L'échec du sommet de Copenhague a reporté sine die l'espoir d'un règlement politique international du réchauffement global. On a pointé les réticences des pays émergents et celles des Etats-Unis, sur un terrain où sont en jeu de puissants intérêts industriels. En Europe, le commissaire Semeta a vu repousser une proposition de taxe carbone, au motif que son impact économique serait incertain. Se pose donc une triple question. Où en est le débat théorique? Quelle forme prendront les prochaines avancées? Quels en seront les effets économiques?

Controverses et batailles d’idées
Disons-le d’emblée, ce débat est aujourd’hui particulièrement confus. Du fait de sa complexité technique, tout d’abord : il ne s’agit pas seulement d’une évolution de la fiscalité, mais d’un changement global de modèle de production. Cela bouscule aussi bien les habitudes des acteurs en place que les stratégies des nouveaux venus. Les effets en chaîne d’une telle évolution constituent un défi à l’imagination.

Mais l’opacité du débat tient aussi à la multiplicité et au caractère contradictoire des interventions, avec une forte présence des lobbies industriels et des ONG environnementalistes, et de subtils rapports de forces derrière chaque position politique.

Pour en donner une idée et en raisonnant à une échelle limitée, prenons l’exemple de la Californie. Sous l’impulsion du gouverneur Schwarzenegger, une loi ambitieuse a été passée en 2006, le Global Warming Solutions Act (dit aussi AB 32). Elle prévoit une réduction des émissions de gaz à effets de serre de 25% à l’horizon 2020 et de 80% en 2050. L’un des enjeux était le développement d’emplois « verts ». Ce choix a été contesté et à l’automne 2010 a été discutée la « proposition 23 », soutenue notamment par des compagnies pétrolières, qui aurait abouti pratiquement à la suppression de la loi. Pour convaincre les électeurs, les opposants à l’AB 32 affirmaient qu’elle ferait augmenter les prix de l’énergie et le chômage. Ceux qui militaient pour le maintien de la loi rappelaient que sur les cinq dernières années, les emplois verts ont crû dix fois plus vite en Californie que dans le reste des États-Unis : le secteur des technologies vertes a attiré 9 milliards de dollars de capital-risque et créé des dizaines de nouvelles entreprises.

Les électeurs ont voté massivement pour le maintien de la législation. Fin de l’histoire? Non. Car la campagne en faveur du maintien de la loi a été financée par les hedge funds… qui espèrent gagner beaucoup d’argent dans l’économie verte et se préoccupent assez peu de l’impact de l’AB32 sur les États industriels et miniers du reste des États-Unis ou du Mexique. On a donc, au total, une législation progressiste qui se réfère au salut de la planète, mais s’inquiète moins des dégâts collatéraux qu’elle pourrait produire chez les voisins. Et, dans chaque camp, des acteurs qui invoquent l’intérêt général, mais n’oublient pas pour autant leur propre intérêt.

Dans ces conditions, il peut être utile de savoir ce qu’en pense la communauté des économistes. Dans une étude menée par Robert Whaples auprès des membres de l’American Economic Association titulaires d’un PhD, 65% considéraient que « les États-Unis devraient augmenter les taxes sur l’énergie ». En 2007, le journaliste Phil Izzo a demandé à des économistes d’entreprise quelle était la meilleure manière d’encourager le développement d’énergies alternatives. 54% ont choisi des taxes augmentant le coût des combustibles fossiles.

Le Pigou Club
Le principe de ces taxes a été formulé par l’économiste anglais Arthur Pigou dès 1920 : il s’agit d’internaliser le coût social des activités économiques. En termes néoclassiques, on dirait qu’il s’agit d’intégrer au marché les « externalités négatives », c’est-à-dire le coût supporté par la collectivité. Une définition plus opérationnelle a été donnée récemment par le CEO d’Exxon Mobil, Rex Tillerson : il s’agit de refléter le coût du carbone dans toutes les décisions économiques, des investissements réalisés par les entreprises aux choix des consommateurs.

Les promoteurs d’une taxe pigouvienne sur les activités productrices de carbone sont nombreux. Greg Mankiw, professeur à Harvard, est même à l’origine d’un « Pigou Club » qui compte parmi ses membres des économistes comme Gary Becker, Paul Krugman, Alan Greenspan, Nouriel Roubini ou Joseph Stiglitz, et des journalistes influents comme Tom Friedmann ou Charles Krauthammer. Notons le caractère transpartisan de ce mouvement : Krugman est démocrate, Mankiw a présidé le comité des conseillers économiques de George W. Bush.

Les arguments invoqués ne se limitent pas à l’ambition de sauver la planète. Rex Tillerson invoque la sécurité énergétique. Kenneth Rogoff, ancien chef économiste du FMI, pointait dès 2006 la possibilité pour les États-Unis de réduire leurs déficits commerciaux. Gilbert Metcalf (Tufts University) a montré que les revenus tirés d’une taxe carbone pourraient être utilisés pour réduire les charges sociales et donc le coût du travail, tout en laissant inchangé le niveau de prélèvements.

Si au sein de la communauté économique s’élèvent des voix plus critiques, c’est moins pour les effets négatifs de la fiscalité carbone sur l’activité que pour la modestie de ses effets sur la consommation de combustibles fossiles. Dans un article récent, Lucas Davis (University of California, Berkeley) et Kilian Lutz (University of Michigan, Ann Arbor) rappellent la capacité des consommateurs à s’adapter à l’évolution des prix. Comment mettre en œuvre une incitation efficace sans créer l’équivalent d’un choc pétrolier ? C’est l’un des enjeux de la recherche aujourd’hui.

Taxes ou permis ?
Un deuxième débat concerne les outils à mettre en place : taxes, permis d’émission, élévation des normes réglementaires ? La controverse « taxe ou permis » dure depuis près de trente ans, et un consensus a fini par s’établir sur les conditions théoriques dans lesquelles il est préférable de réguler la pollution par les prix (la taxe) ou par les quantités (les permis).

Les permis, ce sont les systèmes de « cap and trade », où les émissions sont plafonnées à un certain niveau, au-delà duquel les entreprises émettrices sont obligées d’acheter des quotas aux autres entreprises. Le principe est de s’en remettre à la régulation du marché pour les encourager à investir dans des technologies propres. Le système a été critiqué par les associations environnementalistes, mais aussi par des experts comme Jeffrey Sachs (Columbia University), pour les distorsions qu’il occasionne : manipulations des cours, octroi gratuit de quotas dans un contexte de crise économique, manque de transparence, rentes offertes aux industries polluantes. Mais rares sont les chercheurs à avoir développé ces arguments. Et l’exemple de l’Union européenne, où existe depuis 2005 un marché des permis pour les industries lourdes et le secteur électrique, tendrait plutôt à les invalider.

Taxes, permis ou normes semblent en fait plus ou moins appropriés en fonction des secteurs. Une politique environnementale conséquente les combinera en fonction de leur efficacité et de la complexité de leur mise en œuvre. Comme le note Alain Grandjean, ancien chercheur au laboratoire d’économétrie de l’École Polytechnique et fondateur du cabinet Carbone 4, « une taxe sur le C02 serait préférable pour les secteurs d’émission diffus, dans lesquels la mise en œuvre des permis serait probablement inefficace parce que lourde en coûts de gestion ».

Le rapport sur l’économie du changement climatique rédigé en 2006 par l’économiste Nicholas Stern propose une synthèse des travaux théoriques et empiriques. Pour les secteurs les plus polluants, la technique européenne du « cap and trade » semble la plus appropriée. L’enjeu est alors de développer les bourses déjà instituées et de mettre en place des passerelles. Le système européen des permis serait la première pièce d’un marché mondial du CO2. Ensuite, le rapport préconise l’usage combiné des taxes et des normes pour réguler les émissions des autres secteurs. Plus récemment et en s’inspirant du modèle européen, Jeffrey Sachs proposait d’ajouter à cette panoplie des « feed-in tariffs », c’est-à-dire des subventions aux sources d’énergie à faible émissions de carbone.

Sachs a pour principal souci le réalisme, à l’heure où la crise financière a fragilisé les grandes économies. Si un consensus semble en bonne voie dans la communauté économique, on peut en effet se poser la question de la volonté politique.

Utopie économique, outil stratégique ?
La tentation existe de s’en remettre à la pression du marché : après tout, les prix de l’énergie ne sont-ils pas voués à augmenter ? Alain Grandjean s’inscrit en contre, évoquant le développement des gaz non conventionnels qui a contribué récemment à faire baisser les prix du gaz. « En donnant à nouveau l’espoir d’accéder à une énergie abondante et moins carbonée que le charbon, ces gaz pourraient aggraver le problème : si l’on exploite plus de gisements de gaz, cela ne nous empêche pas de brûler du charbon aujourd’hui et encore moins demain. Et la baisse actuelle des prix du gaz fait perdre en compétitivité les énergies décarbonées (nucléaire, hydraulique, éolien et solaire). Il faut le réaffirmer avec force : la régulation climatique passe par des mesures de politique publique ».

Mais comment et à quel rythme ? Si des marchés du carbone se développent dans le monde, tous les pays n’en sont pas au même stade. Chercheur à la chaire Économie du climat de l’Université Paris-Dauphine, Boris Solier note ainsi qu’aux États-Unis, l’hypothèse d’un marché fédéral qui semblait probable il y a quelques mois est aujourd’hui plus incertaine. En Australie, pays dominé par l’industrie minière mais désormais très sensible aux questions environnementales, le projet législatif n’a pas encore abouti, mais il n’est pas interrompu. À l’inverse, la Nouvelle-Zélande a déjà mis en place un marché de permis.

La Chine réfléchit désormais à une taxe carbone dès 2012, pour réduire sa dépendance au charbon, alléger les pressions internationales et surtout anticiper un renforcement des normes chez ses partenaires commerciaux. Elle n’a pas tort : la fiscalité carbone est aussi un instrument discret de reconstruction des barrières commerciales. C’est ce que pointe un article récent de Ben Lockwood (Warwick University) et John Whalley (Western Ontario University). Mais l’objectif de la Chine est aussi de monter en gamme sur le plan industriel et à cet égard sa stratégie rejoint celle de l’Europe : bien positionner son industrie et accélérer des évolutions en cours.

Car l’enjeu est aussi d’attirer les investisseurs, comme on a pu le constater en août dernier lorsque le Sénat américain a bloqué une législation de « cap and trade » au niveau fédéral. Kevin Parker, de la Deutsche Bank, expliquait alors que la conséquence de cette décision serait de détourner des États-Unis, pays jugé « risqué », 6 à 7 milliards de dollars d’investissements verts, au profit de la Chine et de l’Europe de l’Ouest.

La fiscalité carbone apparaît donc moins désormais comme une utopie économique que comme un outil stratégique. Quelles que soient les formes qu’elle prendra, elle aura des conséquences profondes et structurantes sur le tissu économique mondial.

Business not as usual
On peut repérer d’abord le développement d’activités nouvelles. C’est aujourd’hui un enjeu de recherche et d’innovation : comme le note Denis Clodic, titulaire de la chaire Captage, transport et stockage du CO2 de l’École des Ponts ParisTech, « ces activités se placent en pole position des recours technologiques pouvant assurer une complémentarité avec les actions en faveur de la maîtrise de l’énergie ». Un rapport de l’institut Pike Research suggère que ces activités formeront un vrai marché d’ici dix ans, même si les défis sont nombreux : incertitude sur le coût des technologies et les prix du carbone, absence d’un réseau de pipe-lines pour transporter le CO2.

Deuxième effet, le rééquilibrage du mix énergétique et l’impact sur les producteurs, avec une pression à l’innovation. Franck Carré, titulaire de la chaire Énergies durables à l’École Polytechnique, note ainsi que le thème du changement climatique a provoqué un regain d’intérêt pour l’énergie nucléaire. Celle-ci contribuera durablement au mix énergétique global, mais les systèmes nucléaires capables d’assurer un développement durable demandent encore un effort de recherche et d’innovation.

Troisième effet, l’impact sur les autres activités industrielles. Évoquant le marché européen des quotas de CO2, Boris Solier explique que le prix du carbone influence deux types de décisions. À très court terme, il agit sur les décisions de gestion des installations existantes en favorisant par exemple la production d’électricité à partir des turbines à gaz plutôt que des centrales à charbon (le charbon émettant plus de CO2 que le gaz à contenu énergétique équivalent) ou en incitant les producteurs à substituer un peu de charbon par de la biomasse. À plus long terme, le prix du carbone influence aussi les décisions d’investissement, quand les industriels ont une bonne visibilité sur les règles de fonctionnement du marché, comme c’est le cas en Europe.

Quatrième effet, le développement de services spécifiques, comme ceux liés à la comptabilité carbone. Avant même la mise en œuvre de taxes carbones, la pression réglementaire (étiquetage carbone) va contraindre nombre d’entreprises à mesurer leurs émissions. Les secteurs les plus concernés sont l’énergie, l’industrie lourde, la grande distribution et les transports. Les entreprises peuvent réaliser un bilan carbone ou recourir à un logiciel de comptabilité carbone. C’est un marché encore modeste (380 millions de dollars dans le monde en 2009 d’après Pike Research) mais les perspectives de croissance sont prometteuses.

Ce ne sont là que des pistes d’évolution. Ce qu’il faut retenir, c’est que si les perspectives politiques semblent s’être assombries pour les politiques de lutte contre le réchauffement global, on peut néanmoins prévoir une montée en puissance de la fiscalité carbone. Les stratégies économiques des acteurs les plus avancés (pays, secteurs, entreprises) et les normes qu’ils seront capables de mettre en place sur leurs marchés intérieurs pour défendre leurs positions joueront un rôle tout aussi structurant qu’un accord international aujourd’hui improbable.

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