Près de 25 ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en Ukraine, le public avait fini par considérer la technologie nucléaire comme relativement sûre et ce, même dans des marchés comme les Etats-Unis où l'aversion au risque est très forte. Un tsunami dans le nord du Japon a balayé cette confiance toute neuve. Le désastre de Fukushima va-t-il marquer un revers pour le nucléaire? Et celui-ci sera-t-il un jour assez sûr pour être accepté par un public à cran? Premier volet de notre série sur le nucléaire.

Dans la catégorie catastrophe, les tsunamis ont un seul côté positif : ils ne durent pas longtemps. Une fois que la vague s’est retirée, les survivants peuvent, en paix, prendre la mesure de la catastrophe et tenter d’y faire face. Mais les dommages causés à la centrale nucléaire de Fukushima n’ont même pas laissé aux habitants de la région cette maigre consolation, eux qui venaient d’être frappés, le 11 mars, par un tremblement de terre d’amplitude 9 sur l’échelle de Richter puis, de manière plus dévastatrice encore, par un tsunami de dix mètres de haut. Bien que plus d’un mois se soit écoulé depuis, la situation dans les trois réacteurs les plus endommagés à Fukushima Dai-Ichi reste « très préoccupante », selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ; elle est de toute évidence loin d’être réglée. Les autorités de l’agence se risquent à peine à dire qu’ils constatent « des premiers signes d’un retour à la normale pour certaines fonctions ».

Si l’on s’en tient aux chiffres, le tsunami, qui a tué plus de 20 000 personnes le long de la côte nord-est du Japon, occulte la catastrophe nucléaire. Jusqu’ici, les rejets radioactifs ne sont tenus pour responsables d’aucune victime – même la mort de deux travailleurs de la centrale est attribuée au tsunami, et pas à une irradiation.

Mais au Japon, seul pays dans l’Histoire à avoir été frappé par la bombe atomique, l’accident a eu un retentissement très fort dans la conscience collective. A l’échelle mondiale, le drame qui se déroule à la centrale a aussi pris le pas sur le suivi de la reconstruction, dévoilant le malaise profond que ressentent de nombreuses personnes à propos du nucléaire – bien que les centrales nucléaires génèrent de l’électricité à des fins civiles depuis plus de 50 ans, et représentent 16 % de la production électrique à l’échelle mondiale, selon l’AIEA.

Politiquement, l’accident arrive à un mauvais moment pour ceux qui sont chargés d’élaborer les politiques industrielles. Désespérément en quête d’alternatives aux énergies fossiles, en particulier pour la génération d’électricité, beaucoup de pays se sont intéressés de plus près à l’énergie nucléaire comme source potentielle d’énergie. Entre les énergies fossiles à fort impact sur le réchauffement climatique et des sources d’énergies renouvelables, comme l’éolien et le solaire, vues comme insuffisantes pour couvrir les besoins mondiaux en électricité, il semblait naturel d’explorer la voie du nucléaire.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. « Les choses s’amélioraient », rappelle Frigyes Reisch, professeur de sûreté nucléaire à l’Institut royal de technologie (KTH) de Stockholm. « Je pense que les centrales nucléaires sont devenues plus sûres, mais il y a aujourd’hui un coup d’arrêt brutal».

L’accident de Fukushima va-t-il marquer un revers pour le développement du nucléaire, comme ce fut le cas pour les deux accidents majeurs dans le passé, ou l’urgence de trouver des sources d’énergie non carbonée, capables de produire à grande échelle, va-t-elle l’emporter sur la peur des populations ?

Le nucléaire aujourd’hui
Les partisans du nucléaire citent le cas du nucléaire en France comme exemple n°1 pour mettre en avant les avantages de l’énergie nucléaire. Plus de 70 % des besoins en électricité des 65 millions d’habitants que compte la France sont couverts par le nucléaire, et les centrales françaises fonctionnent depuis maintenant près de 40 ans sans incident majeur.

Ils font aussi remarquer que bien que l’énergie nucléaire soit utilisée de manière commerciale depuis plus d’un demi-siècle, on dénombre seulement trois accidents majeurs – Fukushima, Tchernobyl en 1986 et Three Mile Island en Pennsylvannie en 1979 – et seul Tchernobyl a causé des morts. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’AIEA estiment que 56 personnes sont mortes directement par irradiation à Tchernobyl et qu’à terme, la vie d’environ 4 000 personnes est menacée.

Ce nombre est relativement faible, comparé, par exemple, aux deux millions de morts prématurées qui seraient causées par la pollution chaque année, selon une estimation de l’OMS. Malgré ces chiffres, et même à une époque où la consommation d’énergies fossiles est jugée largement responsable de changements dramatiques que connait notre climat, l’énergie nucléaire reste impopulaire en de nombreux endroits – en particulier depuis Fukushima.

En Allemagne, le parti Vert, anti-nucléaire, a remporté 24 % des suffrages aux élections du 27 mars, un score record attribué par les experts à Fukushima. L’effet se fait sentir même en France, où un sondage effectué le 30 mars, trois semaines après Fukushima, montrait que 57 % des Français aimeraient se débarrasser de leurs centrales nucléaires – un retournement d’opinion important si on considère le résultat d’un sondage effectué le 15 mars et dans lequel 55 % souhaitaient que le programme nucléaire continue.

Pas de voie de sortie
Mais entre ce que les Français disent vouloir et ce qu’ils obtiendront, l’écart risque fort de perdurer, au moins pour ce qui est du futur proche – en particulier parce que, contrairement aux Allemands, ils ne sont pas prêts à assumer financièrement leur préférence : la majorité des Français refuse de payer plus cher leur électricité pour financer une sortie du nucléaire.

Certains experts de l’industrie voient se dessiner un scenario similaire à l’échelle mondiale, où le pragmatisme et les questions de coût l’emporteraient sur la peur. Après tout, les prix de l’énergie sont restés bas durant la majeure partie de l’ère post-Tchernobyl et les années 90 : il était alors facile de repousser au lendemain la réflexion sur le recours à l’énergie nucléaire.

Grégoire Postel-Vinay, économiste spécialiste de l’énergie au Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie français, note deux différences dans la situation actuelle : les prix du pétrole sont hauts et le pic mondial de production a été atteint en 2006, d’après l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Enfin, bien que le solaire et l’éolien connaissent une croissance rapide à l’échelle mondiale, certains partisans du nucléaire martèlent que ces sources d’énergie ne représentent pas une alternative crédible. « Les gens doivent réaliser que ce mélange rêvé d’énergies renouvelables, d’éolien et de solaire, ne suffit tout simplement pas – ça coûte très cher », explique Reisch, de KTH. « Ils comprendront alors qu’ils doivent choisir entre deux voies non satisfaisantes : le nucléaire ou le pétrole et le gaz. »

Les très grandes centrales nucléaires peuvent aussi répondre aux besoins colossaux des agglomérations plus facilement que ne le peuvent les énergies renouvelables, sujettes aux fluctuations naturelles du vent et à l’exposition variable au soleil, et géographiquement dispersées, rappellent les experts.

La Chine l’a bien compris, avec ses 160 villes dépassant le million d’habitant. BQ Lin, économiste à l’université Xiamen, en Chine, pense que la Chine pourrait ralentir ses programmes de construction de centrales nucléaires mais ne déviera pas de sa stratégie de fond qui est d’augmenter sa capacité nucléaire. La Chine n’a pas beaucoup d’options pour se développer proprement, rappelle-t-il.

Grégoire Postel-Vinay pense que la catastrophe de Fukushima aura pour conséquence une évolution des paradigmes dans le secteur. Dans un premier temps, les préoccupations de sécurité occupant davantage l’esprit des acheteurs d’énergie, cela va jouer contre les concepts de centrales nucléaires à bas coût, comme celui développé par les Coréens. Dans un second temps, si l’Allemagne persiste dans son ambition de fermer toutes ses centrales nucléaires, le coût de l’électricité pourrait augmenter ailleurs en Europe, en particulier en France.

La fermeture par le gouvernement allemand, après Fukushima, des sept centrales les plus anciennes au printemps a déjà fait passer l’Allemagne du statut d’exportateur net d’énergie à hauteur de 7000 mégawatts (MW) à celui d’importateur net de 5 000 MW (1 MW peut éclairer environ un millier de foyers). Ironie de l’histoire, en avril, l’Allemagne a du compenser avec de l’électricité venue de la France, très nucléarisée, et de la République tchèque, qui produit 50 % de son électricité grâce à l’énergie nucléaire.

« L’impact est faible à l’échelle mondiale, mais il sera fort à l’échelle locale, avec probablement une forte hausse des prix de l’électricité, et peut-être des pénuries à court terme (avec sept centrales fermées, le passage de l’hiver 2011/2012 pourrait s’avérer problématique) », explique Grégoire Postel-Vinay.

Le nucléaire toujours dans le mix
Le nucléaire restera donc probablement dans le mix énergétique de la plupart des pays pendant un certain temps.

A en croire les experts du nucléaire, une telle issue n’est pas forcément un mal en soi. Ils affirment que les risques liés à ces centrales de nouvelle génération seront probablement bien plus faibles que ceux rattachés aux centrales en fonctionnement aujourd’hui. La centrale de Fukushima était en activité depuis 41 ans – ce qui signifie qu’elle a probablement été conçue dans les années 50, rappelle Jose Reyes, directeur technique de NuScale power, une start-up de conception nucléaire à Corvallis, dans l’Oregon.

D’autres rappellent que les catastrophes précédentes se sont aussi produites dans des centrales d’une conception aujourd’hui considérée comme archaïque : Tchernobyl n’avait même pas de dôme de confinement. Même l’accident de Three Mile Island, plus récent, s’est produit avant l’avènement du PC, une évolution technologique qui a beaucoup fait progresser la formation des personnels.

Dans les années 1970, les centrales aux Etats-Unis fonctionnaient en moyenne à 65 % de leur capacité, raconte Jose Reyes. Aujourd’hui, note-t-il, la moyenne se situe au delà de 90 %, grâce aux progrès réalisés au niveau opérationnel. « La technologie a énormément changé », dit Reyes, qui a commencé sa carrière à la commission de régulation nucléaire en 1979, « mais la plupart des gens ne le voient pas vraiment».

Quant aux progrès sur le plan de la sécurité, parmi les derniers modèles conçus par Areva, le géant français du nucléaire (mécène de ParisTech Review, NDLR), se trouve un très gros modèle de 1 650 MW, l’un des plus puissants jamais construit, dont les équipements de sécurité sont conçus pour résister même à un crash aérien.

Pour d’autres, taille réduite et sécurité vont de pair. Tandis que le modèle d’Areva pourrait produire assez d’électricité pour alimenter jusqu’à 1,65 millions d’habitations, un concept élaboré par NuScale propose un réacteur de toute petite taille qui peut alimenter jusqu’à 45 000 maisons ; NuScale espère atteindre une autre échelle en associant plusieurs unités, une pratique qui évoque conceptuellement celle, dans les technologies de l’information, de l’informatique distribué.

Reyes affirme que des unités plus petites présentent moins de risques pour plusieurs raisons. La principale : le dôme de Fukushima pouvait résister à une pression d’un peu plus de 4 kilos par centimètre carré, mais grâce à son caractère compact, la centrale de NuScale pourrait résister à jusqu’à 40 kilos par centimètre carré.

Une petite unité est aussi capable de fonctionner en utilisant un système de refroidissement basé sur la convection qui ne nécessite pas de pompe, explique Reyes. La défaillance des pompes alimentant le circuit d’eau de refroidissement ayant été la cause principale de la catastrophe de Fukushima, cette caractéristique pourrait aujourd’hui être attractive pour ceux qui travaillent sur les programmes énergétiques.

Bien sûr, les risques liés à la production ne sont pas le seul motif d’inquiétude pour le public sur le nucléaire. Ce que nous faisons des déchets radioactifs, hautement toxiques et potentiellement dangereux pour des milliers d’années, en est un autre. Dans le prochain volet de cette série sur le futur du nucléaire, nous nous intéresserons à la question des combustibles usagés – que deviennent-ils aujourd’hui, que pourraient ils devenir et pourquoi après 55 ans d’exploitation commerciale du nucléaire aucune solution définitive sur leur devenir n’a encore été trouvée.

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  • L’entreprise du futur – 3 – Les nouveaux talentson October 9th, 2014
  • http://www.laurelzuckerman.com/ Lzuckerm

    Voici un article sur “la culture de complicité” dans l’industrie nucléaire japonaise qui doit nous interpeller en France: “Culture of Complicity Tied to Stricken Nuclear Plant” – New York Times http://www.nytimes.com/2011/04/27/world/asia/27collusion.html

  • Pingback: L’énergie nucléaire dans un monde post-Fukushima | Duclair Environnement

  • http://twitter.com/odeckmyn Olivier Deckmyn

    Article intéressant – mais je pense que ce dernier gagnerait à être “signé”, surtout sur un sujet avec un si beau potentiel polémique.
    Les opposants à l’énergie nucléaire parlent de 1 Millions de sinistrés par irradiation (morts, maladie, descendance malade) pour Tchernobyl. L’article évoque une source OMS à 4000 morts à terme ; je pense que c’est un point clé à bien détailler, en citant clairement ses sources. Personnellement j’ai de plus en plus de mal à me faire un religion sur ce sujet… J’avais une vraie confiance dans cette industrie qui me donnait une image de sureté et de sérieux. Mais les éléments que je découvre à la suite de cette catastrophe (comme celle de Tchernobyl) font froid dans le dos. Et les reportages sur le (non-)traitement des déchets amènent à se poser des vraies questions.
    Et je n’ai pas envie non plus de voir bruler du charbon et du pétrole pour faire de l’électricité, et j’ai bien conscience des limites des énergies renouvelables actuelles.
    Bref, ça fait réfléchir – et merci pour ça ;-)

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