L'explosion de la plate-forme Deepwater Horizon a porté un coup puissant à BP. Menacée dans son intégrité et sur sa pérennité, la compagnie a vu s'effondrer son cours de bourse : son action vaut environ la moitié de sa valeur d'avant la catastrophe. Mais la lourde sanction à laquelle doit faire face BP pourrait paradoxalement avoir un impact positif: en montrant les risques financiers engendrés par une gestion insuffisante du risque environnemental, elle pourrait conduire les investisseurs à prendre davantage en compte ce critère. Et pousser les gouvernements à adopter des mesures leur rappelant, si besoin est, leurs devoirs en la matière.

Chaque semaine, le chiffre augmente, avec une régularité de métronome. D’un milliard en juin, il est passé à 2, puis 3, atteignant plus de 6 milliards de dollars aujourd’hui : les dépenses effectuées par BP pour réparer les dégâts causés l’explosion de Deepwater Horizon ont atteint des sommes jamais égalées. Et ce n’est que le début : BP a provisionné en tout 32 milliards de dollars pour faire face à l’ensemble des coûts. Mise sous pression par des autorités américaines, bien décidées à faire payer l’entreprise, le fleuron de l’industrie pétrolière britannique doit vendre une partie importante de ses actifs pour alimenter, entre autres, le compte bloqué de 20 milliards exigé pour l’indemnisation des victimes. BP a déjà annoncé la cession de 9 milliards de dollars d’actifs en Amérique du Nord, en Egypte et en Colombie. Conséquence de cet affaiblissement brutal, la compagnie a vu son cours de bourse divisé de moitié. Elle est en outre l’objet de rumeurs d’OPA hostile.

Si BP en est arrivée là, c’est peut-être qu’elle a glissé ces dernières année sur une pente dangereuse commune à une bonne partie de l’industrie : celle de l’importance toujours plus grande donnée à la performance financière, s’accompagnant dans le secteur pétrolier d’une prise de risque croissante liée à la raréfaction des ressources conventionnelles. Au détriment de la sécurité, et pour le plus grand malheur des écosystèmes qui surmontent les précieux gisements.

Prépondérance des ratios financiers
Si BP avait déjà reçu plusieurs avertissements sur sa sécurité, les conditions qui ont mené au désastre ne lui sont pas nécessairement spécifiques. Pour Rodolphe Durand, coordinateur du département « Stratégie et Politique d’entreprises » d’HEC Paris, la business school de ParisTech, cette catastrophe est ainsi révélatrice de tendances profondes dans l’industrie: « Ces dernières années, l’importance de plus en plus grande donnée aux ratios financiers dans l’évaluation de la performance de l’entreprise a conduit de nombreuses compagnies à alléger les actifs qu’elles détenaient pour améliorer ces ratios. […] Pour les entreprises de type énergie ou transports, à forte intensité capitalistique, la tendance générale, dont relève BP, a consisté à sous-traiter en externalisant des actifs. » Comme l’explique Rodolphe Durand, cette sous-traitance en cascade augmente les risques : les responsabilités sont fractionnées sur toute la chaîne de sous-traitance.

Mais surtout, la marée noire du golfe du Mexique pourrait être un dégât collatéral de la réduction des coûts à outrance, une politique menée par nombre d’entreprises. Elle explique certaines décisions prises par BP lors du forage et aujourd’hui scrutées par les enquêteurs. Le représentant Henry Waxman, qui a interrogé le patron de BP Tony Hayward lors de son passage devant le Congrès américain, a pointé du doigt parmi plusieurs autres exemples le choix d’architecture risqué effectué pour la section finale du puits. Une décision à l’encontre de recommandations en interne qui soulignaient les risques liées aux fuites de gaz et préconisaient une autre option… qui aurait coûté 7 à 10 millions de dollars supplémentaires. Les coûts auxquels doit aujourd’hui faire face BP rendent ce montant presque dérisoire. Mais il y a encore quelques mois ce calcul purement financier était loin d’être une évidence.

Une intervention politique qui change la donne
De fait, le coût potentiel des risques pris par les compagnies pétrolières était jusqu’à présent en partie limité par une loi américaine de 1990 plafonnant à 75 millions de dollars les indemnités pouvant être exigées à titre économique (nuisance à une activité commerciale, dégâts sur des propriétés privées…) en cas de marée noire. En outre, l’ampleur des sommes dépensées tient pour beaucoup à la profondeur, exceptionnelle, à laquelle s’est produit l’incident. Dirigeants comme investisseurs avaient donc peu de raisons d’imaginer qu’une catastrophe écologique puisse mettre en danger de manière aussi brutale l’entreprise.

Même après l’explosion de Deepwater Horizon, et malgré des prévisions faisant rapidement état d’une marée noire sans précédent, le cours de BP n’a pas chuté brutalement. « Au début c’est en pente relativement douce », souligne Rodolphe Durand. « C’est au moment où Obama a tapé du poing sur la table que le PDG de BP a été fragilisé, que des actions plus fortes ont été entreprises pour stopper la fuite… Et que le cours a véritablement chuté. »

La plupart des observateurs soulignent que l’impact financier subi par BP est lié à un contexte très particulier. La marée noire est en premier lieu survenue aux Etats-Unis, où les autorités peuvent peser de tout leur poids sur la compagnie. En outre, la société d’aujourd’hui est davantage sensibilisée à la fragilité de l’environnement. Les dégâts causés par la marée noire ont marqué les esprits et encouragé les autorités américaines à adopter une conduite d’une fermeté sans précédent.

Une catastrophe très similaire avait eu lieu dans la même région, mais dans les eaux mexicaines en 1979, sur la plate-forme d’Ixtoc. La compagnie publique mexicaine Pemex avait dépensé 100 millions de dollars pour combler la fuite de son puits, dont le pétrole s’est échappé pendant 297 jours – à une profondeur bien moindre il est vrai – et procéder à la dépollution. Mais elle avait évité la plupart des procès en indemnisation intentés aux Etats-Unis – le pétrole avait souillé une partie des côtes texanes – en invoquant l’immunité souveraine du Mexique.

BP, elle, a dû s’engager à satisfaire toutes les demandes légitimes d’indemnisation. Bien au-delà du plafond normalement prévu par la loi, et en amont de toute procédure judiciaire. La mise en place d’un compte bloqué de 20 milliards de dollars pour l’indemnisation des victimes, fruit d’une pression très forte de l’administration américaine, est notable à double titre : en plus du montant record, le dispositif de compte bloqué limite fortement les espoirs que peut nourrir BP sur d’éventuels contestations devant la justice, procédé dont a usé Exxon à l’envi lors des longues années de procès –il s’est écoulé 19 ans entre le naufrage du pétrolier en Alaska et la dernière décision concernant l’affaire à la Cour Suprême – qui ont suivi la catastrophe de l’Exxon Valdez.

L’intervention politique marque un tournant pour BP, mais aussi potentiellement pour l’appréhension future de ce genre de catastrophes, explique Diane Laure-Arjaliès, du laboratoire d’économie de l’Ecole Polytechnique et auteur d’une thèse sur la prise en compte des critères extra-financiers dans la gestion d’actifs. « Ce que fait Obama en disant ‘ils vont payer’ peut devenir un cas d’école et avoir un impact beaucoup plus large» que la mise à mal des finances de BP, explique la chercheuse.

Un repère quantitatif pour les investisseurs
Diane-Laure Arjaliès a réalisé sa thèse en s’appuyant sur les observations faites en tant qu’analyste spécialiste de l’Investissement Socialement Responsable à la MACIF. Ces analystes sont le pendant des analystes financiers pour les critères extra-financiers (critères environnementaux, sociaux pour lesquels les entreprises affichent aujourd’hui leurs performances dans les rapports RSE).

« Depuis plusieurs années les analystes ISR avaient repéré des risques sur les plates-formes de BP. Mais lorsqu’un analyste va voir son supérieur, ce dernier lui demande ‘quel est l’impact potentiel?’ A l’époque, les provisions pour risque étaient limitées à cause du plafond de 75 millions de dollars. » Difficile dans ces conditions d’argumenter sur la dangerosité d’investir dans une entreprise qui enregistre par ailleurs d’excellents résultats financiers. « Pour convaincre les financiers, il faut des chiffres », résume Diane-Laure Arjaliès.

Aujourd’hui les sociétés de gestion de portefeuille les plus importantes emploient des analystes ISR, mais ils peinent encore à convaincre de la pertinence des critères extra-financiers. Matthieu Glachant, directeur du Cerna, le laboratoire d’économie de l’école des Mines Paristech et spécialiste de la responsabilité sociale des entreprises, explique ceci en partie par le manque de normes permettant de chiffrer l’impact des politiques environnementales. « Beaucoup de gens pensent qu’il est très dur d’évaluer la performance environnementale, alors que c’est beaucoup plus facile pour la performance financière. »

Sur ce front, les milliards de pertes enregistrées par BP pourraient donc fournir une référence, un antécédent marquant susceptible d’initier un changement de mentalité, au sein des sociétés de gestion de portefeuille, mais aussi chez les analystes externes « faiseurs d’opinion » qui travaillent pour les courtiers – les « brokers ». Comme l’explique Diane-Laure Arjaliès, « la catastrophe dans le golfe du Mexique est peut-être un mal pour un bien : en montrant que ça peut coûter cher, elle va fournir des données, un ‘compteur’ » sur lequel se baser pour la suite.

Les investisseurs pourraient considérer davantage le critère environnemental
Au-delà des exemples chiffrés, plusieurs chercheurs se sont penchés sur les liens entre résultats financiers de l’entreprise et politique environnementale. Une idée paraît se dégager : la performance mesurée sur les critères extra-financiers permet d’avoir une vision globale des risques supportés par l’entreprise et peut donc avoir une influence significative sur sa performance à long terme.

Certaines catégories d’investisseurs influents se montrent aujourd’hui davantage sensibles à la performance environnementale, une tendance qui pourrait être accélérée par le cas de BP. « Les investisseurs institutionnels, comme le Fonds de réserve des retraites en France, se montrent de plus en plus intéressés par les problématiques de l’investissement socialement responsable », affirme Diane-Laure Arjaliès. D’après l’étude annuelle du marché de l’ISR réalisée par le fonds Novethic, spécialiste de ce marché, les investisseurs institutionnels représentaient ainsi 69% du marché en 2009, et leur investissement va croissant. « Là, il y a un vrai levier car les fonds de pension, les institutionnels, ont un rôle prescripteur. Les sociétés de gestion de portefeuille par exemple sont très suiveuses vis-à-vis des institutionnels. » Un éclairage intéressant quand on sait que l’actionnariat de BP est constitué à hauteur de 25% par des fonds de pension britanniques.

Un pas reste cependant à franchir. « Aujourd’hui les actionnaires ne se sentent pas responsable de l’action de l’entreprise », explique la chercheuse, « alors même qu’ils en sont propriétaires », et qu’ils peuvent jouer un rôle d’orientation par leur décision d’achat. Un positionnement qui est ressorti de manière claire dans le cas de BP. « Les actionnaires se sont présentés comme des victimes de l’affaire, étant impactés dans leurs dividendes. » Ce comportement révèle une certaine dissymétrie : les actionnaires attendent de l’entreprise un retour sur investissement légitime, mais n’estiment pas dans leur rôle d’encourager des pratiques plus responsables, et se sentent lésés lorsqu’elles sont prises en défaut.

Le public, l’autre acteur du changement
Du côté de l’entreprise, les arbitrages du client final peuvent aussi être un élément fortement orientant. Après l’explosion de Deepwater Horizon, certains ont immédiatement appelé au boycott des stations services estampillées BP –dont la plupart ne sont d’ailleurs pas détenues par la compagnie mais par des indépendants franchisés. Michael Skapinker, chroniqueur du Financial Times qui s’est penché sur la question, a interrogé John Kleine, qui dirige l’association des revendeurs américains de BP Amoco. Ce dernier assure que ses membres ont constaté des baisses de 5 à 20 % dans les ventes, un chiffre qu’il admet être très variable selon les Etats.

Les concurrents de BP ont réagi très vite après la catastrophe, en partie pour montrer que la leçon avait été comprise, en partie par crainte réelle d’incidents similaires. « Sans attendre, ils ont tous revisité leurs procédures en fonction des éléments d’information qu’ils avaient sur le déroulement des événements », explique Olivier Appert, président de l’IFP- Energies Nouvelles (ex-Institut Français du Pétrole). « Ce que je crois, c’est que les compagnies pétrolières vont accorder une importance encore plus grande à ces problèmes de sécurité industrielle », explique-t-il, « car elles sont toutes confrontées à ce genre de risques dans le golfe du Mexique, en Mer du Nord ou dans le golfe de Guinée. Il ne fait pas de doute que si une catastrophe similaire survenait, cela mettrait à mal même les plus grosses compagnies pétrolières. »

Selon Rodolphe Durand, il y a des raisons de penser qu’une évolution de fond était quoiqu’il en soit en cours. « Il est certain que les entreprises prennent ce type de problèmes beaucoup plus en compte. Elles travaillent sur des scenarios, la dimension ‘développement durable’ est prise au sérieux au niveau des boards. Les membres des conseils d’administration sont bien conscients que le monde change, ce n’est pas que de la communication, ça se manifeste au niveau des valeurs de l’entreprise. Et le fait que l’attention des managers soit portée sur les conséquences [en cas de catastrophe] va les rendre beaucoup plus avisés sur ces questions.»

Sur l’influence que pourrait avoir l’épisode BP, le chercheur est plus mesuré. « Il y a toujours le risque de se dire ‘ça n’arrive qu’aux autres’. Aujourd’hui les opinions publiques sont plus sensibles, mais je ne suis pas sûre que ça conduise à des changements drastiques, à une refonte de la stratégie au sens d’allocations des ressources », explique le spécialiste de la stratégie d’entreprise.

Pour tous, l’élément déterminant sur le long terme sera le cadre législatif, comme l’explique Matthieu Glachant : « Au bout du compte, ce qui génère des risques financiers, c’est la politique publique, sous une forme ou une autre : responsabilité civile, etc… » C’est elle qui fixe l’échelle à laquelle une entreprise sera responsable des dégâts causés par son activité, et donc la démarche plus ou moins « durable » de l’entreprise.

La politique publique, véritable clé d’une évolution à long terme
Suite à la marée noire, les autorités américaines ont annoncé qu’elles relèveraient le plafond des indemnités financières pouvant être réclamées aux entreprises. Selon Olivier Appert, « il y aura d’autres décisions, mais elles ne seront probablement pas prises avant les élections de mi-mandat en novembre. » Olivier Appert souligne aussi la réorganisation du MMS (Minerals Management Service) initiée par l’administration américaine.

Le président américain Barack Obama avait pointé du doigt dès la mi-mai la proximité suspecte entre les compagnies pétrolières et l’agence fédérale chargée de délivrer les permis d’exploitation, de recueillir les sommes dues par les entreprises à l’Etat… Et de s’assurer du respect de l’environnement et des conditions de sécurité. L’agence sera désormais divisée en trois entités indépendantes pour éviter tout conflit d’intérêt entre les différentes fonctions. Parmi les autres mesures, si des restrictions sur le forage offshore sont une des possibilités les plus souvent évoquées, le durcissement des exigences en matière d’équipements de sécurité est aussi au programme du Congrès américain.

Selon Diane-Laure Arjaliès, l’impact d’une règlementation plus contraignante sera d’autant plus fort que les leçons tirées du désastre y seront bien intégrées. La règlementation a déjà largement évolué en ce qui concerne l’impact des activités industrielles hors accident : pour limiter les émissions de CO2 bien sûr, mais aussi, au niveau des Etats, par des mesures plus ciblées comme celle qui oblige, dans le Grenelle 2 voté en France, les banques à rendre compte des critères extra-financiers dans leurs investissements. In fine, c’est donc au niveau politique que se jouera le basculement – ou non – vers des pratiques environnementales plus responsables au niveau des entreprises, qu’il s’agisse du secteur pétrolier ou d’autres industries. Car la chute des cours et les pertes financières ne font pas tout. Diane-Laure Arjaliès le sait, « les marchés ont la mémoire courte »…

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