Aussi terrible qu'ait été la fuite du puits BP, les choses auraient pu être bien pires. D'une certaine manière, le désastre du puits Macondo dans le golfe du Mexique avait l'avantage d'être "bien" placé : il s'est produit à "seulement" 66 kilomètres des côtes et "seulement" 1500 mètres de profondeur, et a menacé l'un des pays les plus riches et les mieux assurés au monde, des caractéristiques à même de garantir une réponse médiatique, industrielle et gouvernementale colossale. Les outils de forages s'aventurent aujourd'hui dans des eaux de plus en plus profondes et lointaines - et, souligneraient certains, plus éloignées des régulateurs ; les prochaines marées noires pourraient-elles être encore plus dévastatrices ?

Macondo était un nom malheureux pour le puits de BP à la destinée tragique, situé dans le golfe du Mexique : le nom de la ville des origines imaginée par le prix Nobel de littérature Gabriel Garcia Marquez, un endroit où, souvent, les règles habituelles du temps, de l’espace et des probabilités ne s’appliquent pas.

Au début, Macondo ne paraissait pas être un très bon nom pour une opération de forage à la pointe de la technologie. Aujourd’hui, après ce désastre au long cours, l’épisode dans son ensemble semble presque appartenir au monde sombre et surréaliste de Garcia Marquez : un feu qui ne s’éteint pas, un puits de pétrole qui ne peut être bouché, un gouvernement qui édicte des règles mais ne les fait pas appliquer, et arrache ensuite un accord de règlement de 20 milliards de dollars non prévu par les dites règles; sous beaucoup d’aspects, l’accident a pris des allures de cauchemar, presque de sorcellerie, qui ne sont pas sans rappeler le lieu qui inspira son nom.

Par-dessus tout, l’histoire du puits hors de contrôle, puis finalement maîtrisé, rappelle le monde de Garcia Marquez par son déroulement : les protagonistes semblent piégés par une histoire à laquelle ils ne peuvent échapper. On s’attend généralement à ce que ce type de catastrophes donne lieu à un ensemble conséquent de nouvelles règles, mais les acteurs de l’industrie comme ses détracteurs sont aujourd’hui sceptiques sur un changement important, en tout cas sur le plan de la régulation. Bien que les entreprises du secteur aient mis sur place de nombreux comités d’experts qui cherchent actuellement à identifier les défaillances en cause, une réforme de la régulation semble improbable, et ce alors même que le forage en eaux profondes est amené à croître de manière substantielle durant les années à venir.

Une catastrophe, mais pas la pire qui puisse arriver
Aussi désastreuse qu’ait été la marée noire, elle avait ses avantages. Tout d’abord, le puits était situé relativement près des côtes – à seulement 66 kilomètres du littoral de la Louisiane, et à un saut d’hélicoptère de La Nouvelle Orléans, l’une des plates-formes opérationnelles de l’industrie offshore. Un courant océanique circulaire s’est formé au même moment, et a empêché le pétrole de dériver vers les côtes d’autres pays. La catastrophe a aussi touché les côtes d’un des pays les mieux assurés au monde, dans une région familière des catastrophes naturelles.

La majeure partie du pétrole a finalement terminé dans un périmètre où elle provoquait relativement peu de dégâts sur le plan écologique – la « zone morte » du golfe du Mexique, « une région où les niveaux d’engrais et autres fertilisants charriés par le Mississippi ont appauvri à l’extrême les eaux à proximité du delta du fleuve, aujourd’hui asphyxiées et donc désertées par quasiment toute forme de vie », selon les mots d’un rapport récent de RMS, un groupe d’analyse du risque centré sur les catastrophes naturelles.

La prochaine fois, les foreuses pourraient ne pas être aussi « chanceuses » dans leur malheur. Si la tendance actuelle se poursuit, la prochaine marée noire se produira probablement plus loin d’un centre opérationnel, dans des eaux jusqu’à cinq fois plus profondes (la tête de puits de BP se trouvait à 1 500 mètres de profondeur), et à proximité d’un pays moins armé pour demander des compensations. Le pétrole répandu pourrait aussi dériver des eaux d’un pays vers celles d’un autre – une situation pour laquelle peu de lois internationales existent pour définir ce que doivent payer pays pollueur et pays pollué.

Bien sûr, certains régulateurs et législateurs essaient d’éviter une « prochaine fois » ; mais il se peut que la promesse officielle du « jamais plus » signifie plutôt « jamais plus pour le Bloc 252 du Mississippi Canyon », la subdivision de plancher océanique qui sert d’adresse aux environs du puits Macondo. Un grand avocat, spécialiste des litiges dans le domaine maritime se montre sceptique, par exemple, sur un changement des règles qui définissent les responsabilités en cas de catastrophe. Aux Etats-Unis, les responsabilités financières pour une marée noire en eaux profondes restent plafonnées à 150 millions d’euros, un montant qui n’a pas évolué en plusieurs décennies. L’avocat Brian O’Neill, associé dans le cabinet d’avocats Faegre & Benson à Minneapolis, remarque que depuis la catastrophe, aucune législation n’a été introduite au Congrès pour augmenter la portée des responsabilités des entreprises qui font du forage pétrolier.

Les lobbyistes de l’industrie doutent également qu’une législation significative soit votée cette année aux Etats-Unis. « La volonté de faire quelque chose était très forte lorsque le puits crachait du pétrole dans le golfe du Mexique », constate Michael Kearns, directeur des affaires publiques à l’Association nationale des industries maritimes, un groupement professionnel de l’industrie offshore. « Elle est moins forte aujourd’hui. »

A l’approche d’élections législatives importantes, il y a, d’après Kearnes, peu de consensus au Sénat sur les mesures qui devraient être prises.

La pression politique pour agir est également faible : les Américains sont globalement divisés sur le forage en eaux profondes. Si le soutien au forage pétrolier a baissé depuis l’accident, un sondage de Gallup datant du mois d’août établissait à 47 % la proportion d’Américains en faveur de la levée du moratoire imposée après la catastrophe de Deepwater Horizon, tandis que 46 % souhaitaient qu’il soit maintenu.

Le règlement manquant
La probabilité de voir évoluer les règles sur la responsabilité est plus faible encore au niveau international puisqu’en dehors de la Mer du Nord, où un traité régional est appliqué, il n’y a pas de règle claire sur les responsabilités engagées lorsque le pétrole d’un puits dérive des eaux d’un pays à celles d’un autre.

Pour les pétroliers et les autres navires, il existe des régimes internationaux reconnus, explique Aldo Chircop, directeur de l’Institut de droit maritime et environnemental à la faculté de droit Schulich de l’Université de Dalhousie, à Halifax, au Canada. Mais il n’y a pas d’équivalent pour les plates-formes pétrolières.

« Il y a une structure pour les accidents dans l’espace, pour les accidents sur la Lune, mais il n’y a pas de règle pour du pétrole qui se déplacerait d’une juridiction à l’autre», constate Brian o’Neill, de Faebre & Benson.

Selon David Bederman, professeur à la faculté de droit d’Emory, une sorte de fonds d’assurance, auquel contribueront les principaux acteurs de l’industrie, finira par être crée.

Mais peut-être pas tout de suite.
« L’industrie pétrolière fait preuve d’une grande efficacité pour s’assurer qu’aucune des instances législatives nationales n’agisse contre ses intérêts, » explique O’Neill.

Toyin Falola, auteur du livre « Introduction à la politique de l’industrie pétrolière multinationale », explique que presque partout, il existe une alliance entre l’industrie pétrolière et le gouvernement. « Je ne pense pas que vous puissiez diriger d’importantes affaires dans le secteur pétrolier sans avoir le contrôle du pouvoir. C’est une contradiction. »

Dans les pays riches, cette influence s’exprime souvent, selon Toyin Falola, au travers de riches lobbys et de candidats politiques ayant des liens avec l’industrie. Dans les pays plus pauvres, l’influence de l’industrie sur la politique peut être extrêmement directe. « Nous parlons ici de très grosses sommes d’argent », précise le professeur. Il rappelle qu’un homme politique nigérian, par exemple, a gagné 500 millions de dollars en une semaine grâce à la vente d’une licence d’exploitation pétrolière.

Le manque de régulation a eu par le passé des conséquences terrible pour les régions en développement productrices de pétrole. « Si vous examinez les endroits au monde les plus pollués –le delta du Niger, le Chili, l’Equateur – vous constaterez qu’ils correspondent à peu de choses près aux endroits où il n’y a pas de régulation de l’industrie pétrolière », assure O’Neill.

Un delta ravagé
Selon Toyin Falola, originaire du Nigeria et professeur d’histoire à l’Université du Texas à Austin, les dégâts environnementaux dans le delta du Niger sont bien pires que ceux constatés jusqu’à présent suite à la fuite du puits Macondo.

« Ils font ce genre de choses tous les jours ailleurs dans le monde, » dit-il. « Cela existe en Afrique depuis qu’ils ont commencé à forer là-bas. Cet incident dans le golfe n’est rien comparé à ce qui se passe chaque jour en l’espace de trois heures dans le delta du Niger. »

Les affirmations de M. Falola sont peut être exagérées, mais il est certain qu’à ce jour l’impact sur le delta du Niger est considérable, avec peut-être entre 9 et 13 millions de barils répandus depuis 1958, d’après un rapport récent d’Amnesty International. Aujourd’hui encore, la banque mondiale estime qu’il y a en moyenne environ 300 mini-marées noires chaque année dans le delta du Niger, équivalentes à la perte de pas moins de 150 000 barils de pétrole. (On s’accorde sur une estimation de 4,9 millions de barils pour la marée noire de BP dans le golfe du Mexique)

Entre le pétrole fréquemment répandu pour différentes raisons, le vol et le sabotage étant parmi les plus importantes, et le gaz naturel « torché » (la gaz qui s’échappe du sol lors du forage est souvent brûlé faute d’équipements sur place pour l’exploiter), l’impact environnemental de plus de 50 ans de forage dans le delta du Niger est massif, particulièrement sur les réservoirs de pêche et les mangroves.

Sur les 31 millions de personnes qui vivent dans la région, 60% dépendent toujours de l’agriculture et de la pêche pour leur subsistance, selon les chiffres d’Amnesty International. Le groupe de défense des droits de l’Homme constate que bien que le pétrole ait généré 600 milliards de dollars depuis les années 1960, « beaucoup de personnes dans les zones productrices de pétrole doivent boire, cuisiner et se laver dans des eaux polluées, et manger des poissons contaminées par le pétrole et d’autres composés toxiques. »

Au-delà du manque de supervision, les incitations financières poussant les opérateurs à forer dans des conditions de sécurité satisfaisantes sont aussi beaucoup plus faibles dans les pays plus pauvres. Sur le plan financier, les catastrophes sont beaucoup moins chères ailleurs que sur les côtes américaines. Le coût des dégâts provoqués par une marée noire similaire à celle du puits Macondo au large de l’Angola ou du Brésil (où le forage en eaux profondes est aussi en expansion), par exemple, représenterait sans doute moins d’1 % de celui d’une marée noire côtière américaine, estime Robert Muir-Wood, directeur de recherche à RMS à Londres.

Légalement parlant, les responsables d’une marée noire seraient probablement aussi plus faciles à défendre dans un pays pauvre. Si ce dernier ne possède pas de loi régissant les responsabilités en cas de marée noire, le gouvernement en place devrait prouver qu’il y a eu négligence, ce qui peut s’avérer une lourde tâche. « C’est assez difficile, en particulier si vous êtes en présence d’une compagnie qui possède tout le savoir-faire, tout l’expertise, avec en face le gouvernement d’un pays en développement qui n’a absolument aucune idée de ce qui s’est passé », explique Aldo Chircop, de la faculté de droit de Dalhousie.

Toyin Falola est pessimiste sur la possibilité de réellement réguler des marchés comme ceux du Nigeria. Le pétrole est une industrie de haute technologie qui emploie beaucoup de gens, ce qui met les populations locales dans une position délicate pour réclamer des changements. Quant à l’idée que les nations plus riches puissent changer cette dynamique, le professeur n’est pas plus optimiste. Selon lui les populations sont si éloignées des lieux de production qu’elles n’en connaissent pas le coût environnemental réel. De plus, le pétrole est utilisé si largement que les économies développées en sont entièrement dépendantes.

Cette dépendance place l’industrie pétrolière dans une position de force. « Ils ne sont pas stupides », rappelle Falola. « Si certaines de ces concessions leurs sont réclamées, ils diront : ‘pas de problème, vous et moi paieront 10 % de plus’. »

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