Grâce à l'Internet, en l'espace de seulement vingt ans, la vie a changé dans presque chaque endroit du monde. À présent, selon certains experts et chercheurs en médecine, l'Internet pourrait changer l'humanité elle-même.

L’Internet a une profonde incidence sur notre façon de vivre et de travailler, si bien que l’on décrit parfois la jeune génération comme vivant dans un monde dans lequel nous autres plus âgés serions des étrangers.

Jusqu’à quel point cette e-génération se différencie-t-elle de ses parents qui n’ont pas vécu cette ère ? À quoi ressemble le monde pour des gens qui n’ont aucun souvenir du temps où le courrier postal était le moyen le plus utilisé pour acheminer des messages, et où le désir d’information ou de divertissement ne pouvait pas être satisfait instantanément ?

Les opinions divergent. Peter Cappelli, professeur de management à Wharton, affirme que les jeunes d’aujourd’hui sont différents, mais pas à cause d’Internet. « Quand on regarde les jeunes d’aujourd’hui, ils semblent différents, et ils sont en quête de réponses… En fait, ils semblent différents parce qu’ils sont plus jeunes que nous », dit-il.

Mais Cappelli fait partie de la minorité. La plupart des observateurs pensent que « l’e-génération » est en fait différente de nous. Pour eux, la question qui se pose est en fait de savoir si ces différences sont bonnes ou mauvaises.

Les optimistes soutiennent que la génération du numérique constitue un groupe privilégié, né à l’aube d’une nouvelle ère qui diffusera la créativité de milliards de gens et mettra les connaissances à la portée de tous ceux qui le désirent. Les pessimistes la considèrent comme une génération perdue, séduite par la technologie qui les pousse à accepter une vie virtuelle facile et superficielle au lieu d’une vie plus dure, mais plus gratifiante – et dans ce processus, peut être perdent-ils une partie de leur humanité.

Du côté du positif, Peter Fader, professeur de marketing à Wharton, croit que cette génération est plus efficace dans l’accomplissement de tâches multiples que celles qui l’ont précédé. En observant les adolescents, il est ainsi étonné par le nombre de choses qu’ils peuvent faire à la fois.

Mais certains chercheurs disent que cela est plus facile pour eux parce que leurs esprits sont formatés pour gérer ce genre de choses. Dr Gary Smith, un neurologue à UCLA et co-auteur de l’ouvrage iBrain, affirme qu’à son avis l’Internet peut profondément changer nos capacités mentales.

Une étude menée par le Dr Smith auprès de vingt quatre personnes, divisées à parts égales entre néophytes et internautes confirmés a révélé que l’activité cérébrale des néophytes et celle des internautes semblait remarquablement différente lorsqu’ils font des recherches sur Internet. Tandis que les néophytes de l’Internet exhibaient les mêmes modes d’activité mentale comme s’ils lisaient un livre, les habitués se connectaient sur plusieurs autres zones mentales – en activant deux fois plus de cellules neuronales.

Leurs valeurs sont également différentes des nôtres, selon le futuriste John Seely Brown, un professeur associé à l’University of Southern California et co-président du Deloitte Center for the Edge. Brown, ancien directeur de Xerox PARC, le labo de recherche de Palo Alto qui a donné au monde la souris d’ordinateur et les interfaces graphiques d’utilisateurs pour les ordinateurs, entre autres choses, pense pour sa part que cette génération est prometteuse.

Il déclare : « Les enfants d’aujourd’hui sont fondamentalement différents de ceux d’hier parce qu’hier nous avions tendance à nous définir par notre mode d’habillement, nos biens, et en ce qui concerne l’ancienne génération, par ce que nous contrôlions. Nous nous définissions par nos biens matériels. Aujourd’hui, les enfants du numérique tendent à se définir par rapport à qu’ils créent, partagent, et – d’une façon décisive – par ce que les autres créent ».

Ils ont aussi un esprit plus démocratique. Les opinions de la masse comptent beaucoup plus pour eux que pour les anciennes générations. De plus en plus, ils prennent leurs décisions concernant le choix d’un restaurant par exemple, et leurs autres activités, grâce à la collaboration massive des internautes, selon Fader – un acte qui n’a rien à voir avec la lecture de l’avis d’un critique dans un magazine, ni non plus au simple fait de poser la question à un ami.

C’est aussi un groupe habitué au changement rapide. Les compétences n’auront pas la moitié de la longévité qu’elles avaient avant, dit Brown. Cette génération a perpétuellement besoin de se réinventer. « Nous passons d’un monde d’équilibre à un monde de déséquilibre perpétuel », ajoute-t-il.

De l’avis de Brown, la vie professionnelle de l’e-génération peut ressembler à ce que certains d’entre eux font aujourd’hui – jouer à des jeux collaboratifs avec des acteurs multiples. Ce qu’il redoute, c’est que l’économie finisse par ressembler un peu au jeu World of Warcraft. Une partie du jeu implique des groupes de combattants qui lancent des attaques les uns contre les autres. L’autre partie, et c’est ce qui intéresse Brown, c’est le travail collaboratif qui accompagne la préparation des armes et des stratégies. Des groupes indépendants de guerriers en ligne lancent jusqu’à douze mille nouvelles idées chaque jour en préparation de la prochaine attaque, selon lui.

Dans ce type d’environnement, la protection de la propriété intellectuelle deviendra moins préoccupante, dit Brown. Avec le temps, il s’attend à ce que la plupart des activités deviennent comme celles du monde de la mode, où la propriété intellectuelle se résume moins à quelque chose que l’on possède qu’à une création perpétuelle, en espérant que cela aidera à avoir une meilleure réputation et à attirer les meilleurs talents. « Vous devez avoir les meilleures idées, et créer des produits à partir de celles-ci plus vite que votre concurrent. Un point, c’est tout », dit-il.

Mais il y a aussi des signes d’inquiétude. « C’est un fantastique monde d’opportunités, mais c’est aussi un monde plein de dangers », dit Paul Friedel, directeur général adjoint pour la recherche et la stratégie d’Orange Labs R&D.

L’e-Génération a souvent une profonde connaissance des domaines particuliers qui l’intéressent, dit Fader, mais elle peut « ignorer totalement ce qui fait la une des journaux ». Avec le déclin de la presse et des informations du soir à la télévision, certains experts redoutent que les les sociétés humaines soient en train de perdre une source commune d’informations.

La temps pendant lequel on peut se concentrer sur un sujet donné semble généralement plus court chez les jeunes générations. « Dans les cas où il s’agit d’apprendre une matière difficile, ou bien s’il faut passer du temps sur un sujet avant qu’il devienne intéressant, je pense qu’ils ont tendance à laisser tomber et à passer à autre chose », dit Jonah Berger, professeur assistant de marketing à Wharton.

« Il est plus difficile de retenir leur attention, plus difficile de maintenir leur esprit en éveil car ils sont habitués à ce que l’on pourrait appeler de brefs jets d’information qui leur arrivent en continu », dit David Bell, professeur de marketing à Wharton.

Mais Fader croit que leur impatience se réduira avec l’âge. Le réflexe typique « il me le faut tout de suite » disparaîtra, dit-il. À mesure qu’ils mûriront, ils apprendront, comme chaque génération avant eux, qu’il faut parfois savoir attendre. « Lorsque nous étions enfants, nous voulions avoir tout, tout de suite, mais sans y parvenir. Ensuite, nous avons grandi et nous nous sommes calmés » dit-il.

Le fait que les enfants de l’e-Génération, comme leurs parents, aient une vision univoque de l’Internet inquiète Friedel. Plutôt que de le voir comme un réseau de communication de bases de données et de personnes faillibles, ils considèrent l’Internet comme une source incontestable de connaissances. « Les gens semblent considérer l’Internet comme une sorte d’animal qui vous donne des informations » dit-il.

L’une des conséquences de ce sentiment, soutient-il, est que les gens prennent tout ce qu’ils trouvent sur Internet pour argent comptant. Cela complique la vie des enseignants non pas parce que ce qu’ils lisent est nécessairement inexact, mais parce qu’ils peuvent mal interpréter ce qu’ils lisent, en considérant par exemple comme un principe scientifique une vérité seulement valable dans un cas particulier.

Cette tendance à s’en remettre à l’expérience virtuelle est déjà préjudiciable à la société à plusieurs égards, pense Friedel. Les simulations informatiques, par exemple, prennent le pas sur les expériences réelles ; ainsi, dans le cas du volcan en Islande, le fait de s’en remettre à ces simulations a maintenu les avions européens au sol pendant plusieurs jours parce que l’on s’est fié aux modèles plutôt que d’envoyer des avions pour collecter des échantillons et déterminer si les nuages de cendres présentaient un danger pour les vols.

Dans nos rapports personnels aussi, Friedel voit une tendance à prendre la représentation de la réalité comme étant la réalité elle-même. Il dit que bien qu’il ait retrouvé des parents et de vieux amis à travers Facebook, il s’inquiète que le fait d’être forcé de considérer chacun de ceux que l’on connaît comme un « ami » ne banalise l’idée d’amitié et conduise à une idée simpliste des relations en général.

Cela peut aussi avoir un effet négatif sur les aptitudes à la communication dans la vie courante. « La technologie peut modifier nos aptitudes à la communication en face à face » dit Smith de UCLA. Une récente étude menée auprès de 200 personnes âgées de 18 à 23 ans, a révélé que les personnes plus jeunes qui sont connectées en ligne en permanence sont moins aptes à lire les expressions du visage que les gens qui passent moins de temps sur Internet.

Cette désagrégation des relations sociales de la vie réelle peut avoir aussi des conséquences multiples. Dans un récent post dans son blog, une jeune écrivaine qui vit au Brésil, qui a grandi aux États-Unis et qui est née de parents Français et Brésiliens, Ines Schinazi, affirme que, même aujourd’hui en tant qu’adulte, elle vit avec un fort sentiment de désarticulation, qui n’est pas imputable à son seul parcours, mais aussi à la technologie.

« Quand vous avez la possibilité “d’être” à plusieurs endroits en même temps, à travers le courriel, les textes, Facebook, Twitter, les web cams, Skype, et les téléphones cellulaires, et d’avoir ainsi les pieds au Brésil, la tête en Inde, et le cœur en Antarctique, il est difficile de définir exactement “où” vous êtes. Google est la nouvelle demeure. C’est notre seul port d’attache ».

Une vue aussi fragmentée du monde peut aussi avoir d’autres effets sur les membres de l’e-génération.

En premier lieu, cela les rend plus cosmopolites. Une étude de 2007 sur 1250 individus nés entre 1980 et 2000 au Royaume-Uni, en Italie et aux Pays-Bas, dirigée par des professeurs de l’Université de Brescia en Italie, a révélé que pratiquement chaque personne étudiée a indiqué qu’elle maîtrisait assez bien l’anglais pour surfer sur un site web en langue anglaise.

En second lieu, cela peut les amener à avoir le sentiment d’avoir une identité à multiples facettes. L’une des plus surprenantes découvertes de l’équipe de Brescia était le nombre important de ces jeunes gens qui vivaient une double vie. Les jeunes peuvent être tout à fait sérieux et impliqués dans leur travail, mais dès qu’ils mettent le pied dehors, ils peuvent avoir une vie tout à fait différente. « Ils changent complètement d’attitude pendant la journée, la nuit, durant le week-end »; dit Alessandro Bigi, l’un des coauteurs de l’étude.

« Pour les gens de ma génération, ajoute Bigi, c’est différent : j’ai un travail de professeur, et quand je rentre chez moi, je mène une vie de professeur ».

Ce sentiment de posséder de multiples identités n’est pas propre à la e-génération européenne. « Peut-être ce qui distingue le plus ma génération des générations passées, c’est notre fluidité, l’empreinte forte d’une enfance et d’une adolescence numérique. La technologie nous a permis de créer des identités fluides, dans lesquelles nous nous “réinventons” constamment », écrit Ines Schinazi, la blogueuse franco-brésilio-américaine, qui est écrivain et journaliste – mais dont le rêve est de devenir une star du rock.

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  • http://www.facebook.com/sophie.ernst1 Sophie Ernst

    Un peu léger, doxographique, avec des simplifications exaspérantes en termes massifs de “eux” et “nous”, et avec beaucoup de confusions – ce n'est pas la nature humaine qui change, mais la culture, cette deuxième nature. On garde le même cerveau et aucune machine ne fera faire à ce cerveau ce que sa biochimie ne lui permet pas.
    Mais ça pose un problème vraiment intéressant, à élaborer. En général, ce qui existe en France comme réflexion sur le sujet reste confiné entre spécialistes cognitivistes ou geek, sans traduction pour le public. Exemple, dans le genre pas très compréhensible :
    http://www.internetactu.net/2010/06/22/bruno-la
    C'est donc une bonne initiative d'avoir publié ce texte, pour lancer le débat.

  • http://twitter.com/HerveKabla Herve Kabla

    Tout à fait d'accord avec Sophie, un peu rapide. Je ne pense pas que les jeunes d'aujourd'hui soient plus capables de faire d'autres choses que les autres générations; Il sont simplement invités à faire plusieurs choses en même temps, et leur “jeune âge” (si tant est qu'on soit encore jeune à 20 ans) ne leur permet pas encore de dire “non” à une sollicitation extérieure (téléphone, SMS, télévision, Internet).

  • Pingback: Les impacts négatifs des systèmes de technologies de l’information | gta1017aquipe2

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