Les stars de Hollywood ne sont pas les seules dont la vie privée est étalée en public. Aujourd'hui tout le monde est surveillé, enregistré et analysé plus étroitement que jamais - et ce pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises. Les caméras sur l'autoroute voient qui va trop vite, les ordinateurs au bureau ce que nous achetons, et des outils de surveillance divers et variés aident les gouvernements à savoir ce que pensent les citoyens. Les technologies de l'information sont devenues si intrusives, selon certains experts, que la notion traditionnelle d'intimité est dépassée. D'autres insistent plutôt sur le fait que l'utilisation des données récoltées peut être réglementée et qu'un équilibre peut-être établi pour protéger la vie privée tout en permettant de collecter des informations jugées pertinentes.

« Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir, si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu. » 1984, George Orwell.

Les gens sont aujourd’hui surveillés, enregistrés et analysés plus étroitement que jamais. Nous ne vivons peut-être pas dans la contre-utopie de George Orwell, mais les technologies de l’information font qu’il est beaucoup plus facile pour les entreprises de garder un œil sur leurs clients, et pour les gouvernements de garder un œil sur leurs électeurs.

La plus grande partie de ces informations sont collectées avec les meilleures intentions du monde, et sur de nombreux plans nous semblons avoir gagné plus que nous n’ayons perdu : il est de plus en plus facile de garder contact avec ses clients, avec ses électeurs et avec ses amis. Mais certains défenseurs des droits de l’homme mettent en garde contre le fait que cette surveillance accrue génère de la demande pour un type d’outils nouveaux, qui pourraient être utilisés dans le futur pour réduire de manière inquiétante nos libertés civiques.

« Je n’adhère pas à l’idée qui dit en substance ‘vous n’avez plus d’intimité, tâchez de vous y habituer !’ », explique Matthias Klang, maître de conférences. « Mais en même temps, la vérité c’est que nous n’avons plus d’intimité, et qu’il va bien falloir s’y habituer ! »

Une surveillance électronique minutieuse permet aux compagnies de proposer des biens et des services qui correspondent aux besoins précis de leurs clients : c’est le côté positif de cette évolution. Tesco par exemple est devenu le leader de la grande distribution au Royaume-Uni grâce aux données qu’il collecte sur chaque client, qui lui permettent de stocker des produits et de concevoir des magasins qui sont le reflet de besoins locaux ; l’enseigne a notamment réussi à concevoir des marques distributeurs qui correspondent exactement à ce que veulent leurs clients.

La surveillance aide aussi les gouvernements à protéger leurs citoyens. Les clients de Tesco, par exemple, ont plus de chances de rentrer chez eux en un seul morceau grâce aux 10 000 caméras qui filment les routes britanniques et les dissuadent d’aller trop vite en suivant et en enregistrant les mouvements de 10 à 14 millions de plaques minéralogiques chaque jour. Elles notent quand et où les voitures entrent sur la route et quand elles la quittent, émettant automatiquement un PV si leur temps de parcours s’avère incompatible avec les limitations de vitesse en vigueur sur le trajet.

Bien sûr, la collecte d’informations peut aussi conduire les entreprises à agir contre les intérêts de leurs clients, ou favoriser la répression des citoyens par les Etats. Elle peut même parfois faire les deux à la fois. En septembre 2003 par exemple, les autorités chinoises ont condamné Wang Xiaoning à dix ans de prison pour « incitation à la subversion vis-à-vis de l’autorité publique ». La preuve ? Des articles anonymes postés en ligne et prônant une réforme démocratique et la fin de la règle du parti unique ; les autorités ont remonté jusqu’à Wang grâce à sa boîte mail Yahoo – et à la coopération du géant américain d’Internet.

Certains penseurs ont avancé que les innovations technologiques avaient pour corollaire la fin de l’intimité telle que nous la concevions, et que nous devions nous habituer à vivre dans ce « village mondial » où les agissements de chacun sont connus de tous. Selon cette théorie, l’équilibre est garanti non pas grâce à la loi, mais grâce à une sorte de contre-espionnage ou « sous-veillance ». L’idée est que si le gouvernement nous surveille davantage, nous pouvons aussi davantage surveiller le gouvernement, en postant en ligne des vidéos de brutalités policières depuis Téhéran ou Los Angeles, ou en révélant des secrets gouvernementaux sur des sites comme Wikileaks.

D’autres pensent que l’utilisation des données peut être encadrée par la loi, et qu’un équilibre doit être trouvé qui permette de bénéficier des avantages pratiques liés à ces très vigilantes machines sans pour autant renoncer à notre vie privée.

Réguler l’activité commerciale
Sur le volet commercial, les régulateurs de nombreux pays ont travaillé durant les dernières années à l’élaboration de règles sur l’utilisation des données personnelles.

Mais comme l’explique Andrea Matwyshyn, professeur de droit et d’éthique des affaires à l‘école de Wharton à Philadelphie, auteur de nombreuses publications sur le sujet, l’une des principales difficultés dans ce domaine est que les contrats entre les fournisseurs de services en ligne et les utilisateurs sont souvent très asymétriques.

Selon Andrea Matwyshyn, le problème relève principalement des problématiques traditionnelles du droit des affaires : comment écrire un contrat juste entre deux parties lorsque l’une des deux est beaucoup plus puissante et beaucoup mieux informée que l’autre ?

Les avocats d’une grande entreprise peuvent avoir travaillé pendant des semaines pour concevoir un contrat que le client ne perçoit que comme une série de paragraphes uniformes sur une page. « Les clients ne sont pas capables de franchir le fossé entre la lecture des termes d’utilisation et leur compréhension pleine et entière » en ce qui concerne l’utilisation des données personnelles, assure Matwyshyn.

Aujourd’hui, explique-t-elle, les régulateurs et les experts du droit essaient de trouver des alternatives. L’un des approches les plus prometteuses consiste à pallier ce déséquilibre en établissant des codes de conduite généraux pour les entreprises, plutôt que de leur faire confiance pour traiter équitablement le consommateur.

Selon elle, c’est la confiance envers le marché qui est en jeu. « Il ne s’agit pas d’un problème d’économie », assure-t-elle, « il s’agit d’établir un système d’échange fiable. » Si les gens n’ont plus confiance en ces sites pour prendre soin de leurs données, ils risquent d’aller ailleurs, ou de simplement s’abstenir.

Les législateurs mettent aussi des limites à la surveillance que peuvent exercer sur les citoyens les agents gouvernementaux ou leurs auxiliaires, et dans certaines régions les juges ont élargi des restrictions anciennes sur la surveillance à ce nouveau champ d’application.

Pourtant, malgré toutes ces règles, les agences de certains pays semblent augmenter leur niveau de surveillance. D’après les estimations du Washington Post, chaque jour, les ordinateurs de l’Agence nationale de sécurité américaine « interceptent et enregistrent, 1,7 milliards d’e-mails, d’appels téléphoniques et d’autres types de communications ».

Les dangers de la biométrique
L’adoption de l’identification biométrique, dont certains experts pensent qu’elle pourrait représenter un danger plus grand encore, constitue un nouveau défi en puissance. Au nombre de ses détracteurs, Marie Georges, ancienne membre de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) et experte auprès de l’Union européenne durant de nombreuses années. Selon elle, les lois sur la protection des données sont aujourd’hui à un stade relativement avancé dans de nombreux pays, mais sont insuffisantes pour réguler les technologies biométriques, qu’elle considère comme plus invasives.

Depuis la fin des années 1990, explique-t-elle, des groupes intérêts industriels très puissants ont fait pression sur les gouvernements pour qu’ils adoptent la biométrie, et ces efforts se sont accélérés après le 11 septembre. Le choix d’une technologie en particulier varie selon les pays – certains adoptent le scanner de l’iris, tandis que beaucoup préfèrent une empreinte digitale complète ou un autre marqueur unique – en fonction de l’origine des pressions industrielles.

Le but affiché des technologies varie. Les Etats-Unis, après avoir réussi à imposer le passeport biométrique internationalement, exigent maintenant des visiteurs étrangers leurs dix empreintes digitales. Les pays européens les demandent également pour les demandes de visas et d’asiles. Les passeports de l’Union Européenne contiennent deux empreintes digitales en plus de la photo des visages, certains Etats de l’Union conservant actuellement 8 ou 10 empreintes. Un certain nombre de pays asiatiques adoptent également le biométrique. En Inde, cette technologie est actuellement à l’étude pour un système d’identification national et en Afrique, pour empêcher la fraude électorale.

Pourtant, le mauvais usage potentiel de ces technologies effraie Marie Georges. Selon elle, si les défenseurs du biométrique assurent qu’il s’agit du meilleur outil qui soit pour protéger l’identité des individus, tout comme avec la surveillance, cette technologie peut aussi permettre aux Etats de suivre à la trace et en permanence des citoyens qui n’ont commis aucun crime.

« Je suis très réticente face aux outils biométriques » explique-t-elle. « Je ne peux pas imaginer ce que donnerait en cas d’invasion ou d’émergence d’une dictature, un monde où les individus sont liés physiquement à leurs pays, où l’accès aux maisons, aux bus, aux bureaux peut leur être interdit grâce à des éléments qui font partie intégrante d’eux-mêmes. »

Marie Georges n’est pas la seule à avoir peur. Electronic Frontier Fondation (EFF), un groupe de défense de la vie privée basée à San Francisco, explique que « la surveillance totale, même sans aucun abus volontaire, aurait un effet anesthésiant sur la création artistique, sur l’innovation scientifique, sur l’expression politique. » Et il ne s’agit pas seulement de celle organisée par l’Etat, met en garde l’EFF : la même technologie peut aussi permettre aux entreprises de traquer des éléments gênants, régulateurs ou responsables syndicaux par exemple.

Une décision de la Cour européenne des Droits de l’Homme contre le Royaume-Uni, dans deux affaires où la police avait conservé l’ADN et les empreintes de deux personnes innocentes, a récemment redonné espoir à Marie Georges, mais elle demeure inquiète.

« C’est vraiment effrayant », explique l’experte, qui a travaillé sur des sujets liés à la protection des données personnelles pendant 35 ans. « Je pense qu’une réflexion sur ces sujets est vraiment nécessaire de la part de tous, individuellement et collectivement, pour réfléchir au monde que nous voulons. »

La composante culturelle
Dans ce défi pour préserver la vie privée à l’ère du numérique, certains voient davantage une question culturelle que légale, à laquelle la réponse sera non pas la résignation mais la créativité : ce n’est « pas seulement un espace de régulation, c’est aussi un espace d’invention », résume Daniel Kaplan, PDG de la Fondation Internet Nouvelle Génération.

Kaplan cite des sondages effectués par sa fondation selon lesquels, contrairement à ce que l’on pourrait penser, les individus sont lucides sur ce qu’ils mettent en ligne. Loin d’être des victimes passives, ils ont une démarche proactive sur l’information qu’ils partagent. « Se mettre en scène n’a rien à voir avec le fait de partager des informations sans y penser », explique Kaplan. « Il s’agit au contraire d’y penser très fort. »

Autrement dit, les gens ne tournent pas le dos à la caméra, comme le Winston Smith du roman d’Orwell, mais montrent d’eux-mêmes une image déformée, créant délibérément un personnage qui révèle ou dissimule leurs différentes facettes.

Pour Kaplan et sa fondation, l’utilisation de ces « personnages » laisse penser que les consommateurs ont moins besoin de protections légales que d’un cadre qui prenne en compte cette tendance à se mettre en scène. Les professeurs pourraient par exemple donner aux adolescents qui utilisent Facebook des conseils sur comment mieux utiliser le site, plutôt que de simplement les mettre en garde sur le danger que représentent d’éventuels prédateurs.

Il pourrait aussi être envisagé de se construire des « hétéronymes » – des pseudonymes associés à un personnage – dans la durée, qui vivent leurs vies propres en ligne, sans exposer l’identité de leur créateur, à la manière de certains blogueurs.

Matthias Klang, de l’université de Göteborg, pense cependant que les efforts à fournir pour se construire une nouvelle identité sont si importants, même lorsqu’il s’agit de jeux multi-joueurs en ligne, que les principaux intéressés peuvent vite perdre toute sensation de liberté. Qu’elle concerne une identité réelle ou un nom d’emprunt, il faut du temps pour construire une réputation.

Matthias Klang croit davantage au développement d’une autocensure, au fur et à mesure que les individus réaliseront que tout ce qu’ils écrivent ou disent peut finir en ligne – et revenir les hanter. « Si nous réalisons le peu d’intimité que nous avons et la quantité d’information qui peut être trouvée sur internet, nous nous censurerons plus nous-mêmes », explique-t-il.

Les individus pourraient être de plus en plus réticents à formuler des opinions impopulaires, dit-il, par peur d’une forme de représailles ; se voir écarté d’une promotion professionnelle, par exemple, à cause d’une déclaration sur un blog. Selon lui, certains de ses collègues du monde académique ont arrêté de bloguer et se sont désinscrits de Facebook lorsqu’ils ont atteint un certain niveau professionnel.

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