connaissances génétiques est donc en accélération constante.

Des années dorées, vraiment?
Si la plupart d’entre nous finissent effectivement par vivre plus longtemps, de quoi seront faits nos vieux jours? Il se pourrait bien, hélas, qu’ils ne ressemblent guère à ces panneaux publicitaires pour investisseurs où l’on voit des seniors aux cheveux argentés rire sur une plage.

Car ces progrès ne sont pas sans risques. Tout d’abord, si être en vie est une chose, bien vivre en est une autre, et parfois fort différente. Certains redoutent un effet secondaire majeur de la diminution du taux de mortalité: un allongement de la période de vie vécue dans la douleur physique ou dans la démence sénile. “Bien qu’à partir de 65 ans près de 9 sur 10 d’entre nous doivent s’attendre à être affectés par une maladie chronique, nous sommes maintenant beaucoup plus susceptibles de vivre avec elle que d’en mourir”, explique Olivia S. Mitchell, professeur de gestion d’assurance et des risques à Wharton et directrice exécutive du Pension Research Council.

Une vie plus longue peut également avoir pour conséquence des choix difficiles pour les individus, les familles et la société. A mesure que les décès rapides et survenant dans la force de l’âge sont remplacés par des morts lentes, longues à venir, la mort est de moins en moins quelque chose qui vous tombe dessus, et de plus en plus un choix.

“La vraie question est de savoir si la courbe de morbidité continuera à suivre celle de la mortalité: si les gens vont continuer à être productifs et travailler plus longtemps, proportionnellement à leur nouvelle durée de vie”, explique Kent Smetters, professeur de politiques publiques à Wharton. “Si c’est le cas, alors la longévité est une bonne chose. Mais si tout ce qu’on fait c’est maintenir les gens sous perfusion, il va falloir se demander si c’est réellement le genre de vie à laquelle nous aspirons – pour ce qui me concerne, c’est clairement non – et si nous sommes prêts à en soutenir la charge financière, avec beaucoup plus d’impôts pendant une période active qui serait proportionnellement plus réduite.”

Même si une grande partie de ce temps supplémentaire devait être vécue dans une relative bonne santé, cela aboutirait à des mutations massives pour la société. Il pourrait ainsi devenir inenvisageable de prendre sa retraite vers 65 ans, l’âge auquel les Occidentaux trouvent aujourd’hui normal d’arrêter de travailler.

Un défi pour l’Etat providence
“Les administrations traditionnellement en charge de la vieillesse, comme la Sécurité sociale et l’Assurance maladie, et qui sont déjà proches du point de rupture, vont coûter beaucoup plus cher et risquent de devenir inaccessibles”, affirme Olivia Mitchell.

D’une certaine manière, on peut dire que pour la société, ce serait une sorte de retour vers le futur: “Au tournant du XXe siècle, on ne prenait pas de retraite; les gens travaillaient tout bonnement jusqu’à leur mort”, poursuit Olivia Mitchell. “Si on se projette dans l’avenir, ce ne sera économiquement pas tenable de prendre sa retraite à 65 ans si on se met à vivre 120 ans. Cela reviendra tout simplement trop cher pour les individus, leurs familles et la société.”

Le coût des dépenses de santé constituera probablement à l’avenir un autre défi majeur. Au fur et à mesure que les pays vieillissent, ce poste augmente dans leur budget. Selon l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), les Etats-Unis consacrent déjà 16% de leur PIB aux dépenses de santé, à comparer aux 6,6% de 1969. D’autres pays de l’OCDE ont également connu une hausse similaire sur le long terme du pourcentage du PIB consacré aux soins, à un niveau beaucoup plus soutenable cependant. Si le Japon destinait 4,6% de son PIB aux dépenses de santé en 1969, le chiffre est passé à 5,9% aujourd’hui. En 1969, la France y consacrait environ 6,3% de son budget, contre 11,8% aujourd’hui.

L’allongement de la durée de la vie n’aura de bénéfices pour la société que s’il s’accompagne d’une bonne santé sans pour autant en faire exploser les coûts de la santé, explique Olivia Mitchell. Il donc s’attendre à des politiques de prévention plus précoces, pour dissuader du tabagisme ou encourager la perte de poids par exemple.

Comme les institutions de l’Etat-providence, le marché des assurances privées devrait lui aussi être impacté par ces évolutions. “Par exemple, ajoute Olivia Mitchell, les ventes de produits traditionnels d’assurance sur la vie (en réalité, des assurances sur la mort) déclineront, mais a contrario la demande de rentes (produits de versement à vie) connaîtra une forte croissance, de même que la demande d’assurance pour la prise en charge des soins de longue durée.”

Les paradoxes de l’emploi des seniors
Le remaniement massif de nos systèmes sociaux pourrait aussi affecter certaines de nos institutions. “L’école ne sera plus réservée aux enfants, explique Olivia Mitchell; au contraire, il va falloir que nous développions des processus de formation/requalification tout au long de la vie, pour aider les salariés à s’adapter aux changements de l’économie moderne.”

Le simple fait de vivre avec son temps est déjà devenu un défi pour un nombre croissant de travailleurs, menacés d’obsolescence technologique dès le milieu de leur carrière. Dans un monde de changements rapides, l’expérience a moins de valeur qu’autrefois. Mais il y a aussi, tout simplement, la part des préjugés. Même si le monde de l’entreprise aime à discourir sur les vertus de l’inclusion, on ne peut pas dire qu’on fasse preuve d’une grande tolérance envers les travailleurs vieillissants.

A l’heure actuelle, ces derniers ont souvent beaucoup de mal à passer le cap de l’embauche. En fait, si l’on considère les entreprises leaders sur leur marché, la tendance n’est pas vraiment aux têtes grises, toujours moins nombreuses quel que soit le poste et même en haut de l’échelle hiérarchique. Aujourd’hui, la durée de maintien en ses fonctions d’un cadre dirigeant est souvent relativement courte: selon un sondage réalisé par la société de conseil Spencer Stuart, le directeur général du marketing d’une grande marque américaine doit s’attendre à être remercié au bout de 42 mois en moyenne. Une enquête parallèle menée par Booz & Company a établi que les PDG duraient environ cinq ans.

Cela pourra-t-il durer? Les grandes sociétés de ressources humaines, comme Manpower, ne cessent de répéter que les entreprises n’auront bientôt plus d’autre choix que d’embaucher davantage de candidats âgés. Les évolutions démographiques pourraient bien leur donner raison. Mais la transition est douloureuse.

De nouvelles inégalités ?
Enfin, il n’est pas impossible que dans un futur plus lointain nous nous retrouvions confrontés à des problématiques entièrement nouvelles. C’est ce qu’explique Lee Silver, biologiste moléculaire à Princeton: si le recours à l’ingénierie génétique devait un jour se répandre, le fossé sanitaire entre riches et pauvres pourrait se creuser davantage. Et la ligne de fracture séparera ceux qui pourront se payer non seulement des réparations, mais des améliorations – un groupe que Lee Silver appelle déjà les “GénéRiches” – et les génétiquement pauvres, condamnés à rester sur le bord du chemin.

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