Plus les années avancent, plus les statistiques se font pressantes: les plus de 65 ans représenteront en 2050 le quart de la population dans les pays les plus développés, contre 16% aujourd'hui. La montée en puissance des seniors bouscule les sociétés, entreprises et institutions politiques comprises. Après un entretien avec Francis Mer, ancien Ministre de l'économie et des finances de la France, ParisTech Review poursuit son analyse des bouleversements induits par le vieillissement démographique.

Déséquilibre entre actifs et inactifs, remise en question de la solidarité intergénérationnelle: beaucoup s’inquiètent des conséquences économiques et sociales du vieillissement démographique. Pourtant, le plus grand défi n’est peut-être pas là où on l’attend. «Les risques pour les sociétés démocratiques ne sont pas ceux généralement avancés», explique Roland Hureaux. Selon l’essayiste, les démocraties occidentales fonctionnent grâce à un jeu d’équilibre subtil : à court terme, l’alternance des majorités ; à moyen terme, les mouvements sociaux, et les révoltes, qui viennent généralement des jeunes. «Sans ce jeu, s’installent sclérose, pensée unique, et propensions à l’idéologie…», précise l’auteur du Temps des derniers hommes (2000, Hachette Littératures). En clair, une société qui s’enlise et met en danger son propre système démocratique.

Les personnes âgées, naturellement conservatrices ?
En marketing, les études montrent qu’il existe une propension naturelle au conservatisme avec l’avancement en âge. Le professeur Gilles Laurent de HEC Paris, la business school de ParisTech, explique qu’« il y a une tendance graduelle à décider plus tôt et moins souvent, à étudier moins d’alternatives et à être plus fidèle à ses choix passés. Une femme plus mûre peut changer de parfum mais elle en changera moins souvent qu’une femme plus jeune et optera pour un parfum non pas nouvellement introduit mais qui existe depuis au moins 15 ans. »

Sur le plan politique, le phénomène est plus subtil mais conduit à un résultat similaire: les plus âgés se tournent en majorité vers le camp conservateur. Il ne s’agirait pas ici d’un effet directement lié à l’âge, mais plutôt à la position sociale d’une génération. Plus précisément, les seniors d’aujourd’hui présentent des caractéristiques sociales qui les prédisposent à préférer un parti libéral-conservateur: possession d’un patrimoine, pratique religieuse… C’est ce que les experts appellent l’« effet de cohorte » : les grandes tendances de la période dans laquelle sont nés, ont grandi et évolué les membres d’une même génération expliquent en partie leur comportement de groupe, et cet effet les suit à travers le temps.

Prenons le point de vue d’un individu né en Europe Occidentale entre 1945 et 1960 : son enfance se déroule dans une période de forte croissance ; son entrée dans la vie active, dans une période de plein emploi ; et sa retraite est d’un niveau plus ou moins garanti. Qu’il naisse 25 ans plus tard, et son enfance se déroule en période de crise ; son entrée dans la vie active, dans une période de chômage structurel ; et sa retraite sera probablement touchée à un âge reculé, non garantie et en deçà du niveau des cotisations concédées. D’un côté, la cohorte des Trente Glorieuses ; de l’autre, celle de la crise. On passe de la vision acidulée des Beatles au nihilisme des Sex Pistols…

La dictature douce des seniors, vraie menace pour le système
Ce phénomène, à l’origine de tensions politiques entre les générations, pose problème lorsque l’équilibre entre les différentes tranches d’âge est menacé. La prise de pouvoir d’une génération – en l’occurrence, la plus âgée – affecte dangereusement la dynamique politique de long terme. «Des dictatures douces risquent d’émerger un peu partout, caractérisées par un déclin général du dynamisme, de l’investissement, de l’innovation, de l’entrepreneuriat et de la réactivité », résume Roland Hureaux.

Le déséquilibre qui se profile actuellement donne aux aînés un poids politique considérable. Mais il n’est dans intérêt de personne: « les vieux dans nos sociétés, par la «narcissisation» de leurs comportements, produisent une génération de jeunes hyper-teigneux, anti-gérontocratiques. Le privilège des vieux contient la menace pour les vieux », explique crûment le politologue et anthropologue Emmanuel Todd. « Si nous allons à la rupture, la faillite des systèmes sociaux organisés de santé et de retraite peut conduire à un géronticide invisible, comme celui qu’a connu la Russie à la chute de l’Union Soviétique », ajoute Roland Hureaux.

Une solution: repenser la démocratie
Emmanuel Todd prédisait en 1976 la chute de l’Union Soviétique en s’appuyant notamment sur les données démographiques révélatrices de la souffrance de la population, comme la mortalité infantile. L’auteur de La Chute finale observe aujourd’hui dans les pays développés un « ralentissement de la vie politique et idéologique, ralentissement —et non une fin— de l’histoire. On assiste à une fossilisation de la démocratie, un accaparement de la richesse sociale par les tranches d’âge supérieures ».

A tel point que le politologue n’hésite pas à remettre en cause les dogmes fondateurs des démocraties occidentales. « D’une certaine manière, explique-t-il, nos institutions n’ont pas été pensées pour des sociétés où le citoyen type a 55 ans. Toute la philosophie politique, de Socrate à Hobbes ou Rousseau, est articulée autour d’un citoyen trentenaire. Nous ignorons aujourd’hui quel impact ce déplacement du centre de gravité électoral représente sur les démocraties, poursuit Emmanuel Todd. En revanche, il est certain que l’impuissance électorale des jeunes serait levée par l’abolition du suffrage universel.»

D’autres, comme Francis Mer, interviewé récemment par ParisTech Review, estiment qu’il faudrait penser différemment la vie politique. L’ancien Ministre des finances français propose par exemple de limiter drastiquement le nombre de mandats, ce qui interdirait de «faire carrière» en politique. Ce type de dispositions contribuerait à éviter que de trop nombreuses décisions collectives ne soient prises en fonction de l’intérêt du seul groupe ayant le plus fort pouvoir électoral.

Le problème de la gouvernance à l’échelle des entreprises
Cette nécessité de repenser la gouvernance n’est pas seulement un enjeu de politique nationale. A l’échelle des organisations, des pyramides des âges qui pointent vers le bas posent un vrai problème de compétitivité.

Pour Emmanuel Todd, les travers comportementaux sont indépendants de la position hiérarchique. «L’horizon de l’ouvrier et du PDG sont les mêmes : le premier veut atteindre l’âge de la retraite avant que son poste ne soit supprimé ; le second, s’en mettre plein les poches avant que sa structure ne dépose son bilan. C’est l’homo economicus de l’apocalypse : après moi, le déluge !»

Elie Matta, professeur à HEC Paris, a étudié avec le professeur Paul Beamish de la Richard Ivey School of Business les effets pervers que les cadres proches de la retraite ont sur les organisations qu’ils pilotent. L’intérêt de ces dirigeants sortants peut les amener à engager l’organisation dans une voie contraire aux intérêts de celle-ci, de ses actionnaires, de ses collaborateurs, de ses parties prenantes, par simple souci de préserver leur réputation et leur patrimoine.

Pour consolider leurs performances, les entreprises doivent donc, comme les dirigeants politiques, prendre en compte le vieillissement démographique dans leur gouvernance. Cela passera notamment par une meilleure prise en considération des aspirations professionnelles des seniors : seules des possibilités renouvelées de formation et d’évolution peuvent éviter un effet d’attente et de capitalisation potentiellement néfaste à l’intérêt de l’entreprise.

References

Academic
  • Malmendier, Ulrike, and Stefan Nagel. 2007. Depression Babies: Do Macroeconomic Experiences Affect Risk-Taking?
  • Matta, Elie, and Paul W. Beamish. 2008. The accentuated CEO career horizon problem: evidence from international acquisitions. Strategic Management Journal 29 (7):683-700.
  • Park Denise C., Gary Lautenschlager, Trey Hedden, Natalie S. Davidson, Anderson D. Smith, and Pamela K Smith. 2002. Models of visuospatial and verbal memory across the adult life span. Psychology and aging 17 (2):299-320.
  • Yoon, Carolyn, Gilles Laurent, Helene H. Fung, Richard Gonzalez, Angela H. Gutchess, Trey Hedden, Raphaëlle Lambert-Pandraud, Mara Mather, Denise C. Park, Ellen Peters and Ian Skurnik. 2005. Cognition, persuasion and decision making in older consumers. Marketing Letters 16 (3-4):429-441.
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