Chaque jour, environ une personne sur six dans le monde souffre de la faim. Cette terrible réalité pourrait être compréhensible, sans que cela ne l'adoucisse, si elle était simplement liée à un manque global de nourriture. Mais le monde en produit plus qu'il n'en faut pour nourrir ses six milliards d'habitants. Le problème, d'après les spécialistes qui étudient ce phénomène, provient d'une combinaison de facteurs dont beaucoup sont imputables aux gouvernements et à leurs politiques sociales. Les catastrophes naturelles ont leur part de responsabilité, mais le manque de solidarité internationale sur le transfert des techniques agricoles, la corruption, la guerre et le manque d'institutions démocratiques sont les vrais coupables de l'affaire. Et avec la croissance de la population mondiale de 50% d'ici à 2050, date à laquelle elle devrait atteindre 9 milliards, à moins que la communauté internationale ne s'applique beaucoup plus pour mettre sur la table de chacun de quoi subsister, la foule des affamés ne cessera de grossir.

Près d’un milliard de personnes iront au lit avec le ventre creux ce soir. Pourquoi ? L’explication la plus simple serait qu’il y a trop de monde et pas assez de nourriture. La réalité est beaucoup plus complexe – et n’est aucunement liée au nombre de personnes ou à la quantité de nourriture.

La planète produit l’équivalent d’environ 2800 calories par personne et par jour à l’échelle mondiale – plus qu’il n’en faut pour que tout le monde mange, d’après de récentes estimations de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE).

« Il y a assez de nourriture pour tout le monde sur la planète, mais apparemment la volonté de faire ce qu’il faut pour mettre un terme à la faim dans le monde fait défaut », constate Rafael Pampillon, professeur d’économie à l’IE Business School à Madrid, qui travaille sur le développement.

Bien que les gains de productivité soient devenus légèrement plus faibles ces dernières années, les experts du développement disent que sur les six décennies passées, la production alimentaire a crû plus vite que la population. La tendance de long terme des prix agricoles suggère également la même tendance. Des pics dans les prix des denrées à certains endroits peuvent certes être observés durant quelques années ou quelques décennies, mais globalement le prix moyen des produits agricoles continue de décliner à mesure que le rendement des exploitations s’améliore : le prix du blé, par exemple, a baissé de manière continue au cours des deux derniers siècles.

Comme Amartya Sen, qui est sans doute le plus grand penseur de la faim dans le monde l’observait, « la faim est la caractéristique de ceux qui n’ont pas assez à manger. Ce n’est pas caractéristique du fait qu’il n’y a pas assez à manger. »

Pourquoi, alors, 15% de la population mondiale demeure-t-elle sous-alimentée ? Sen, prix Nobel d’économie et professeur à Harvard, a expliqué que le manque de solidarité internationale quand il s’agit de transfert de technologies agricoles, couplé à la corruption, la guerre, les catastrophes naturelles et la manque d’institutions démocratiques contribuaient tous à la réalité des assiettes vides.

En termes de transfert technologique, un vrai problème d’efficacité persiste. Augmenter la productivité agricole a affranchi de nombreuses personnes des travaux des champs. Les économies les plus avancées emploient maintenant une faible partie de leur main d’œuvre dans l’agriculture. Au Royaume-Uni par exemple, seulement 1,3 % des travailleurs ont une activité en rapport avec les travaux des agricoles. Même au niveau mondial, pour la première fois de notre histoire l’agriculture n’est plus l’activité dominante. Environ un tiers de la population mondiale y est engagée d’une manière ou d’une autre, mais ceux qui sont employés dans les services sont désormais plus nombreux, d’après les statistiques de l’Organisation Mondiale du Travail. Dans nombre d’économies de subsistance cependant, presque tout le monde travaille dans l’agriculture. Ainsi au Zaïre 80% de la population serait employée dans l’agriculture – un niveau supérieur à celui de l’Europe il y a un siècle et demi.

Le caractère responsable des gouvernements semble aussi être une variable importante. La guerre et les troubles politiques tendent à provoquer la faim des peuples. Historiquement, comme Sen l’a noté, les pays démocratiques ne connaissent quasiment jamais de famine. D’autres ont fait remarquer cependant que la démocratie n’excluait pas la faim à une échelle plus réduite. En Inde par exemple celle-ci demeure un problème majeur bien que le pays dans son ensemble soit maintenant un exportateur net de produits alimentaires.

Un point de bascule pour les plus vulnérables
D’autres chercheurs identifient des causes différentes. Dans un nouveau livre, The Atlas of World Hunger, le professeur de géographie Thomas Bassett et le professeur d’économie de la consommation Alex Winter-Nelson, tous deux de l’université de l’Illinois, expliquent que la guerre et les catastrophes naturelles ne causent pas vraiment la faim : elles ne font qu’exposer les personnes dont l’approvisionnement alimentaire était déjà critique. « Les catastrophes naturelles ou d’origine humaine ne sont que des évènements exacerbant qui affament des gens déjà vulnérables », dit Bassett. La sécheresse, explique-t-il par exemple, ne mène pas à la famine si les gens « ont les ressources pour faire face à la catastrophe. »

Dans leur atlas, Bassett et Winter-Nelson ont élaboré un index de vulnérabilité à la faim, un système de classement synthétisant plusieurs données qui semblent être les plus corrélées à la faim. Ils espèrent que cet index sera utile aux décisionnaires qui tentent de définir le meilleur moyen de réduire la prévalence de la faim et le nombre de personnes qui y sont exposées.

En analysant les statistiques au niveau individuel, national et international, ils ont découvert que la faim était particulièrement corrélée à un certain nombre d’indicateurs sociaux, en particulier la pauvreté et la restriction de droits politiques ou sociaux, et non à la productivité agricole.

Dans l’ensemble, le degré de stabilité politique et l’accès à des services sociaux, sécurité sociale en particulier, sont des variables déterminantes de la sécurité alimentaire de la population. «Moins il y a d’offre de soins, plus la faim est présente », résume Bassett.

L’égalité des sexes est un autre facteur, d’après Bessett. « Dans un pays où les femmes ont un statut plus élevé, les enfants se portent mieux », explique-t-il. « Lorsque les femmes ont accès à l’éducation, elles sont davantage susceptibles d’avoir un revenu et ont plus de pouvoir au sein du foyer, pour décider de l’agrandissement de la famille ou pour choisir qui mangera de la viande ce soir. »

Plus les femme ont d’opportunités sur le plan économique, moins il est probable que les enfants soient amaigris par les privations, ou que les filles reçoivent moins de nourriture que les garçons (être une fille demeure une barrière culturelle majeure d’accès à la nourriture en Inde, l’un des quelques pays où, et ce n’est pas une coïncidence, les hommes sont plus nombreux que les femmes).

Enfin, la technologie semble également un point décisif – pas tant les techniques agricoles que la technologie en général, d’après Bessett. Plus l’économie est avancée, semble-t-il, moins il est probable que la population y meure de faim. En fait, Bassett explique que les citoyens de pays engagés dans des productions économiques à forte valeur ajoutée, comme l’industrie manufacturière ou les services, ont en général un meilleur accès à la nourriture. « Il s’agit clairement d’un progrès », note-il.

Donner de la nourriture pourrait aggraver le problème
Simplement envoyer de la nourriture, malheureusement, n’aide pas à éviter la faim. Au niveau national, les dispositifs de redistribution peuvent aider à pallier des pénuries locales, mais au niveau international, envoyer des surplus de nourriture à un pays affamé n’est pas une vraie solution. « Tout d’abord, ils n’ont souvent pas les infrastructures de stockages nécessaires pour recevoir de telles donations, et encore moins pour les distribuer », explique Pampillon de l’IE. « Par exemple, l’absence de réseaux réfrigérés rend inenvisageable d’envoyer des denrées périssables aux gens qui en ont besoin. »

Les donations des riches pays du Nord peuvent aussi aggraver le problème, dit-il, en sapant l’économie locale. « L’aide de base sous forme de nourriture ne sert qu’à repousser d’inévitables problèmes futurs et à élargir le fossé mondial de richesse et d’accès à la nourriture, » explique Pampillon.

De tels dons peuvent aussi avoir d’autres effets négatifs involontaires, par exemple en donnant aux récipiendaires le goût pour des aliments disponibles uniquement par importation, une préférence en apparence anodine qui au fil du temps augmente la précarité de leur condition en les faisant négliger les cultures locales… Dans les cas extrêmes, comme par exemple les régions dévastées par la guerre, les dons peuvent entraîner la perte des compétences agricoles, selon les analystes.

Il vaut mieux, dit Pampillon, transférer une expertise agricole que des sacs de grain. Les pays en développement ont besoin de connaissances pour « produire des semis, des fertilisants, des pesticides, des outils, des tracteurs et des moyens de transport qui leur permettront de produire le type de nourriture adapté aux besoins et aux caractéristiques géographiques de leur région », explique-t-il.

Cependant, les barrières commerciales des pays à haut revenus représentent d’après Pampillon un obstacle social plus important encore au développement agricole. Les subventions dont bénéficient les agriculteurs dans l’Union Européenne, par exemple, rendent plus difficile pour les pays pauvres de tirer des revenus de leur agriculture. Souvent, les subventions et les tarifs douaniers dans les marchés de type avancé découragent les agriculteurs des marchés émergents d’évoluer vers des cultures plus spécialisées, à plus forte valeur ajoutée, pour l’export.

A court terme, une chaîne d’approvisionnement trop tendue peut aussi contribuer à la faim. Dans un article récent, Frédéric Baudouin et David Parlongue de l’Ecole des Mines, expliquent que l’absence de stocks était une cause majeure des chocs de prix qui ont mené à un pic de famine en 2007-2008, période où l’on estime que 115 millions de personnes ont rejoint les rangs des sous-alimentés.

Bien que des facteurs comme l’utilisation de céréales pour les biocarburants et la hausse de la consommation en Chine aient été largement rendus responsables de l’augmentation des prix, ces évolutions ont seulement légèrement réduit l’offre disponible, expliquent Baudouin et Parlongue. Les vrais racines de la crise, concluent les auteurs, sont à chercher dans les années 1970, quand le Fonds Monétaire International a commencé à encourager les gouvernements des pays en développement à dépenser moins, principalement en économisant sur les infrastructures, dont les installations de stockage alimentaire. Dans le même temps, les conseillers venus de Washington ont encouragé ces pays à tenter d’augmenter la valeur de leurs exportations en se concentrant sur des produits aux débouchés importants comme le coton ou le café. L’idée était alors que des pays qui étaient des producteurs de céréales plus efficaces, dont le Canada, la France et les Etats-Unis satisferaient les besoins en produits de base des pays en développement.

Dans l’ensemble, la stratégie s’est avérée pertinente, disent Baudouin et Parlongue. Le pourcentage de personnes souffrant de la faim était bien en baisse avant l’année 2007. En 2007-2008 cependant, après une saison où les stocks ont été exceptionnellement bas, ce modèle « en flux tendu » a rendu les gens plus vulnérables. D’abord, parce qu’il a laissé des pays comme le Sénégal avec peu d’installations pour le stockage des céréales, qui lui auraient permis de faire face à la hausse des prix, et ensuite parce que cela voulait dire qu’ils n’avaient pas de cultures substituables aux céréales devenues chères. La preuve : le Mali, qui n’a pas écouté les conseils du FMI et a continué de faire pousser du riz, a moins souffert durant le pic des prix que le Sénégal, importateur massif de riz.

Dans le même temps, les solutions gouvernementales au problème ont eu tendance à ce focaliser principalement sur la réduction des troubles urbains en ignorant les gens des campagnes, difficiles d’accès, qui représentent 80 % de la faim dans le monde. Au Sénégal, par exemple, le prix du riz était plus élevé pour la population rurale, et ce en proportion de leur éloignement à la capitale.

Dresser la table… pour neuf milliards de couverts
Avec en mémoire le souvenir encore frais des émeutes liées aux prix alimentaires de 2008, de nombreux pays cherchent des moyens d’assurer à leurs citoyens une sécurité alimentaire qui soit à la hauteur de la demande nouvelle accompagnant la croissance continue de la population mondiale.

D’ici à 2050, la population devrait passer à neuf milliards, la majorité de l’augmentation étant imputable aux pays en développement. Cette augmentation, ajoutée à l’appétit grandissant d’un continent asiatique de plus en plus aisé, pourrait se traduire par la nécessité d’augmenter la production alimentaire mondiale de 70 %, et celle des marchés en développement de 100 %, d’après les prévisions du Comité consultatif économique et industriel auprès de l’OCDE.

La planète satisfera-t-il la demande ?
« Le pouvoir démographique est si supérieur à la capacité de la Terre à produire la subsistance des Hommes que la mort prématurée doit sous une forme ou sous une autre visiter l’espèce humaine», écrivait Thomas Malthus, qui se trompait de 250 ans dans sa prédiction d’une période noire et qui pourrait bien être dans l’erreur pour 50 ans de plus.

Le futur cependant nous réservera sans aucun doute sa part de défis. Les pesticides qui ont aidé à stimuler les rendements dans la révolution agricole d’après guerre pourraient aussi avoir malencontreusement aidé la nature à sélectionner les insectes et les parasites les plus résistants. Parmi les pays où une augmentation de la productivité agricole serait le plus bénéfique, nombreux sont ceux d’après l’OCDE où l’eau est, elle aussi, une ressource limitée, particulièrement à l’ère du réchauffement climatique. Enfin, alors que certains experts pensent que les OGM permettront de surmonter toutes ces difficultés, d’autres y voient une source de désastre potentielle à part entière.

Le scenario le plus réaliste ? Une généreuse moisson de complexité.

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