Climat, énergie et sécurité: résilience en période d’incertitude

Photo Carol Dumaine / Ancien directeur adjoint de l'Energie et de la Sécurité Environnementale au Ministère de l'Energie des Etats-Unis / November 29th, 2010

Les difficultés d'approvisionnement en énergie et les aléas climatiques soulèvent des questions et présentent des risques en termes de sécurité nationale, risques qui sont aujourd'hui mal formulés et mal compris. Cet article, adapté d'une présentation de Carol Dumaine au 8ème Forum International de la sécurité de Genève, met en lumière ces points délicats et prône la mise en place d'une structure commune sur les enjeux liés à la sécurité, qui permette de mieux faire face aux changements en marche à l'échelle mondiale.

Plongés dans une situation ou un environnement familiers, nous reconnaissons souvent des éléments auxquels nous avons déjà été confrontés de nombreuses fois dans des circonstances similaires. Sans qu’on nous les communique, nous connaissons les règles qui s’appliquent parce que nous avons déjà été dans cette situation et nous pensons savoir ce qu’il va se passer ensuite. Mais que se passe-t-il lorsque nous sommes placés dans un environnement inconnu ? Nous ne reconnaissons rien. Nous ne savons pas quelles sont les règles. Parce que nous ne savons pas comment il faut agir, nous n’agissons pas, ou nous décidons d’actions qui augmentent le risque qui pèse sur nous. Et malheureusement, les conséquences peuvent être catastrophiques.

Le 26 décembre 2004 au matin, juste avant le déclenchement du tsunami en Asie, plusieurs photographies montrent, en Thaïlande et ailleurs, des vacanciers qui, intrigués par le retrait de l’océan et n’en comprenant pas la raison, s’avançaient sur le sable pour tenter de comprendre de quoi il s’agissait. Ils n’avaient aucune idée de ce que laissait présager ce retrait. Ils n’ont pas reconnu les indices. Il était trop tard lorsqu’ils ont identifié le danger qui les menaçait.

Aujourd’hui, conscients d’être sur une planète en danger, nous vivons de la même manière une période précédant des évènements tragiques, pendant laquelle peuvent être observés ça et là les indications d’un changement. Comme les vacanciers, beaucoup d’entre nous ne sont pas attentifs au danger. Un fossé conceptuel nous empêche de comprendre pleinement les vagues de changement systémiques qui, comme les failles sismiques souterraines, s’activent à notre insu juste sous nos pieds. Ce fossé fait que beaucoup d’entre nous ne réalisent pas que notre futur nécessite une attention immédiate et des actions en conséquence. Mettre nos concepts à jour est une première étape. Si nous regardons le monde à travers un prisme dépassé, nos décisions seront mauvaises, et si nous n’adaptons pas notre prisme à notre nouvel environnement, elles continueront de l’être. Et auront des conséquences en cascade que nous ne sommes pas préparés à affronter. Comme le disait Louis Pasteur, « la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés ». Un monde où existe beaucoup d’interdépendance rend les surprises inévitables et nécessite des esprits bien préparés.

Révéler les brûlants secrets de la nature
Il y a des années, en tant que spécialiste des questions classiques de sécurité nationale travaillant dans un environnement plutôt fermé – la CIA, ndlr-, je me concentrais sur une partie assez restreinte d’un problème plus large. J’ai fini par réaliser qu’au XXIème siècle beaucoup des secrets nécessitant notre attention de la manière la plus urgente ne sont pas classifiés ou même sensibles. Ce sont pourtant des informations qui affectent la sécurité de tous les pays. Ces « secrets », comme ceux qui présidèrent à l’avènement de la science et des Lumières au XVIIIème siècle, sont les secrets de la nature. Il est impossible de les voler, mais il est nécessaire de les découvrir. Mettre à jour et comprendre certains de ces secrets les plus pressants – et agir en fonction – nécessitera d’agir avec beaucoup d’ouverture d’esprit.

Les secrets dont nous parlons aujourd’hui sont aussi sérieux, si ce n’est plus, que la menace d’une apocalypse nucléaire pendant la guerre froide. Avoir accès aux secrets de la planète permettrait de comprendre aussi tôt que possible quel impacts auraient sur notre sécurité collective un changement plus brutal qu’anticipé du climat, une incidence plus importante de maladies infectieuses en mutation, la perte d’espaces habitables et d’espèces animales, une surface disponible réduite de terres arables, ou encore la pénurie d’eau potable qui menace.

Ces secrets se mêlent en outre à un mélange particulièrement dangereux de problématiques classiques de sécurité : guerre des ressources, violences urbaines, prolifération, et faillite des Etats. Pas un seul expert, agence ou gouvernement ne peut comprendre, et encore moins résoudre, les problèmes de sécurité qui mijotent dans ce mélange volatil, impliquant des systèmes complexes. Ces questions urgentes affectent la sécurité de chaque pays et de chaque personne. Ils impliquent de comprendre les interconnections entre les systèmes physiques, biologiques, économiques, environnementaux et sociaux qui constituent notre monde.

Récemment, j’ai travaillé avec des partenaires internationaux, gouvernementaux et non-gouvernementaux, à la création d’une base de renseignements stratégiques non classifiés, un système permettant d’anticiper et d’alerter, sur les questions d’énergie et d’environnement. Ce type d’initiative est destiné à améliorer nos capacités d’anticipation, pas seulement des menaces, mais aussi des opportunités et d’éventuelles conséquences inattendues. Dans notre approche, l’énergie et l’environnement sont considérés comme un tout et non deux sujets distincts. Ces défis combinés engendrent en effet des risques pour notre sécurité collective qui restent, à quelques exceptions près, mal formulés et mal compris.

Sécurité : le besoin d’un nouveau paradigme
Il est ressorti clairement de notre travail que ces défis mondiaux, non-conventionnels, nécessitent que nous redéfinissions nos concepts dans le champ de la sécurité, de manière à développer cette base de renseignements stratégique. Ces concepts de sécurité nouveaux s’attacheraient à mieux comprendre nos vulnérabilités, les points critiques et les méthodes permettant d’augmenter la résilience des systèmes dont notre civilisation – et nos vies – dépendent. Les défis mêlés de la demande énergétique, de l’augmentation de la population, des pénuries d’eau et de nourriture, du changement climatique, de la perte de biodiversité et de l’interdépendance économique représentent l’équivalent d’un véritable tsunami pour notre monde. Ces défis sont non conventionnels au sens ou ils se situent à une échelle et à un niveau de complexité jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. Comprendre ces phénomènes et prendre des mesures fortes implique d’aller au-delà de notre approche actuelle des problèmes de sécurité.

Les réalités de l’évolution démographique font partie des défis d’ordre systémiques auxquels nous faisons face : il y a déjà quatre fois plus de personne sur la planète qu’il y a seulement un siècle, et ce nombre devrait augmenter de 35 % – c’est-à-dire de 2,4 milliards – dans les 40 prochaines années. Cette croissance se fera majoritairement dans les pays en développement. Conséquence directe, la consommation mondiale en énergie devrait augmenter de 60 % dans le même temps. Le recours continu aux énergies fossiles pendant cette période risque fort de bousculer toute une série de mécanismes critiques et d’amplifier le changement climatique, l’acidification des océans et la perte de biodiversité.

En outre, certains rapports indiquent que l’activité humaine dans le monde entraîne la destruction d’habitats naturels et l’extinction d’espèces animales à un rythme jamais atteint depuis des millions d’années. Un consensus scientifique fort nous conduit également à accepter l’idée que le climat terrestre va connaître une augmentation significative de la température, et ce même si nous parvenons à réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre. Et si les tendances actuelles sur ce front se poursuivent pendant plusieurs décennies, les températures à l’échelle du globe pourraient augmenter de 3 à 5 degrés, et ce quels que soit les accords qui pourraient être passés dans le futur pour stabiliser les concentrations atmosphériques. Ces seules données placent notre civilisation – et nous en tant qu’individus –à un carrefour ; nous devons non seulement savoir où nous en sommes, mais également où nous mènera la route que nous choisirons de prendre.

Les interactions entre ces systèmes – où une petite perturbation dans un système vital mène à la catastrophe dans un autre – engendrent des risques sérieux sur notre sécurité collective. Ces systèmes complexes et très interconnectés sont imprévisibles et ont un fort potentiel pour des changements plus rapide que prévus. Le rythme de la fonte des glaces dans l’Arctique, par exemple, excède déjà les projections les plus pessimistes du quatrième rapport d’évaluation réalisé en avril 2007 par le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC). Les systèmes climatiques mondiaux tendent à être non-linéaires, c’est-à-dire que les changements, lorsqu’ils interviennent, ont souvent lieu de manière assez brutale, avec des impacts inégaux sur les différentes régions.

Une approche multidisciplinaire et collégiale de la sécurité collective
Notre travail montre qu’au XXIème siècle la sécurité à l’échelle planétaire dépendra étroitement des progrès de la science. Communiquer sur les découvertes scientifiques – et sur leurs conséquences potentielles quant à notre capacité à faire face au changement climatique – sera critique pour notre sécurité collective. L’un des points sur lesquels nous devons nous pencher est la nature même de la connaissance ; nous devons par exemple réfléchir à la manière dont des disciplines traditionnellement cloisonnées peuvent être recombinées pour une meilleure expertise, et voir comment nous pouvons agir plus rapidement sur la base de ces connaissances. L’expertise dans un domaine, prise isolément, nous laisse démunis, tout comme le sont les animaux dont l’habitat est détruit pour les besoins du développement. Améliorer notre connaissance des écosystèmes peut nous permettre de mieux comprendre comment les recombiner au sein de réseaux multiples et robustes, améliorant la connaissance à l’échelle mondiale en même temps que nos capacités d’adaptation. Nous avons avancé sur un point : nous avons conçu un prototype de protocole pour la vulnérabilité environnementale et énergétique. Notre travail sur cette question montre que la nature des questions sécuritaires auxquelles nous faisons face va encourager l’utilisation combinée de la science, des compétences en sécurité et en renseignement pour l’avènement d’un système d’information et de prospection ouvert et mondial.

Il ressort également de cette expérience que pour traiter de tels risques systémiques, nous devons élargir notre vision de la sécurité nationale au profit d’un concept de sécurité collective, engageant chacun d’entre nous. Nous vivons dans un monde où chaque action ou défaut d’action, même à petite échelle, peut avoir des conséquences disproportionnées sur le système global. Dans ce monde, et de plus en plus, parler de sécurité pour un groupe de personnes n’a pas de sens : la sécurité est globale sinon rien. Il s’agit aussi d’un monde où la prime à l’action collective n’a jamais été aussi forte.

Malheureusement, le fossé entre les compétences de nos institutions stratégiques de sécurité, nées au XXème siècle, et les réalités sécuritaires du XXIème siècle s’élargit toujours. Il est plus important que jamais d’identifier les signaux d’alerte qui nous mettent en garde contre des dangers imminents. Mais historiquement, la plupart de nos institutions de sécurité ont montré une profonde incapacité à s’adapter à temps aux nouvelles menaces de sécurité. L’adaptation, lorsqu’elle a lieu, consiste typiquement à réagir aux catastrophe après qu’elles se sont produites – c’est l’écueil classique qui consiste à toujours se préparer à la dernière guerre qu’on a connue.

Creér un « écosystème de prévoyance »
Notre travail montre que les organisations gouvernementales et non gouvernementales ne peuvent faire face seules à ces défis, qui concernent l’ensemble du monde. Dans cet environnement volatil, la nature des acteurs concernés a changé en même temps que les sujets de préoccupation. Aujourd’hui les défis de sécurité auxquels nous faisons face ne peuvent être traités sans améliorer les capacités de l’ensemble de la société à répondre à ces défis. La sécurité collective requiert l’émergence d’une responsabilité collective. Comme l’a montré la réaction à l’épidémie de grippe A, nous devons favoriser une collaboration ouverte, qui repose sur un rôle beaucoup plus actif de l’ensemble de la société. Et si l’implication de tout le monde est souhaitée, il est difficilement concevable de garder secrètes les informations que nous possédons.

Que pouvons-nous faire pour relever ce défi ? Notre travail s’est focalisé sur le besoin d’un système de prévoyance commun ou « écosystème de la connaissance » qui réunit l’expertise, l’information non spécialisée et les idées neuves. Une citation célèbre d’Albert Einstein dit : « Nous ne pouvons pas résoudre nos problèmes avec la méthode même de pensée qui les a définis ». Au XXIème siècle, nous avons besoin d’un effort concerté pour développer des capacités de réflexion globale, reposant sur un réseau d’esprits préparés à faire face à ces défis, grâce à un nouveau mode de pensée.

Heureusement, nous vivons dans une époque où des moyens existent pour travailler rapidement de manière transversale. L’évolution des pionniers de l’intelligence et de l’apprentissage collectifs, comme eBay ou Wikipedia, de même que l’adoption par les multinationales de modèles « d’innovation ouverte », donne des pistes pour le futur. La production collaborative et la « science du citoyen » sont d’autres champs riches en enseignement pour l’avenir : de l’étude des populations d’oiseaux à l’état des récifs coralliens, les projets scientifiques citoyens sur le web suivent l’état de santé des espèces autochtones et mesurent l’avancée des espèces invasives. Les jeux de rôle alternatifs semblent également prometteurs pour sensibiliser aux impacts potentiels du changement climatique, et à la raréfaction des ressources en nourriture, en eaux et en énergie à l’échelle locale, régionale et planétaire. Le jeu « World Without Oil » ( « Un monde sans pétrole ») en est un des premiers exemples.

Ces dernières années, j’ai eu la chance de collaborer avec des individus et des institutions du monde entier sur les questions de sécurité environnementale et énergétique. Nous avons avant tout fait en sorte de créer des liens qui seront à l’avenir essentiels pour développer l’intelligence collective et la capacité prévisionnelle dont nous avons besoin. Nous comparons cette initiative à la construction d’un « écosystème », qui a pour but de mettre en contact les talents et les points de vue capables d’affronter ces défis planétaires. Nous expérimentons cette approche avec des réseaux plus modestes, en développement, centrés sur des sujets spécifiques, qui se lieront peu à peu avec d’autres réseaux, formant ainsi un large écosystème grâce à une approche « par la base ». Par exemple, cette communauté a monté des projets qui étudient les différentes manières d’informer les dirigeants sur les risques de changements climatiques brutaux et les impacts de ces changements sur les infrastructures énergétiques existantes et à venir. Nos développons une plate-forme en ligne qui doit permettre l’élaboration collective de scenarios prospectifs, d’outils d’analyses concernant la sécurité énergétique et environnementale et leur évaluation.

Stimuler la créativité grâce à une équipe multinationale, multidisciplinaire et multifonctionnelle

Notre approche embrasse l’idée que la plupart des expertises, des talents et des idées innovantes dont nous aurons besoins viendront de l’extérieur de nos organisations respectives. Nos partenaires internationaux acceptent l’idée que ce système, comme un jardin, doit être cultivé avec soin sur la durée. Le secret le plus précieux concerne la manière de cultiver la créativité et de récolter les fruits de l’intelligence collective. Les valeurs et les normes des organisations traditionnelles ne nous seront d’aucune utilité pour atteindre cet objectif.

Nous devons tous contribuer à la création de réseaux supra-institutionnels traitant la question de la sécurité environnementale et énergétique. Une équipe multinationale, multidisciplinaire et multifonctionnelle est essentielle pour le développement d’un système de connaissance nous aidant à explorer les chemins de notre sécurité et de notre responsabilité collective. Il est absolument critique que nous exploitions chaque possibilité pour renforcer notre capacité à faire face au tsunami en puissance que représente le changement climatique.

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A propos de la direction Sécurité énergétique et environnementale
Le bureau du Renseignement du Département de l’Energie américain a créé la direction Sécurité énergétique et environnementale avec pour objectif de développer une force de renseignement stratégique et de prospective – une force opérationnelle construite à partir de travaux et de réseaux internationaux, non classifiés et collaboratifs. Plus spécifiquement, cette direction est chargée d’examiner les questions et les risques relatifs à la sécurité nationale, par nature non linéaires et imperméables aux méthodes d’analyse et de prévision actuelles.

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  • Climat, énergie et sécurité: résilience en période d’incertitudeon November 29th, 2010

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