Si la communauté scientifique est toujours divisée sur les causes du réchauffement climatique (même si, selon les sondages, pour 11 climatologues sur 12, les énergies fossiles sont bien les principales responsables), pour les non-initiés, la série de températures records, d'inondations et autres épisodes météorologiques extrêmes de 2010 a tranché le débat: la question n'est plus de savoir si le climat est en train de changer mais quel sera le prochain épisode.

L’été dernier, la Russie a connu ce que le responsable de l’institut météorologique du pays a qualifié de pire canicule qu’ait connu le pays depuis un millénaire. Les températures à Moscou ont atteint 37,8 degrés, un record absolu, et se sont maintenues à ce niveau pendant des semaines ; les fumées des incendies ont causé la mort de près de 300 personnes par jour. Les récoltes de blé du pays ont été sérieusement compromises par la sécheresse, et le président Dmitri Medvedev a suspendu les exportations de céréales, faisant grimper leurs cours en flèche sur les marchés mondiaux. Dans l’hémisphère sud, le Pakistan a reçu 30 cm d’eau en seulement 36 heures de mousson, qui ont provoqué la mort de plus de 1200 personnes et laissé 20 millions de sans-abris.

Les climatologues mettent en garde contre les conclusions qui peuvent être tirées d’un été mouvementé. Ils rappellent que la météo évolue d’un jour sur l’autre mais aussi d’année en année et à l’échelle de plusieurs années. Mais si le ciel capricieux de cet été devient effectivement la norme, l’évolution vers des conditions météorologiques extrêmes se fait de manière beaucoup plus rapide que beaucoup de modèles ne l’avaient prédit. « Ça arrive beaucoup plus vite et beaucoup plus fort que nos modélisations ne le laissaient présager, » explique Grigory Nikulin, de l’Institut météorologique et hydrologique de Suède à Norrkoping.

Jusqu’où cela ira-t-il? Que deviendront les sociétés humaines si la météo devient de plus en plus extrême – un temps paradoxalement à la fois plus chaud et plus froid, plus humide et plus sec que ce que nous n’ayons jamais connu.

Les pieds dans l’eau
Lorsque nous pensons à des conditions météorologiques extrêmes, nous nous projetons presque toujours dans le futur – comme dans le monde désertique de « Mad Max » ou dans le Los Angeles sous les eaux de « Blade Runner ».

Les experts disent qu’il y a toujours eu des épisodes isolés de temps extrême – et que ces événements se reproduisent plus souvent aujourd’hui, avec leur tribut de plus en plus lourd en vies humaines et en dégâts matériels.

D’après une étude de la Banque centrale européenne sur le climat, le nombre d’épisodes météorologiques extrêmes a presque doublé au cours des vingt dernières années. L’année dernière, l’Organisation mondiale de la santé estimait que ces changements météorologiques étaient responsables de la mort d’environ 150 000 personnes chaque année. Il s’agit pour la plupart d’enfants et de personnes âgées vivant dans les pays les plus pauvres de la planète, qui sont proportionnellement beaucoup plus affectés par les inondations et la recrudescence du paludisme, dus au temps chaud et humide qu’affectionnent les moustiques. La mortalité liée au climat n’est cependant pas l’apanage des pays les plus pauvres : en 2003 par exemple, la vague de canicule en Europe a tué entre 30 000 et 70 000 personnes, suivant les estimations.

A court terme, les scientifiques ne savent pas vraiment à quel point la météo pourrait se détériorer. Il est difficile, disent-ils, de faire une quelconque prédiction pour l’été prochain, sans parler de la prochaine décennie ou de la suivante.

A plus long terme cependant, la tendance qui se dessine de plus en plus clairement semble être celles de températures plus hautes et de précipitations plus fortes. « Si le réchauffement climatique se poursuit, nous aurons des conditions météo de plus en plus instables et de plus en plus extrêmes », assure Grigory Nikulin.

« A une échelle de temps plus longue, pour 2050 et davantage encore pour la fin de ce siècle, si l’on en croit nos simulations, nous devrions connaître des changements extrêmes », acquiesce Serge Planton, directeur de l’équipe de recherche sur le climat de Météo-France. Il explique que les modèles prédisent des vagues de chaleur plus longues et plus intenses partout en Europe, et davantage de précipitations hivernales dans les hautes et moyennes latitudes en hiver.

Beaucoup de climatologues pensent que les conditions en mer se dégraderont également sur le long terme. En utilisant les résultats obtenus avec huit modélisations climatiques différentes, les scientifiques de l’Administration océanique et atmosphérique américaine ont récemment prédit (voir Science, numéro du 22 janvier 2010) que le nombre total de tempêtes dans l’Atlantique diminuerait d’ici à la fin du siècle, mais que le nombre d’ouragans de catégorie 4 et 5, très forts, doublerait.

Quant au court terme, seuls les économistes osent se risquer à des prédictions là où les climatologues préfèrent rester très prudents. Certains se hasardent à prévoir quelles conséquences économiques auraient ces changements climatiques. Nick Robins, analyste chez HSBC, estimait par exemple dans un travail de recherche récent que les épisodes météorologiques extrêmes et les hautes températures pouvaient compromettre jusqu’à 8,7 % des récoltes de céréales d’ici à 2020. Etant donné l’augmentation de la population, les prévisions de Nick Robins se traduiraient par une chute de 11,9 à 16,7 % de la production céréalière par habitant.

Une note de travail de la Banque centrale européenne estimait en 2009 que les épisodes météorologiques extrêmes – que les analystes définissent comme affectant au moins 100 000 personnes, générant des coûts d’au moins 1 milliard de dollars (à la valeur de l’an 2000), tuant au moins 1 000 personnes ou provoquant des dégâts économiques majeurs – pouvaient coûter, suivant les pays, de 0,23 à 1,1 % de PIB aux économies concernées.

Fermer les écoutilles
La réticence professionnelle des scientifiques à se prononcer ne veut pas dire qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Patrick Lagadec, spécialiste de la gestion de crise et directeur de recherche au laboratoire d’économie de l’école Polytechnique, met en garde ceux qui se rassurent avec l’idée qu’il s’agit de projections à long terme.

« Toutes les discussions autour du réchauffement climatique sont centrées sur ce qui se passera au siècle prochain si un réel réchauffement se produit, » explique-t-il. « Mon avis est qu’il n’est nul besoin d’attendre que le niveau de la mer soit monté d’un mètre [pour en subir les conséquences]. Il peut suffire d’une vague qui balaye la côte, ou d’une vague de chaleur qui cause une défaillance dans le système de refroidissement d’une centrale nucléaire, pour causer une catastrophe majeure. »

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui relève précisément de ces catastrophes pouvant se produire à court terme, selon Patrick Lagadec. Ces évènements à fort impact n’auraient que de faibles probabilités de se produire ? « Bêtises, répond-il. Les probabilités sont fortes, et les conséquences très graves. »

Malheureusement, même les scientifiques semblent peu enclins à réfléchir à ces menaces de court terme, selon le chercheur. Beaucoup préfèrent regarder la pente doucement ascendante d’une courbe de température plutôt qu’étudier les caprices d’une météo lunatique, qui nous mettent face au peu de contrôle que nous avons sur les évènements.

Alors que de nombreuses institutions et ONG ont poussé les pays à renforcer leurs capacités à encaisser les chocs liés aux catastrophes naturelles, en particulier à travers des systèmes d’assurance, Patrick Lagadec pense que le plus important est d’apprendre comment réagir lorsqu’une catastrophe se produit. Il explique que les gouvernements ont toujours tendance à se préparer aux crises qui ont déjà eu lieu – ils dressent une ligne Maginot imaginaire, partant du principe que la prochaine catastrophe sera similaire à la précédente –, alors même que le prochain défi auquel ils seront confrontés sera probablement complètement différent.

Etre lucide face aux évènements est fondamental. « Si vous pensez avec des œillères, vous vous allez droit dans le mur sur le terrain », explique Lagadec. Il explique par exemple que le désastre de Katrina était davantage lié à la réaction de l’administration Bush qu’à l’ouragan en lui-même.

Ses recommandations pour les agences gouvernementales ? « Au lieu d’essayer de se munir d’instruments pour éviter les surprises, ils devraient se préparer à des surprises – s’entraîner à faire face à l’inconnu. »

Pour le pire… et pour le pire
L’humanité peut-elle s’adapter ?

Si aucune société n’a jamais été confrontée à la nécessité de ralentir ou d’inverser un changement climatique à l’échelle planétaire, certaines ont dû faire face dans le passé à des changements brutaux. Deux cas fréquemment cités sont les communautés nordiques d’Islande et du Groenland, qui ont toutes deux été confrontées à des situations de stress écologique considérable.

Les Islandais étaient des gens avisés. Quelques décennies après leur arrivée dans le pays au IXème siècle, ils réalisèrent que le sol volcanique, une couche très superficielle, était dégradé par la surexploitation des pâtures de cochons, de chèvres et de moutons. Pour survivre, ils apprirent à évaluer combien de moutons un pâturage pouvait supporter et, à partir du XIIème siècle, toute personne qui plaçait un trop grand nombre de ses bêtes sur les pâturages communs recevait une amende. Ils apprirent aussi à pêcher. Les frimas de la mini période glaciaire, au XVème siècle, les firent souffrir. Mais ils survécurent.

Les habitants du nord du Groenland, de leur côté, avaient abattu trop d’arbres et élevé trop de bétail, dégradant les sols. Lorsque la période glaciaire arriva et que les températures descendirent, les Inuits, peuple ancestral de la région, s’adaptèrent à ce nouvel environnement plus rude, mais les colons nordiques périrent. C’est du moins ce que l’Histoire a retenu. Si l’on en croit une étude récente d’un groupe de chercheurs parmi lesquels Andrew Dugmore, professeur de géographie à l’université d’Edimbourg, la réalité est plus complexe – et soulève davantage de questions – pour quelqu’un qui chercherait une simple variation de « La cigale et la fourmi »:
“Les peuplades nordiques du Groenland ne périrent pas parce qu’elles refusaient bêtement de s’adapter aux conditions de l’Arctique ou à cause de choix économiques irrationnels. La vraie leçon à tirer de leur histoire est beaucoup plus large et plus effrayante dans le contexte actuel. Il est possible de s’adapter avec ingéniosité à un nouvel environnement, de développer pendant des siècles une capacité à s’organiser en communauté, en préservant avec sagesse les ressources pour le bien commun, en tirant des leçons de l’expérience et en maintenant des standards et des règles de vie durables à l’échelle de plusieurs siècles… Tout en étant frappé par un déclin final brutal et une extinction”. (“Norse Greenland settlement and limits to adaptation”, Andrew Dugmore, in “Adapting to Climate Change: Thresholds, Values, Governance”, Cambridge University Press, 2009)

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