La crise et l’avenir des idées fausses

Photo Thierry de Montbrial / Directeur général de l'Institut français des relations internationales (Ifri) / May 17th, 2010

La crise qui secoue le monde aujourd'hui remet en cause nombre des dogmes jusqu'ici communément admis : la croyance en une croissance éternelle, l'acceptation de modèles financiers déconnectés de la réalité économique, la foi en un irénisme mondial qui fait fi des Etats-nations et des biens publics. C'est l'occasion de redécouvrir et peut-être de retrouver notre identité.

La crise économique et financière a secoué le monde et le monde cherche des coupables. Les uns accusent le capitalisme sauvage et ses excès de cupidité. Les autres pointent les gouvernements et les banques centrales, soupçonnés de complaisance à l’égard des puissances financières. La vérité, c’est que la responsabilité est partout. Dans la recherche de ces responsabilités, chacun combat ses propres peurs et son propre ressentiment. La crise est un moment de doute et de rupture. C’est vrai, mais nous verrons qu’elle offre également l’occasion de redécouvrir, de retrouver, son identité.

Ceux qui annoncent depuis l’été 2008, face au « capitalisme fou », le grand retour de l’Etat dans l’économie, prennent parfois leurs rêves pour la réalité, ils prennent surtout leur revanche sur une idéologie de la fin des années 70 qui s’est incarnée dans le Thatchérisme et le Reaganisme, une idéologie du « tout libéral » qui ressemblait à s’y méprendre au « laisser faire, laisser aller » du XIX ème siècle. Cette idéologie vivait sur l’idée que le marché peut résoudre tous les problèmes. Tous les problème économiques, naturellement, mais aussi – je caricature à peine – les problèmes géopolitiques inextricables, comme, par exemple, le conflit israélo-palestinien. Cette idéologie, par défiance, les Français l’ont surnommée « ultralibéralisme ». Précisons au passage que si l’auteur de ces lignes se revendique comme un libéral, il a abondamment prouvé qu’il n’est nullement un « ultra ».

L’idéologie en question se mariait fort bien à la mondialisation montante. Sur le plan théorique, certains grands économistes lui ont donné ses lettres de noblesse en s’attaquant à la notion de bien public, sur laquelle nous reviendrons plus tard. A commencer par Milton Friedman, qui avait toujours, dans ses écrits et ses cours, ignoré ce concept. Le prix Nobel Ronald Coase, quant à lui, avait développé une conception des biens publics si proche de celle des biens privés que ce glissement scientifique cautionnait l’idéologie en vogue. Tout cela convergeait en une croyance : la planète, affirmait cette croyance, était finalement un ensemble assez homogène avec des individus, personnes physiques ou morales, qui se ressemblaient. La politique avait donc de moins en moins d’importance, l’économie des échanges réglait le monde, les frontières s’estompaient inexorablement. Il ne restait qu’un vaste marché mondial régi par les seules relations commerciales au sein de ce marché. C’est cette croyance, cette foi immature dans le marché, qui nous a conduit en quelques étapes à la crise actuelle.

D’où est venue la grande illusion ? Elle a certes pris son départ dans les années 80, mais elle a connu son véritable essor dans les années 90 avec la chute de l’Union Soviétique. La première idée fausse, c’était que la chute de l’URSS sonnait le glas, non seulement de l’idéologie communiste, mais celui de toutes les idéologies. Cette interprétation abusive de la fin de l’URSS se doublait de la conviction qu’une transparence absolue allait se répandre désormais à travers le monde et que l’on approchait des conditions de la concurrence pure et parfaite de la théorie économique. Pour les thuriféraires de ce dogme, cette transparence, combinée à toutes les possibilités offertes par les jeux de marché et les garanties illimitées contre le risque, allait abolir les cycles économiques. Si on ajoutait à cela le progrès technique et la révolution dans les technologies de l‘information, on trouvait alors des gens comme Alan Greenspan – à mon avis il porte une responsabilité capitale dans la crise actuelle – pour promettre la croissance éternelle. Greenspan niait jusqu’à la possibilité même d’un risque systémique. Sans vouloir polémiquer, rappelons l’importance de la culture et de la formation intellectuelle dans la conduite de l’économie. Ben Bernanke, l’actuel président de la Réserve Fédérale, est un universitaire reconnu qui a beaucoup étudié, scientifiquement, la grande dépression des années 30. Greenspan était ce qu’on appelle un “économiste appliqué”.

Le mythe de la croissance éternelle

Cette croyance fausse se fondait sur des évolutions qui, elles, étaient bien réelles. Rappelons les grands développements de la fin du XX ème siècle. Gains de productivité constants, transparence, abolition des frontières, politique monétaire accommodante. Avec ces atouts, on croyait fermement à l’avènement d’un « brave new world » avec une croissance économique régulière sans inflation et sans cycles. Voilà ce qui avait fini par s’installer dans les esprits. Greenspan, encore lui, a incarné cette foi totale dans l’innovation technologique. Il a nié la possibilité de l’existence durable des bulles. Il pensait que ces bulles se résorberaient d’elles mêmes, harmonieusement. Je suis plus circonspect. Comme beaucoup d’économistes, au mythe de la croissance éternelle, je préfère la théorie des cycles longs de Kondratieff, une théorie qui rattache ces cycles aux grandes évolutions technologiques. En l’occurrence, il s’agit de la révolution dans les technologies de l‘information. Elle s’est produite dans le domaine militaire pendant les années 70, s’est poursuivie ensuite dans le domaine civil et a connu un succès foudroyant dans les années 80 dans les secteurs de la finance et de l’industrie. Pour autant, cette révolution ne changeait pas les règles profondes de l’économie.

Le mythe de la croissance éternelle avait un compagnon de route, le mythe de la « société monde », affranchie des frontières politiques et surtout commerciales. Ce second mythe relevait bien sûr d’une vaste auto intoxication, au plus haut niveau de décision. Car le monde n’est pas un Tout unifié. Il est toujours fragmenté en entités politiques distinctes. Les frontières résistent. Les Français sont différents des Américains, qui sont différents des Chinois, lesquels réagissent très différemment des Indiens. Les biens collectifs existent bel et bien au sens où les gens se replient sur leur « tribu » quand la crise frappe. Le réflexe fondamental est de se replier sur l’Etat Nation, car cette notion – n’en déplaise à ses fossoyeurs un peu trop pressés – existe plus que jamais. On a voulu le nier par idéologie, mais la réalité se venge. Les biens publics sont donc au cœur du débat sur la sortie de crise. Pourquoi étaient-ils la cible privilégiée de l’idéologie mondialiste ? La réponse ne fait aucun doute : car ils incarnent les particularismes locaux.

A ce stade de la démonstration, il est indispensable de préciser ce dont nous parlons. Commençons, au nom de la clarté, par définir un bien privé. Il s’agit d’un bien qui, une fois consommé par un individu, ne sera consommé par personne d’autre. A l’inverse, les biens collectifs, tout le monde peut les consommer simultanément et il est impossible d’en exclure un individu. On ne peut pas empêcher quelqu’un de le consommer. Quand le « collectif » de référence est un Etat, le bien est dit « public ». Pour illustrer le propos, un programme de télévision hertzienne est un bien public. En revanche, un programme de chaîne cryptée avec décodeur, devient un bien privé. Les vrais biens publics sont par nature non mesurables, comme la sécurité par exemple.

Alors, au bout du compte, la mondialisation est-elle compatible avec les biens publics ? La réponse est ambiguë. Dans un pays unifié autour d’un Etat, le vrai bien public, l’ultime bien public, c’est cette unité elle-même. A travers la notion de bien public, on entre donc dans un débat extraordinairement complexe entre les individus d’une communauté bien définie. La grande erreur des mondialistes primaires est de raisonner comme s’il existait une entité politique appelée monde. Dans trois siècles, peut être, mais certainement pas aujourd’hui. Les gens s’occupent de leur proximité immédiate, de leurs biens collectifs à eux. Et les relations internationales sont là pour assurer la compatibilité entre les différents biens publics de tous les pays. La mondialisation bute sur cette réalité car cette réalité, naturellement, bride et ralentit son déploiement. Les partisans de la mondialisation veulent croire, à dessein, qu’il existe des biens publics mondiaux. Mais la crise actuelle, comme toutes les crises, jette à bas les idées fausses. Les peuples malheureux, plongés dans la crise, redécouvrent leur histoire. Le mythe de la « mondialisation heureuse » nous a conduit à nier l’Histoire mais, quand la crise frappe, tout d’un coup, on redécouvre son histoire, ses racines, ses particularismes, ses frontières. On redécouvre ses biens publics et on redécouvre leur garant, l’Etat. A condition, naturellement, que l’Etat honore cette confiance.

Oui à l’Etat fort garant des biens publics

Malheureusement, si le capitalisme a dérivé, les Etats ne sont pas non plus exempts de reproches. Pendant toute l’ère reagano thatchérienne, les états n’ont pas résisté au déferlement. Ils ont suivi le mouvement imprimé par cette idéologie. Même en France, jusqu’à l’éclatement de la crise de 2008, le discours libéral progressait nettement. La rhétorique de Nicolas Sarkozy pendant la campagne de 2007 en a offert une illustration saisissante. Maintenant que la crise a frappé, veut-on, faut-il un Retour des Etats ? Oui, mais à condition que ces Etats admettent qu’ils sont coresponsables du désastre, que ce soit par action ou par omission. Et qu’ils doivent évoluer. Les Etats faibles sont dangereux. On a besoin d’un Etat fort, qui met sa force au service de la gestion des biens publics. Cette force se traduit en particulier par la capacité de réformer. C’est nécessaire, car les relations harmonieuses entre Etats ne peuvent exister sous une forme satisfaisante sans ces réformes. Quand les Etats gèrent les biens publics selon des modalités inadaptées et quand les modes de collaboration entre eux sont pervertis, ils sont incapables d’amortir les crises. Le défi revient donc à corriger un double décalage de gouvernance : l’adaptation en interne et l’ajustement externe.

Action, réaction. Dans le cas du Royaume Uni, reconnaissons, pour être juste, que le thatchérisme était une réaction nécessaire et salutaire contre une tradition travailliste qui avait conduit à un socialisme tentaculaire et paralysant. Le début de la période Reagan correspond, pour sa part, à l’offensive intellectuelle sur le thème du déclin américain et de la montée de l’Asie, c’est-à-dire à l’époque, du Japon. C’était la grande époque d’un auteur comme Paul Kennedy qui dénonçait le repli et la sclérose de l’Amérique. La réaction reagano thatchérienne était nécessaire mais on a ensuite été trop loin, jusqu’à la crise de l’été 2008. A chaque mouvement du balancier, la tendance va vers son extrême. Aujourd’hui, le risque est que certains Etats soient tentés de répondre à la crise par un excès de réglementation. Un exemple saisissant, c’est l’hyper keynésianisme que prônaient soudain en 2009 les Anglo-Saxons. Les Européens continentaux sont un peu plus prudents. Tout est affaire de dosage. Attention aux remèdes keynésiens. Ils sont dans l’immédiat nécessaires mais gare aux gaspillages, gare aux constructions bureaucratiques, aux « usines à gaz » et à l’endettement. Attention, surtout, au retour de l’inflation. Le plus important, c’est de ne pas en faire trop, de ne pas accumuler des surcapacités et des bombes a retardement. Méfions nous d’un retour de l’Etat si c’est un mauvais Etat.

Ne prenons plus la caricature pour un modèle

Impossible, enfin, de juger cette crise sans évoquer la finance mathématique. En la matière, nous avons assisté à une sorte d’inversion épistémologique, à un fascinant – si j’ose dire – retournement des valeurs. En économie, rappelons-le, les modèles sont faits pour forcer certains traits de la réalité, à la manière, en quelque sorte, d’une caricature. Le modèle est une maquette cérébrale de la réalité, qu’on utilise, par aller retour déductif, pour mieux comprendre cette réalité, en utilisant la capacité du cerveau humain d’imiter et de raisonner logiquement. Les modèles servent essentiellement à faire des prévisions. Mais un modèle, nul ne devrait jamais l’oublier, n’est pas la réalité. C’est la une maquette de certains aspects de cette réalité. Par des va et vient entre le maquette et la réalité, la science économique progresse en testant la validité du modèle. Pour prendre un exemple familier, le modèle keynésien néglige totalement le concept d’endettement. Ce n’est qu’un modèle, pas la réalité.

Le problème, c’est que la finance a fini par prendre le modèle pour la réalité. Que dit la fameuse formule de Black-Scholes ? Elle fournit un modèle mathématique de la valeur d’une option, dans lequel le prix de l’action obéit à un processus stochastique. Elle conduit à l’idée que, grâce aux ordinateurs, on peut fabriquer des options de plus en plus compliquées. L’option donne le droit d’acheter tel ou tel produit à un prix fixé à l’avance selon des conditions de plus en plus élaborées et de plus en plus indirectes. La formule de Black-Scholes se pose donc la question de la valeur de ces options, moyennant certaines hypothèses mathématiques sur l’évolution des titres sous jacents à ces options. La finance a dérapé quand on a pris ces formules, non plus comme une approche de la valeur, mais comme la définition même de la valeur réelle des actifs. On a calculé cette valeur en oubliant les hypothèses complexes attachées. Et à part quelques mathématiciens, qui peut comprendre ces hypothèses et ces formules ? Seules les personnes maîtrisant les secrets de fabrication des options savent ce qui est dedans. Les autres, l’immense majorité, achètent et vendent des produits dont ils ignorent le contenu. Selon des prix dont ils ne comprennent pas sur quelles bases ils ont été fixés.
Le dérapage que nous payons aujourd’hui est à fois systématique (abus par tous les acteurs) et systémique car la crise frappe le monde entier, pas seulement les financiers fauteurs de crise. Etait-ce évitable ? Je n’en suis pas sûr. Un phénomène sociologique classique veut qu’il ne serve à rien d’avoir raison trop tôt, face à tous. Même les grands financiers conscients du risque systémique qui planait sur la finance mondiale ont joué le jeu malgré tout, car l’ensemble des acteurs pertinents jouait ce jeu. Avoir raison et agir comme si le système allait exploser demain, c’est prendre le risque d’exploser soi même tout de suite et tout seul. C’est la triste vérité des crises : les vrais prophètes gardent le silence.

Quant aux historiens, ils doivent attendre avant de répondre aux grandes questions que pose la crise. La crise actuelle est-elle une crise du crédit ordinaire, comme il en éclate une environ tous les dix ans ? Ou est elle unique, une exception historique ? Chaque crise financière, en dépit des racines communes à toutes, possède sa propre spécificité. Il ne s’agit pas d’un phénomène mécanique, automatique. Chaque crise a sa personnalité. Cette fois, la réponse n’est pas si tranchée. D’une part, cette crise est beaucoup plus importante que celles des fins des deux décennies précédentes à cause de la dimension des bulles qui ont explosé en 2008 et à cause de la dimension mondiale de l’événement, sans commune mesure avec les crises précédentes. D’autre part, si on la compare avec celle des années 30, je crois qu’une vraie dépression est exclue.

Vrais droits contre faux droits

Toutefois, derrière les différences, les grands débats soulevés par la crise de 2008-2009 ne sont pas nouveaux. Le thème du dérapage des instruments de crédit est un classique. Jacques Rueff avait déjà écrit sur les « vrais droits » et les « faux droits ». La multiplication du crédit par des agents décentralisés – on en revient toujours là – pose à nouveau la question fondamentale de la création monétaire. Le débat sur les rémunérations est également ancien. Il a commencé aux Etats Unis il y a plusieurs années. C’est le vieux débat de la pensée libérale entre les revenus « gagnés » et les revenus « non gagnés ». Mais le libéralisme, le vrai, appelle ces débats de ses vœux. Le libéralisme authentique, celui auquel je crois, a toujours rejeté le laisser faire. Il a toujours demandé de la régulation. C’est lui qui a inventé la régulation.

Une chose me paraît certaine. La mondialisation actuelle a atteint ses limites. Pour aller plus loin, il faudra élaborer de nouvelles modalités de gouvernance, économique et politique, car les deux sont liées. On en revient alors au problème de la régulation et ce problème mondial se pose aussi, sur une échelle plus réduite, au niveau de cette nouvelle forme d’unité politique qu’est l’Union Européenne. On doit en effet se poser sérieusement la question de l’avenir de la zone euro. Il est devenu concevable qu’un Etat membre de cette zone fasse faillite, c’est à dire se trouve condamné à emprunter à des taux de plus en plus élevés et finalement à cesser d’honorer sa dette. Pour éviter des situations aussi explosives, les Etats membres doivent pratiquer des politiques économiques individuellement raisonnables et apprendre à se coordonner ou tout au moins à s’entendre sur des principes qui inspirent leur action. Tout se tient.

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  • La crise et l’avenir des idées fausseson May 17th, 2010