Alors que la mondialisation a donné à la notion de compétitivité une dimension nouvelle, la capacité à innover s'est imposée comme un facteur de différentiation essentiel. Les grandes écoles d'ingénieur françaises, qui doivent désormais affronter la concurrence des plus grandes universités mondiales, n'échappent pas à la règle. Une étude récente publiée par l'Institut Montaigne, "Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation", souligne les défis auxquels elles doivent faire face. Le premier d'entre eux : "faire de l'innovation le moteur principal de la formation d'ingénieur".

L’innovation est à la mode. A tous les étages de l’économie française, le mot est devenu un véritable leitmotiv. Mais le constat de départ est plutôt sévère pour l’hexagone : le rapport « Adapter la formation de nos ingénieurs à la mondialisation », publié par l’Institut Montaigne et écrit par trois jeunes anciens de Polytechnique, Romain Bordier, Aloïs Kirchner et Jonathan Nussbaumer, souligne ainsi que « rapporté au nombre d’habitants, il se crée en moyenne trois fois moins de start-up en France qu’aux États-Unis, tandis que deux fois moins de brevets sont déposés auprès de l’Organisation mondiale de la protection intellectuelle ».

Si les grandes écoles d’ingénieurs ne sauraient être tenues pour seules responsables de ce retard, en tant que pépinières naturelles pour les jeunes scientifiques français, elles sont sans aucun doute en première ligne. Or, force est de constater qu’elles forment aujourd’hui davantage des managers à culture technique que des jeunes chercheurs innovants.

Des cadres pas si techniques
Chez nos voisins, par contraste, les activités mobilisant une forte expertise technique, recherche en premier lieu, mobilisent une bonne partie des ingénieurs : selon une étude menée conjointement par le CNISF et ses équivalents au Royaume-Uni et en Allemagne et citée par l’Insitut Montaigne, « 50 % des ingénieurs allemands et anglais déclarent travailler en recherche et en design contre seulement un tiers des français ».

Cette différence est en partie liée au statut particulier des grandes écoles d’ingénieur françaises. Lieu d’accueil des élèves les plus brillants – dont les sciences sont devenues le moyen de sélection privilégié –, elles sont avant tout considérées comme des institutions de formation de l’élite… scientifique ou pas. Comme le souligne Henri Lachmann, vice-président de l’Institut Montaigne, « un trop grand nombre d’ingénieurs formés et diplômés en France s’éloignent non seulement du métier d’ingénieur stricto sensu mais également des métiers de l’industrie, en leur préférant notamment la finance ».

Pour reprendre toute leur place en tant que terreau d’innovation technologique, tout le monde s’accorde à dire qu’elles doivent redonner à l’apprentissage de la recherche toute sa place dans la formation de leurs étudiants. Le rapport de l’Institut Montaigne le souligne, le doctorat est à ce titre un enjeu « stratégique », et les différences avec d’autres pays avancés, significatives : alors qu’aux États-Unis, 15 % des ingénieurs de niveau master en moyenne réalisent une thèse, cette proportion tombe à 4 % en France.

Le thésard, parent pauvre des ingénieurs français
Les écoles d’ingénieurs françaises ont bien compris l’intérêt de cette période privilégiée d’apprentissage de l’innovation, et encouragent leurs élèves à poursuivre dans cette voie. Mais elles se heurtent dans leurs efforts à un problème plus global de manque de valorisation de ce cursus, notamment auprès des recruteurs.

« C’est un vrai problème et nous travaillons beaucoup là-dessus avec les entreprises avec lesquelles nous sommes en contact », explique Jean-Pascal Jullien, Directeur de la formation initiale Télécom ParisTech. « Concrètement, nous leur demandons explicitement comment ils valorisent le diplôme de thèse par rapport au diplôme d’ingénieur à l’embauche, notamment pour tenir compte du nombre d’années d’études supplémentaires en termes de salaire », précise-t-il. Télécom ParisTech délivre environ 80 thèses de doctorat par an pour des promotions d’environ 250 élèves sortant de la formation initiale de niveau master. « Nous n’avons pas encore mis en place de politique d’incitation forte [vers la thèse] », admet Jean-Pascal Jullien. « Nous cherchons d’abord à créer un cercle vertueux du côté des entreprises, car nous avons aussi une responsabilité vis-à-vis de nos élèves ».

Le peu d’appétence des entreprises françaises pour les thésards tient aussi, bien que peu l’admettent ouvertement, à l’assimilation du doctorat au système universitaire, auquel les recruteurs accordent peu de crédit pour la formation de leurs cadres. Pour Jonathan Nussbaumer, co-auteur du rapport de l’Insitut Montaigne, « les formes actuelles du doctorat ne s’articulent pas suffisamment bien avec le métier d’ingénieur». Pour que la thèse devienne un vrai atout dans le parcours d’un jeune professionnel, le rapport préconise donc des doctorats plus « souples », permettant « d’alterner périodes de recherche, d’enseignement ou d’expérience en entreprise tout en autorisant une création éventuelle de start-up ».

Mais pour Stéphane Mallat, professeur à Polytechnique et chercheur reconnu dans le domaine des mathématiques appliquées, faire évoluer les mentalités prendra surtout du temps. « Quand vous interrogez les gens, tout le monde va vous dire : ‘oui, la recherche, l’innovation, c’est important’. Mais dans les faits, au niveau des groupes de recherche [dans les grands groupes notamment, ndlr], il y a une forte pression poussant les ingénieurs vers du travail de développement. Pour résister à cette pression et dire ‘dans trois ans, cet ingénieur peut apporter quelque chose’, il faut un « guts feeling », il faut l’avoir vécu ». Selon lui, le parcours du doctorat ne sera vraiment valorisé que lorsqu’arriveront aux manettes des professionnels passés par cette étape.

De la théorie à la pratique…
A la différence de la France, le passage par la recherche dans les études d’ingénieur est beaucoup plus systématique dans d’autres pays. Gautier Brunet, centralien parti faire un Master en Aéronautique et Astronautique au MIT pour sa troisième année, se rappelle qu’aux Etats-Unis, « les Masters sont vraiment un point intermédiaire vers le PhD (doctorat) ». Comme tous les élèves de sa promotion, il a du présenter pour valider son master une « Master’s thesis », une sorte de « mini-thèse », qu’il a préparé au sein d’un laboratoire de l’université. Il y côtoyait des étudiants venus de chaque niveau : « dans un labo donné », explique-t-il, « il y a typiquement un undergrad (étudiant en dessous du niveau master) en train de faire un stage d’initiation à la recherche, un étudiant de niveau master qui est assistant de recherche, un doctorant, un post-doc… » Comme le souligne le rapport, les étudiants en ingénierie américains, entrent très tôt en contact avec les laboratoires. C’est le cas également dans des pays comme l’Allemagne ou la Suède.

La pédagogie de l’innovation en question
La difficulté des jeunes ingénieurs à être « les principaux acteurs de transferts raisonnés du laboratoire à l’application », que souligne le rapport, n’est donc pas seulement liée à un déficit de pédagogie ou d’infrastructures au niveau des écoles d’ingénieur – que le rapport de l’Institut Montaigne suggère de développer en créant des « centres scientifiques expérimentaux », avec du matériel de laboratoire en libre accès pour les élèves, qui pourraient ainsi « se former par la pratique » – elle découle aussi d’un parcours scolaire très théorique.

A leur entrée en école d’ingénieur, si les étudiants français ont la plupart du temps un niveau scientifique bien supérieur à leurs homologues étranger à même niveau d’étude, l’enseignement qu’ils ont reçu est extrêmement abstrait. Aux Etats-Unis, « les étudiants avaient souvent une bien meilleure expérience des projets » comparée à celle des étudiants français de même niveau, raconte Gautier Brunet. « Beaucoup avaient participé à des défis, des compétitions entre les écoles. Ils avaient plein de connaissances pratiques, des ordres de grandeur en tête ».

Pour Jonathan Nussbaumer, « créer un centre expérimental, c’est agir directement sur la pédagogie en donnant l’opportunité d’approches nouvelles », au niveau des écoles. Le jeune polytechnicien admet cependant qu’il ne s’agit que d’un premier pas. L’entrée en école, explique-t-il « doit être [pour les élèves] l’occasion d’une vaste déstabilisation de leurs modes de réflexion », acquis notamment en prépa, « en élaborant des cursus ingénieurs plus riches, plus créatifs et plus courageux ».

Conscientes de l’importance de mettre les élèves en situation, les écoles d’ingénieur françaises ont déjà largement augmenté ces dernières années la place des projets dans le parcours des étudiants. C’est le cas par exemple de l’Ecole Centrale de Paris, qui a réformé son cursus en profondeur il y a peu. L’école a notamment mis en place en deuxième année le « Projet innovation » : comme l’explique Martine Cazier, Directrice des études, « sur une année complète, les élèves rassemblés par groupes de cinq doivent poser un problème réel exposé par un client », une entreprise partenaire. Une compétition a même été mise en place entre les différents participants, avec notamment la possibilité de déposer un brevet pour les projets les plus innovants…

L’entrepreneuriat technologique, voie privilégiée de l’innovation, pâtit particulièrement de ce « retard » dans le passage au concret. Il y a sur les campus américains « un soutien et une émulation très forte autour de l’entrepreneuriat, qui est clairement une des finalités d’une université comme le MIT » notamment avec l’idée que les recherches approfondies pendant une thèse constituent le tremplin idéal pour une start-up, se souvient Romain Lacombe, parti en 2006 faire un Master au MIT à la fin de ses études à Polytechnique.

Le laboratoire comme pépinière de start-ups
Ce« tremplin » entre recherche universitaire et entrepreneuriat n’est pas l’apanage des Etats-Unis : comme le souligne le rapport de l’Institut Montaigne, « de l’autre côté de la Manche, 40 % des sociétés de biotechnologies cotées à la bourse de Londres sont issues de l’université de Cambridge ».

Pour renforcer les passerelles entre la recherche académique et la sphère économique, le rapport de l’Institut Montaigne suggère de renforcer en « développant la présence physique des entreprises sur les campus », notamment grâce aux laboratoires partagées écoles-entreprise. Certains établissements ont déjà mis en place avec succès de tels partenariats : c’est le cas par exemple de Chimie ParisTech, qui s’est associée au CNRS et à EDF pour développer sa recherche sur le solaire photovoltaïque. Le laboratoire, l’IRDEP, a d’ailleurs donné naissance à une spin-off…

Stéphane Mallat, enseignant à Polytechnique, est un ardent défenseur du parallèle entre recherche et entrepreneuriat. Le chercheur sait de quoi il parle : il a fondé la start-up Let It Wave (aujourd’hui revendue) en développant une idée issue de sa recherche de pointe sur la théorie des ondelettes. « La recherche, aussi bizarre que cela puisse paraître, est une excellente formation pour la création de start-up », explique-t-il. « Les premières phases sont très similaires : recherche de financement, levée de fonds… » Mais surtout, « créer une start-up technologique, c’est décider qu’on veut être le meilleur dans le monde dans son domaine grâce à une innovation de rupture ».

Donner l’envie d’entreprendre
A Polytechnique, il a lancé un cours intitulé « création de start-up technologiques ». Le principe est simple : les élèves, par groupe de quatre ou cinq, doivent aller repérer dans les labos de l’école une innovation, puis en tirer une idée d’application commerciale à partir de laquelle ils doivent élaborer un business plan. « C’est la troisième année que nous faisons ça ; la première année ils étaient une trentaine, la deuxième 50, aujourd’hui 80… Il y a une vraie demande de la part des élèves. Ils viennent, ils ont envie d’essayer. Le but, c’est d’allumer une étincelle, de leur ouvrir une porte. Il y avait un vrai besoin.».

Les écoles l’ont bien compris : pour favoriser l’entrepreneuriat, elles ont mis en place depuis plusieurs années des incubateurs, des structures accueillant les « jeunes pousses » : celui de ParisTech accueille ainsi une trentaine de start-ups, qui bénéficient de locaux, d’un encadrement et de liens avec les laboratoires des écoles du groupe. Dans d’autres régions, les écoles se sont groupées avec des structures universitaires : c’est le cas à Polytech’Nice, cité par le rapport de l’Institut Montaigne, où l’incubateur Paca-Est est partagé avec les universités de Nice et de Toulon et l’INRIA (Institut national de recherche informatique et en automatique).

Mais en France, l’entrepreneuriat, perçu comme une voie risquée, notamment en comparaison de débouchés confortables dans les grands groupes, pâtit toujours d’un vrai manque de valorisation. Pour les jeunes ingénieurs qui ont effectué un passage outre-Atlantique, le contraste est particulièrement frappant. Romain Lacombe, qui a passé un an et demi dans la Silicon Valley pour développer un projet de start-up innovant avec un autre étudiant rencontré au MIT, se souvient qu’à son retour en France, cette expérience lui semblait plus difficile à valoriser. « Les grands groupes américains perçoivent la création d’entreprise en sortie d’études comme une expérience unique et formatrice, et certains m’avaient contacté d’eux-mêmes lorsque j’ai cédé ma startup », se rappelle-t-il. « Ma démarche semblait moins naturellement comprise par les recruteurs français… »

Un paradoxe que Stéphane Mallat connaît bien, et sur lequel il tente de faire évoluer les mentalités. « Quand on regarde les statistiques, une start-up a toutes les chances de se planter », explique-t-il avec aplomb. « Mais quand on se plante, on apprend énormément de choses et on rebondit. En France, on a peur de se planter… », regrette-t-il. Depuis peu, il constate cependant une évolution. « Les choses changent », explique le chercheur, notamment grâce à l’exemple d’entreprises à la trajectoire fulgurante, comme Facebook, qui font rêver les jeunes étudiants. « Entreprendre devient plus à la mode, socialement c’est mieux vu, on parle beaucoup d’innovation.» « Dans les écoles, j’ai l’impression d’entendre beaucoup plus parler d’entrepreneuriat qu’il y a cinq ans », acquiesce Romain Lacombe. Un signe de changement… Vers plus d’innovation ?

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  • duportet

    Bonjour,
    merci pour cet article très intéressant.
    Jeune ingénieur agronome AgroParisTech et actuellement doctorant MIT-INRIA, je suis en train de mettre en place un programme de soirées-rencontres sur l’innovation, la science et l’entreprenariat pour les jeunes ingénieurs et chercheurs.
    http://www.sie-network.com

    Je suis à la recherche de partenaires!
    N’hésitez pas à me contacter!!

    duportet@mit.edu

  • Alex

    Certaines écoles (ne serait-ce que dans ParisTech) qui auraient été très pertinentes ici sont un peu oubliées, non ?

  • Tiffany

    Bonjour,

    merci pour cet article qui souligne très bien le problème particulier à la France quant à la reconnaissance des doctorants.

    Par ailleurs, je tenais juste à rajouter l’existence au sein des écoles mentionnées de cursus spécialisant dédiés au Management de l’Innovation à l’image du Master Projet, Innovation, Conception de l’Ecole Polytechnique, du Master Recherche Innovation Conception Ingénierie de l’ENSAM, du Master Management de la Technologie de l’Innovation de l’Université de Paris Dauphine, etc

  • Clement Martin

    Bonjour,

    Le Nouvel Ingénieur, association d’élèves travaillant à l’évolution des formations d’ingénieur en France a publié un article sur le même sujet : http://nouvelingenieur.fr/node/89

    Il s’appuie notamment sur cet article.

  • Bouillon Florent

    Les entreprises sont  prudentes vis à vis des docteurs. le docteur est il condamné à créer sa start-up?

    Mais  les labos n’ont pas une folle envie de se rapprocher des entreprises (sauf pour récupérer les budgets).

    Il y a un vrai travail pour faire communiquer les deux mondes. Et pourquoi pas faire rentrer les ingénieurs expérimentés dans les labos?

      

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