Prédire l'avenir n'est pas donné à tout le monde : beaucoup ont essayé, peu y sont parvenus. Paul le poulpe, qui a annoncé les résultats de tous les matchs de l'équipe allemande lors de la coupe du monde et la victoire de l'Espagne contre les Pays-Bas lors de la finale, est l'un d'entre eux. Les trois penseurs interrogés pour cet article font aussi partie du lot: tous les trois ont prédit la crise américaine des années avant qu'elle ne survienne. Alors que réserve le futur pour les Etats-Unis? Ils espèrent que le pays pourra réformer son système politique et financier et coopérer davantage avec l'Europe et le reste du monde, mais craignent que les intérêts des uns et des autres ne viennent troubler cette perspective. Une chose est certaine: le régime international de changes flottants est amené à disparaître prochainement, peut-être dès cet automne.

Les Etats-Unis sont aujourd’hui confrontés à la situation économique la plus précaire qu’ils aient connus depuis la seconde guerre mondiale. Beaucoup d’économistes et de dirigeants politiques américains y voient une situation temporaire, résultant d’une série de mauvaises décisions stratégiques et macroéconomiques. Pour certains intellectuels français en revanche, c’est un signe de plus que le « Siècle américain », l’âge d’or consacré par la période d’après guerre, est bien terminé.

Bien sûr, il n’a jamais été très difficile de trouver des penseurs français doutant des Etats-Unis depuis le retour sur la terre natale de ce cher Benjamin Franklin – artisan du soutien français à la guerre d’indépendance américaine et ambassadeur des Etats-Unis à Paris de 1776 à 1785, ndlr -. Mais les trois intervenants de cet article ne sont pas du genre à se réjouir gratuitement du malheur des autres. Tous trois ont par le passé montré leurs capacités à prédire avec justesse les crises économiques américaines :

• Thierry Gaudin, visionnaire, prédit le premier une tempête économique majeure sur les Etats-Unis il y a près de 20 ans
• Paul Jorion, influent bloggeur économique, a publié en 2007 un livre intitulé Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte)
• Jean-Luc Gréau, ancien économiste auprès du MEDEF, a averti pendant des années du caractère intrinsèquement instable du modèle américain et de son capitalisme laxiste. Il a publié en 2008 La trahison des économistes.

Bien qu’étant de sensibilités très différentes sur l’économie, tous trois prévoient un affaiblissement continu à moins que, déjouant les pronostics, les Etats-Unis ne parviennent à réformer leur système politique et financier et coopèrent davantage avec le reste du monde. L’une de leurs premières prédictions : la fin du régime de change flottant qui a cours aujourd’hui, et dont Paul Jorion pense qu’elle pourrait intervenir dès cet automne.

Pour Thierry Gaudin, les crises financières font « partie intrinsèquement » du système américain
Président de Prospective 2100, un groupe de réflexion qui travaille sur les prévisions de long terme, Thierry Gaudin affirme que le monde d’aujourd’hui vit un changement aussi profond que celui de la révolution industrielle.

La crise américaine n’est pas « un déséquilibre économique de court terme », affirme-t-il. Le monde a connu 124 crises bancaires systémiques entre 1970 et 2007, explique Thierry Gaudin en citant des travaux du Fonds Monétaire International, un nombre qu’il interprète comme un signe que les crises financières ne sont pas une anomalie mais font « partie intrinsèquement du système ».

Mais Thierry Gaudin assure que le fait économique le plus important est la migration de l’industrie hors des pays à hauts salaires, car « cette délocalisation vers les pays à bas salaires va aussi délocaliser le savoir faire des pays industrialisés ». Ceci provoquera à long terme « soit un effondrement financier comme celui que nous avons connu dans cette crise, soit un appauvrissement très brutal de l’ancien monde industrialisé, parce que le savoir-faire ne sera plus là, sauf pour quelques éléments dans le domaine des logiciels – et encore ce dernier point ne sera-t-il valable que tant que le système de propriété intellectuelle résistera. » Thierry Gaudin s’interroge : que pourra-t-on faire si les autres pays ne respectent plus la propriété intellectuelle ? « Envoyer les troupes ? ».

La situation actuelle des Etats-Unis trouve ses racines à la fin de la seconde guerre mondiale, d’après Gaudin. Il l’explique dans « Le Monde en 2025 : Un défi à la raison », un rapport de Prospective 2100 ; selon l’équipe de chercheurs, les Etats-Unis et l’URSS étaient confrontés à un problème – une économie alimentée par les dépenses de défense. Dès lors, la guerre froide peut être vue comme « formidable invention » qui a aidé les deux côtés à maintenir de hauts niveaux de production dans l’armement. « C’est devenu une sorte de pièce hollywoodienne avec un très beau casting, et ça a marché, » résume-t-il.

Depuis l’implosion de l’Union soviétique, les Etats-Unis ont essayé de remplacer les communistes par les terroristes, mais avec un succès limité. En lieu et place de cette stratégie, argumente Gaudin, le pays devrait plutôt essayer d’exploiter le soutien populaire à l’emploi de ses forces armées pour protéger les ressources naturelles de la planète.

Mais le chercheur ne voit pas comment cela pourrait se produire si le système politique reste inchangé – et il n’est pas sûr que le système politique puisse changer. Aujourd’hui c’est une véritable « lobbycracie » qui règne aux Etats-Unis, et changer les choses risque selon lui d’être difficile. Si le système ne peut être changé, il est très pessimiste sur l’avenir du pays.

« Si les menaces sur la santé, la nature, … et le désordre économique du système grandissent, ce dernier glissera sur une pente autoritariste, » dit-il. « Vous vous rappelez peut-être le cas de l’Allemagne de l’entre-deux guerres : quand il y a trop de désordre, il y a une aspiration pour l’ordre, quel qu’il soit, et c’est là le vrai problème. »

Selon Paul Jorion, l’euro va s’effondrer, peut-être dès le mois d’août
Essayiste spécialiste de l’économie dont les livres et le blog sont très suivis en France, Paul Jorion est un anthropologue de formation qui a aussi travaillé sur le marché à terme. Il est aussi connu pour son approche holistique des marchés.

Aussi inquiétantes que continuent d’être la conjoncture économique, Paul Jorion semble aujourd’hui moins se préoccuper des marchés que de ce qui se passe à Washington. Il pense que la réforme financière qui vient d’être promulguée n’aura pas beaucoup d’effet et pourrait même rendre le système encore moins stable qu’auparavant.

« Mon idée est que ce paquet de mesures est vraiment une bombe, et c’est une bombe parce qu’il y a des compromis sur quelques points, mais aucun sur la dimension spéculative », dit-il. « Elle échappe à 100% à toute régulation ou à quelque supervision que ce soit… Aucune personne saine d’esprit ne peut penser qu’un système construit sur la spéculation puisse être un système viable à long terme. »

Dans l’esprit de Jorion, la décision de la Cour suprême en début d’année d’alléger les restrictions sur les financements des campagnes par les entreprises a des implications peut être encore plus graves. « Cela place réellement la chambre du commerce en position de contrôler le pays entier avec une seule décision», précise-t-il.

Par ailleurs, il ne voit pas la Chine ou l’Europe en mesure de prendre davantage de leadership sur le plan économique. La Chine, parce que ses leaders sont nouveaux dans le jeu du capitalisme, et l’Europe, parce que Paul Jorion croit l’euro au bord de la crise, peut-être dès le mois d’août.

« Je ne pense pas que l’Espagne, quand elle aura besoin de tout cet argent en août, le trouvera », dit-il. « L’Espagne dira ’eh bien, nous devrions restructurer cette dette’, puis le Portugal et la Grèce diront ‘quelle bonne idée !’, et ils le feront, et cela veut dire que l’euro explosera quelque part autour de début septembre. »

Si la crise se produit, dit-il, cela devrait pousser les Etats-Unis à envisager un nouvel accord de Bretton-Woods, fixant les taux de change des devises les plus importantes, comme cela s’est produit en 1944 – le système persistant jusqu’à 1971. « Les Etats-Unis savent que si l’euro s’effondre, ce ne sera pas une bonne nouvelle pour les Etats-Unis. Toute la pression retombera sur le dollar en tant que monnaie de référence, et les Etats-Unis ne peuvent plus se permettre de tirer toute l’économie mondiale. Ce n’est plus possible – il n’y a tout simplement plus assez d’industrie aux Etats-Unis pour ça. »

« J’espère simplement que les gens au pouvoir seront assez intelligents pour dire, “cette fois nous avons besoin d’être sérieux là-dessus” », explique Paul Jorion à propos d’un système de change fixe. « Dans l’autre cas, tout partira en fumée. »

Pour Jean-Luc Gréau, « le commerce inéquitable avec des pays à bas coût n’est pas viable à long terme »
Ancien économiste auprès du MEDEF, Gréau a longtemps trouvé que le modèle américain de libre-échange à l’échelle mondial posait problème. Il plaide pour une approche plus régulée de la croissance économique, centrée sur des zones régionales de libre-échange séparées par des barrières protectionnistes.

Quand il s’agit du futur d’un pays, les projections à long terme relèvent davantage de la futurologie que de prévisions rationnelles, explique Gréau. Il ajoute cependant qu’il est possible de tirer des leçons de la remise à plat de l’économie mondiale qui s’est jouée sur la dernière décennie, et de la crise financière qui a conclu cette phase.

Pour Jean-Luc Gréau, l’Occident a été victime de ses préjugés ethnocentriques en sous-estimant les capacités de l’Asie et du Brésil à devenir de puissantes économies, et de l’illusion que cette redistribution du travail était, en soi, une chose positive. Les grandes et moyennes entreprises occidentales ont facilité le processus en délocalisant leur activité vers ces marchés à bas coût de main d’œuvre, et elles ont par la même occasion donné à la Chine une vaste réserve de liquidités s’élevant à 2 500 milliards de dollars.

Jean-Luc Gréau critique par ailleurs ce qu’il appelle « le chaos organisé du régime de change et du marché des commodités », qui perturbe selon lui les affaires et les stratégies économiques de nombreux pays.

Son remède ? soit établir un protectionnisme limité dirigé contre la Chine et les autres pays en rapide développement, ou construire une union économique plus forte entre les Etats-Unis et l’Europe, incluant un système de change à taux stables entre l’Europe et les économies d’Amérique du Nord.

« Le commerce inéquitable avec les pays à bas coût n’est pas viable à long terme », explique Gréau. « Nous devons trouver une réponse : soit à travers une nouvelle ligne directrice sur les échanges, soit avec un nouveau régime de change, soit les deux. »

Aux Etats-Unis, le mouvement économique vers des pays moins développés a aussi eu un impact profond, selon Gréau. Malgré des gains de productivité massifs, de 18% entre 2000 et 2008, la plupart des Américains sont pris dans la spirale d’un endettement excessif avec des salaires qui stagnent. Ceci ne peut se résoudre que par deux moyens : soit en augmentant des salaires, soit en soulageant les plus bas revenus sur leur dette. Au minimum, explique-t-il, le gouvernement devrait s’assurer que les gens qui ont généré ces gains de productivité en partagent les bénéfices.

Aussi critique qu’il soit de ce modèle économique capitaliste téléguidé par la finance, promu par les Etats-Unis et le Royaume-Uni depuis trente ans, Jean-Luc Gréau ne plaide pas pour un autre modèle. « Nous n’avons de notre côté jamais cru en l’existence d’un véritable modèle », dit-il. Le modèle suédois des années 60, le modèle allemand des années 70, le modèle japonais des années 80, et le modèle anglo-saxon des années 90 se sont tous avérés reposer sur au moins un paramètre dangereux –qu’il s’agisse de dépenses publiques excessives (la Suède), du recours abusif aux experts (l’Allemagne et le Japon) ou du développement accéléré des services financiers et du montage discrétionnaire de la dette des ménages (Etats-Unis et Royaume-Uni).

Paradoxalement, chacun de ce systèmes présente aussi des éléments qui pourraient inspirer partenaires et concurrents, dit-il, comme les hauts salaires suédois, même pour les emplois peu qualifiés ; la protection des entreprises familiales de taille intermédiaire en Allemagne, qui ont finalement fourni la meilleure performance à long terme sur le plan de la croissance ; la protection qu’offre le Japon à ses entreprises contre les opérations hostiles, et la dynamique des business angels aux Etats-Unis.

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