Des mers de Chine à Wikileaks: les invariances des organisations pirates

Photo Rodolphe Durand / Professeur de stratégie à HEC Paris / January 25th, 2011

L'affaire Wikileaks a fait la Une des journaux de la planète, attirant l'attention sur la nébuleuse mal connue des hackers et autres pirates du Web. Criminels ou justiciers, quels rapports entretiennent-ils avec les États et les grandes corporations ? Sont-ils hors système ou participent-ils à leur façon à la dynamique du capitalisme ? L'histoire de la piraterie permet de remettre en perspective les enjeux d'aujourd’hui. Le point avec Rodolphe Durand, professeur de stratégie à HEC Paris et coauteur de "L'Organisation pirate" (Le bord de l'eau, 2010).

ParisTech Review – L’affaire Wikileaks a mis en pleine lumière le monde des pirates du Web. Le personnage de Julian Assange est-il un Barbe-Noire du cyberespace ?

Rodolphe Durand – Il est vrai que les hackers eux-mêmes se réclament parfois de cette tradition, non sans raison au demeurant. Mais l’un des enjeux du livre que j’ai publié avec Jean-Philippe Vergne était précisément de déconstruire l’imaginaire romanesque de la piraterie, issu des romans du XVIIIe siècle et entretenu par le cinéma hollywoodien. Car il ne faut pas s’y tromper : que ce soit dans les Caraïbes il y a trois siècles ou dans le cyberespace aujourd’hui, pour appréhender les phénomènes de piraterie c’est en termes d’organisation qu’il faut raisonner, en apprenant à y repérer une structure organisée, poursuivant des objectifs à travers la mobilisation de ressources. Pour le dire autrement, le monde des pirates se laisse décrire avec le vocabulaire de la sociologie des organisations, alors qu’on manque l’essentiel si on se contente d’une représentation esthétique ou psychologique. Ce qui est intéressant dans le cas de Wikileaks, ce n’est pas la personnalité d’Assange, mais la façon dont il procède, les objectifs qu’il assigne à son action et l’organisation qu’il met en œuvre pour y parvenir.

Quelle différence avec des phénomènes criminels comme les mafias, qu’on définit précisément comme de la « criminalité organisée » ?

Il existe des similitudes apparentes, ne serait-ce que dans le défi porté aux institutions étatiques, à la légalité dont elles se réclament ou aux monopoles qu’elles exercent. On pourrait aussi évoquer le fait que les pirates comme les mafias recourent à la violence même si leurs finalités diffèrent. Cependant, tandis que la mafia se développe face à un souverain plutôt faible, dont le pouvoir de contrôle est insuffisant, l’organisation pirate met au défi le souverain fort et sûr de son pouvoir. En outre, il existe au moins deux lignes de clivages qui me semblent essentielles.

La première touche à la notion de territoire. À l’instar des États, les mafias sont territorialisées et le contrôle d’un espace est même au cœur de leur identité. Les organisations pirates, celles d’hier comme celles d’aujourd’hui, sont elles-mêmes déterritorialisées. C’est d’ailleurs une des façons de définir Wikileaks : son organisation a été conçue pour échapper à toute juridiction, ce qui pose problème aux États qui tentent d’exercer un contrôle sur le site ou ceux qui l’animent. Les organisations pirates depuis l’extérieur des territoires normalisés proposent ainsi d’autres modes d’échanges des ressources et des biens, en s’en emparant ou en les rendant gratuits.

La seconde ligne de clivage, un peu moins nette, est que les mafias se réfèrent davantage à une cause privée (le profit, les intérêts d’une « famille » ou d’un groupe) tandis que les pirates sont associés à une cause publique.

C’est évidemment plus net dans le cas des pirates contemporains, qui portent des revendications au niveau mondial et se réfèrent volontiers à l’intérêt général, quand ils luttent contre la privatisation du cyberespace par exemple. Mais quand on étudie l’histoire de la piraterie au XVIIe siècle ou dans la Chine des années 1800, on observe des comportements qui suggèrent la formulation explicite d’un « contre-modèle » économique, social et politique, avec la création de communautés qui se réfèrent à des valeurs et à des règles énoncées en opposition à celles des États européens ou de l’administration impériale chinoise.

L'organisation pirate

Il faut certes nuancer, en rappelant par exemple que les historiens qui se sont penchés sur la piraterie se réclament volontiers du marxisme et qu’ils ont peut-être tendance à surévaluer la portée de ces discours contestataires. Mais d’un autre côté on connaît des textes, comme le « Code du capitaine Roberts », qui attestent un réel souci de légiférer et de formuler une légitimité sociale. Au demeurant, la sociologie des organisations permet d’en rendre compte : qu’on raisonne à l’échelle d’un équipage ou des flottes de 500 navires pirates qui se sont jadis déployées en mer de Chine, il y a besoin de règles, de normes et de justifications, et il faut les mettre en forme. Certes, c’est aussi le cas des mafias ; mais là encore, même si celles-ci ont parfois pu assoir leur emprise sur un territoire grâce un discours arguant par exemple de la fourniture de « services publics » que l’État était incapable d’assurer, elles ne portaient ce discours qu’au sein du groupe ou de la communauté qu’elles « protégeaient », et ne déployaient pas de discours public dans le monde extérieur. Pour une raison toute simple d’ailleurs : un tel discours ne résiste pas à l’argumentation. Les pirates, à l’inverse, portent d’autant plus volontiers leurs thèses sur la place publique qu’ils ont à cœur de révéler la faiblesse argumentative de leurs adversaires, États ou grandes corporations.


À propos de ce conflit de légitimité, vous écrivez dans votre livre que le pirate est le « double inversé de la figure du souverain ». Pouvez-vous préciser ?

On arrive ici au cœur du modèle de l’organisation pirate, qui renvoie justement à sa capacité à porter une cause publique mais aussi et plus profondément à son lien avec l’histoire des États modernes, c’est-à-dire en dernier ressort à celle du capitalisme. Le pirate brise les codes existants et il en crée de nouveaux. Ce qui est exactement ce que fait l’État moderne, à cette nuance près que celui-ci détient, comme le disait Max Weber, le monopole de la violence légitime.

Précisons. La piraterie se développe lors des grandes révolutions territoriales, qui sont des moments où les États cherchent à contrôler et réguler les flux commerciaux et humains associés à la découverte de nouveaux espaces. Les Amériques, puis en 1498 la route des Indes, quelques siècles plus tard la radio, l’espace, puis Internet, et aujourd’hui le territoire encore vierge, à peine balisé et sans propriétaire légal, de l’ADN humain : on a ici autant de moments historiques où à la découverte rapide de nouveaux territoires succède leur exploration et leur normalisation : cartographie, affirmation d’une souveraineté, contrôle sur les flux. Ces logiques de contrôle institutionnel sont mises en œuvre par les États. Elles permettent notamment d’arrimer ces espaces à un certain ordre des échanges, étroitement associé aux États qui régulent, organisent et taxent ces échanges.

Ces échanges, aux premiers temps du capitalisme, sont pratiqués dans le cadre de monopoles d’État, avec les compagnies des Indes dont le modèle le plus abouti est sans doute la Vereenigde Oostindische Compagnie (Compagnie des Indes orientales) créée en 1602 aux Pays-Bas. C’est dans ce contexte que l’on doit comprendre la piraterie.

L’action des États souverains peut être décomposée en deux mouvements presque simultanés. Le premier est un arrachement au territoire, aux micro-échanges où les personnes et les biens restent étroitement liés à la terre qui les a vus naître. Le second est une reterritorialisation : l’arrimage à un vaste espace normalisé et contrôlé, qui permet d’entrer dans le grand mouvement des échanges marchands. Pour utiliser le vocabulaire de Deleuze et Guattari, il y a décodage et réencodage des flux : on détricote les anciennes règles locales, et leur substitue de nouvelles normes qu’on pourrait dire impériales.

Les pirates se déploient aux marges de l’espace réencodé ou dans ses interstices, et on peut lire leur action comme un mouvement à rebours de cette intégration : ils refusent le nouvel encodage et tentent de faire vivre un espace échappant aux nouvelles normes. Il s’agit aussi bien d’échapper aux lois, de défier la prétention des États à exercer une souveraineté, et de prélever les ressources appropriées par les monopoles publics.

En somme, on passerait d’une extorsion à une autre ?

Je n’irais pas jusque-là, mais c’est d’une certaine façon ce que suggèrent les actes et les discours des pirates : nous volons ce qui a été volé. Il y a dans la piraterie une mise en cause pratique de la propriété privée, qui ouvre sur mise en cause théorique de la légitimité sur laquelle elle s’appuie. C’est une dimension qui est présente en germe dès l’origine, mais qui apparaît avec une netteté particulière aujourd’hui. Car l’action centrale des pirates du Web porte aujourd’hui sur une contestation pratique et théorique de la notion de droit exclusif sur laquelle est assise une bonne partie de notre économie.

C’est ce que l’on observe avec le mouvement de promotion du « libre », que ce soit dans le piratage des contenus ou, de façon plus constructive, dans l’élaboration collective de logiciels à code source ouverts et dans le développement d’espaces d’échanges. Il ne s’agit pas simplement de profiter gratuitement de contenus et de fonctionnalité, mais bien de porter une vision du monde. Et cette vision porte une charge critique qui ne se limite pas à célébrer les valeurs du partage ou dénoncer les injustices du capitalisme mondialisé, mais peut être très précise. Les hackers possèdent une culture technique et ils ont également développé une forme de mémoire collective très intéressante, d’autant plus qu’une partie d’entre eux sont des professionnels de l’informatique. Ce qui les met dans une excellente position pour rappeler quelques faits gênants. C’est grâce à eux que l’on sait aujourd’hui que les géants d’Internet se sont développés au départ sur des pratiques aux limites de la légalité : ainsi d’une certaine visite de Bill Gates chez Apple, qui a donné une avance décisive à Microsoft, ou encore des divers détournements sur lesquels se sont édifiés les empires de la Toile. L’action des pirates vise à défaire ces quasi-monopoles, le discours hacker conteste leur légitimité en les associant à ce dont on accuse justement les pirates : la prédation. Au demeurant certaines firmes assument cet héritage : ainsi Steve Jobs a-t-il longtemps fait flotter un drapeau pirate sur le siège social d’Apple Inc.

Les organisations pirates peuvent-elles réussir ?

L’histoire nous suggère au contraire qu’elles sont condamnées à échouer. En tout cas, elles peinent à se déployer dans le temps. On peut invoquer l’absence de territoire, une certaine fragilité institutionnelle, une difficulté à valoriser leurs ressources, face à la remarquable capacité des États et des grandes corporations à établir leur puissance dans la durée et à en tirer profit.

Mais plus subtilement il faut pointer la capacité inégalée du capitalisme à intégrer ses propres contradictions, internes ou externes. C’est ce que l’on a pu observer au temps des radios libres, qu’on appelait aussi radio pirates : celles qui n’ont pas disparu sont devenues des entreprises comme les autres, et en France par exemple, c’est précisément le moment où on les a autorisées qui a précipité cette évolution. De la même façon le souverain des siècles classiques pouvait dire : de pirate tu vas devenir corsaire. Car c’est le souverain qui définit les limites, qui « réaxiomatise », qui trace la frontière entre ce qui peut être approprié et ce qui est public. L’existence des pirates pourrait presque constituer un épiphénomène, signalant un moment historique où les règles sont à définir, ou à redéfinir. Tôt ou tard l’espace intermédiaire où les organisations pirates prennent leur essor se résorbe. Mais dans l’intervalle leur capacité à s’organiser, à faire pression économiquement ou à porter un discours public peut contribuer à faire bouger les lignes.

Peut-on alors y voir des ferments d’innovation ?

Assurément, et il faut d’ailleurs souligner à quel point leur influence bouscule certaines évidences de l’économie néoclassique, et notamment l’insistance sur les droits de propriété. On considère généralement que la capacité des investisseurs à s’engager dans une entreprise dépend des garanties et notamment des droits qui protègent la propriété. Pour le dire autrement, ils ont besoin de visibilité et de sécurité. Mais on peut aussi apprendre à repérer le rôle créateur des acteurs des marges, la valeur spécifique des espaces en cours de normalisation, les qualités de vitesse, d’inventivité et de réactivité développées par ceux qui opèrent dans ces espaces situés en quelque sorte à l’avant-garde du capitalisme. Comme nous le rappelons dans notre livre, le « hack » désigne à l’origine une solution originale et élégante à un problème technique complexe. Il faut d’ailleurs relever que les hackers disposent d’un ensemble de mécanismes incitatifs qui leur permettent de communiquer, de documenter leur actions, de récompenser les meilleurs ou les plus audacieux.

Il y a chez les pirates du Web un côté « poil à gratter », un défi technique et économique qui incite fortement les grandes corporations à innover et contribue ainsi à limiter les effets de rente dans l’économie Internet. Par ailleurs, on sait que certains secteurs jouent avec les pirates, de la même façon que les souverains européens du XVIIe siècle les utilisaient pour se nuire mutuellement. La ligne de démarcation est parfois étroite, et on la franchit d’autant plus facilement, dans un sens ou dans l’autre, que le souverain ou le monopole en place vous encourage à le faire.

Au fond, plus que des lignes de démarcation entre ce qui appartient au territoire et ce qui ne lui appartient pas, entre ce qui est légal et illégal, ne devrait-on parler d’une zone grise ?

Sans aucun doute, en précisant que l’existence de cette zone grise, où l’organisation pirate va prendre son essor, est un signe de crise et de renouveau du capitalisme, puisqu’elle va de pair avec l’appropriation de nouveaux territoires (réels ou virtuels, macroscopiques ou microscopiques) et donc avec un renouvellement des flux et des échanges.

Les pirates contribuent à leur manière paradoxale à l’intégration de ces territoires. À la concurrence entre acteurs étatiques, ils ajoutent la leur ; en pointant par leurs rapines ou leurs discours les faiblesses de l’armature normative mise en place par les conquérants ou les empires, ils les forcent à renforcer leur dispositifs, à redéfinir leur souveraineté et à relégitimer leurs pratiques. L’organisation pirate apparaît donc in fine comme une force de transformation économique, un des moteurs de l’évolution du capitalisme. L’existence d’organisations pirates est l’une des raisons qui font que le capitalisme ne se reproduit jamais identique à lui-même.

Cette dynamique particulière du capitalisme interroge à double titre celle des acteurs « légaux », institutionnels ou privés. Tout d’abord il n’est peut-être pas inutile de revoir les modèles de croissance économique en y intégrant l’apport paradoxal et complexe des acteurs illégaux. Ensuite, il me semble que la nébuleuse pirate gagne à prendre place parmi les « modèles » intellectuels de la sociologie des organisations. Cela permettrait peut-être de lire avec plus de finesse les comportements et les stratégies des autres acteurs, ceux qui battent pavillon royal.

References

BOOKS
Online

More on paristech review

By the author

  • Des mers de Chine à Wikileaks: les invariances des organisations pirateson January 25th, 2011

www.paristechreview.com

This content is licensed under a Creative Commons Attribution 3.0 License
You are free to share, copy, distribute and transmit this content

Logo creative commons

5 quai Voltaire 75007 Paris, France - Email : contact@paristechreview.com / Landline : +33 1 44 50 32 89