La crise s'est révélée avec la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. Une mobilisation sans précédent des chefs d'Etats n'a pas empêché la contraction du crédit à l'échelle mondiale, la récession et la faillite d'économies développées considérées à tort comme solides. Aujourd'hui, la quasi-faillite de la Grèce, les problèmes rencontrés par d'autres pays européens et les mesures exceptionnelles mises en place par l'Europe posent la question : n'est-ce pas une crise structurelle signant la faillite d'un modèle ? Hommes de terrain, économistes, philosophes et anthropologues ont analysé pour ParisTech Review la crise, sa nature passagère ou profonde, ses origines et son issue.

Pour Jean-Marc Daniel, professeur d’économie politique à l’ESCP Europe, c’est bien simple, « il n’y a pas de crise ». Plus exactement, « il y a juste un cycle de Juglar », du nom de Clément Juglar, qui élabora à la fin du XIXème siècle la théorie d’un cycle économique à trois phases (expansion, crise et liquidation), répété tous les 8 à 10 ans. Il y a plus d’un siècle, l’économiste attribuait ce phénomène aux dérèglements périodiques du crédit. Une spéculation intense conduit à une période d’euphorie, avec des anticipations excessives, qui finissent par un crash lorsque la réalité les rattrape. La crise de 2008 ne serait donc que la phase désagréable mais passagère d’un phénomène périodique et prévisible ? La réalité est un peu plus complexe.

Premier élément d’importance, un contexte délétère. Selon Jean-Marc Daniel, l’impact de la crise de 2008 a été amplifié par les choix passés de l’administration Bush. Celle-ci « a mené une politique budgétaire dictée par l’illusion de pouvoir échapper à ce cycle, » explique l’économiste. « L’année 2001 aurait dû subir un ralentissement plus sévère et être gérée en stabilisateur automatique ; au lieu de cela, elle a été gérée de manière keynésienne – avec une politique budgétaire contra-cyclique, ndlr. »

Circonstance aggravante, la Banque Fédérale d’Alan Greenspan n’a pas joué son rôle de contre-pouvoir monétaire, laissant filer l’inflation. « Lorsque l’administration Reagan a mené une politique budgétaire contra-cyclique, » rappelle l’économiste, «cela a engendré de l’inflation et semé les germes de crises ultérieures plus graves. La Banque Fédérale (la Fed) alors réagissait dans sa politique monétaire pour contrecarrer ces excès. »

Une crise financière avant tout…

Il y a pourtant de l’inédit dans cette crise. Il réside principalement dans la forme qu’a prise l’inflation dans la phase d’expansion. Au lieu de se manifester en traditionnelle hausse des prix, la bulle a été capturée par la sphère financière globale. « Les Etats rentiers, les investisseurs dans la bulle immobilière et les intermédiaires —c’est-à-dire les banques— ont bénéficié de cette bulle et gagné du pouvoir d’achat. Le grand perdant en pouvoir d’achat fut le chômeur occidental,» résume Jean-Marc Daniel.

Certains de ses homologues mettent encore davantage en avant le rôle joué par l’industrie de la finance. Pour Pierre-Noël Giraud, professeur d’économie et chercheur au Centre d’Economie Industrielle de Mines ParisTech, la crise a ainsi deux causes principales : la politique monétaire d’argent facile et la vague d’innovations financières, dont les effets pervers (soutien abusif de la consommation par la dette, asymétrie d’information au sein même de la sphère financière… ) ont été depuis largement analysés. Selon le chercheur, « nous assistons avant tout à une crise de la finance de marché ».

…Alimenté par un manque de lucidité historique, au sens propre et figuré

Une crise financière donc, qui guetterait depuis longtemps un système à bout de souffle. « Le système financier international ne fonctionne plus depuis 1989 », diagnostique Moncef Cheikh-Rouhou, professeur d’économie de l’entreprise et de finance internationale à HEC Paris. L’économiste rappelle que « Bretton-Woods est mort en même temps que le communisme. »

Depuis cette époque, les Etats-Unis n’ont plus tenu à équilibrer leur balance courante, exportant peu et s’endettant trop. Dès lors s’est produite une accumulation du financement international de la dette et du recours à des financements extérieurs, tels les titrisations hypothécaires.

Pour beaucoup, le comportement des Etats et des organisations dans ce contexte relève d’un réel manque de lucidité en regard des leçons du passé. « Je suis ébahi par l’inculture historique des acteurs de la place, déplore ainsi Jean-Luc Gréau, économiste français et auteur de La trahison des économistes. « La crise des années 1930 fut une crise de la demande. Les secteurs de la construction et de l’automobile, avant la mise en place de mesures protectionnistes [au début des années 1930], ont chuté respectivement de 75 % et de 80 % en 3 ans », rappelle M. Gréau.

Cette fois-ci, l’économiste anticipe une chute de la consommation des ménages, une chute des investissements des entreprises, une contraction du commerce international, une chutes des crédits à l’exportation, des suppressions d’emplois massives, et une politique de crédit très prudente des banques…

« De plus, la chute des recettes fiscales directes et indirectes, combinée avec les injections de liquidités dans les systèmes bancaires, va provoquer une dégradation des comptes publics et faire émerger la question de la solvabilité des Etats les plus endettés », ajoute Jean-Luc Gréau. Un scenario catastrophe incarné par des pays comme l’Islande, ou plus récemment, la Grèce.

« La dette du G7 a cru de moitié entre 2007 et 2010, de 55 % à 85 % du produit intérieur brut. A 60 %, une dette est gérable ; à 90%, beaucoup moins,» rappelle l’économiste. « A partir de 80 %, c’est la spirale. Le service de la dette obère la croissance et c’est intenable », abonde son homologue Moncef Cheikh-Rouhou. Les pays occidentaux ont devant eux un long chemin pour concilier reprise de la croissance et équilibre des comptes publics…

La fin d’un système ?

Pour certains, au-delà d’un phénomène cyclique survenu avec plus ou moins de force, le bouleversement des économies actuelles marque bel et bien la fin d’une idéologie. « Nous assistons à la fin du système capitaliste, qui est fondamentalement insoutenable,» affirme ainsi Paul Jorion, anthropologue et sociologue, spécialisé dans les sciences cognitives et l’économie. « D’une part, le comportement colonisateur de l’espèce humaine, exacerbé par le mode d’exploitation de ressources à la base du capitalisme, atteint aujourd’hui les limites matérielles de la Terre. D’autre part, le capitalisme est fondé sur un rapport tripartite au sein duquel investisseurs, dirigeants et producteurs se partagent les richesses issues de la firme. En 2007, comme en 1929, la part de la rente concédée aux investisseurs dans les coûts de production des biens et services a atteint un sommet. »

La gourmandise des détenteurs de titres à pure logique financière a poussé le système capitaliste qui a fait leur fortune au bord du gouffre. Il faut donc, selon Paul Jorion, limiter drastiquement leur rôle dans le développement économique. Autrement dit, réduire l’activité financière.

Jean-Pierre Dupuy, ingénieur et philosophe, co-directeur du Centre de Recherche en Epistémologie Appliquée de l’Ecole Polytechnique, membre de ParisTech, apporte un éclairage complémentaire. Dans son ouvrage Libéralisme et justice sociale: Le sacrifice et l’envie, M. Dupuy décortique la pensée libérale et révèle l’incapacité des théories libérales à penser la justice sociale sans s’abîmer dans des contradictions. Les économistes préconiseraient des remèdes d’organisation des marchés dont ils ne relèvent pas le paradoxe, niant ainsi ce que M. Dupuy résume par « le marché contient la panique ».

Henry Paulson lui-même a relevé un paradoxe similaire dans On the Brink: Inside the Race to Stop the Collapse of the Global Financial System. « Pour protéger le capitalisme libéral, je suis devenu le secrétaire du Trésor qui sera éternellement associé avec une politique interventionniste et un sauvetage des banques » constate-t-il en conclusion de son récit autobiographique de la crise.

Les étapes pour en sortir…

Tout le monde s’accorde à dire que les dirigeants des pays développés n’ont pas su prévenir la crise. La gouvernance, ou plutôt l’absence de gouvernance de l’industrie financière, est unanimement reconnue comme responsable de la crise. La conclusion est donc simple, en apparence : « pour repartir du bon pied, il faut d’une part, réguler le système financier global, et, d’autre part, mettre en place une autorité de gouvernance de la globalisation qui coordonne les politiques économiques et monétaires», propose le professeur Pierre-Noël Giraud.

« La notion de super FMI ou d’Organisation Mondiale de la Finance, qui régulerait les services financiers et rééquilibrerais les excès de la globalisation, est séduisante », concède le professeur Moncef Cheikh-Rouhou. « Une telle structure pourrait émerger d’un nouvel accord de Bretton-Woods, organisé par le G20, idéalement avant 2013. Cet accord reconnaîtrait au Brésil, à la Chine, à l’Inde et aux pays du Golfe leurs places légitimes aux côtés des pays développés. »

Ces deux étapes requièrent cependant une coopération internationale loin d’être évidente. « Si le G7, le G8 ou le G2 avaient pu régler le problème, ils l’auraient fait, » observe l’économiste. « La France a proposé en 2007 le G20 comme périmètre pour le traiter, sans plus de succès pour l’instant. »

Les négociations globales, comme l’ont montré les délibérations récentes sur le climat, sont très lentes, et les arbitrages délicats. Si les pays développés (Etats-Unis, Japon, Royaume Uni) restreignent les règles sur leurs places de marché, ils courent le risque que Singapour devienne la première place financière du monde… Ils ne peuvent assumer de telles conséquences: seule une décision globale est donc envisageable.

…Et la répartition des rôles

Face à cette situation difficile, la solution passe selon Pierre-Noël Giraud par un rééquilibrage durable de la globalisation. « Les pays riches les plus industrialisés doivent échapper au modèle actuel en se concentrant sur les hautes technologies et le luxe, d’une part, et cantonner le reste de la population active dans des activités à l’abri de la compétition internationale, » affirme le professeur. « La Chine et l’Inde, dont les niveaux de consommation des ménages sont insuffisants, doivent émuler le Japon et l’Europe des Trente Glorieuses —ou le Brésil d’aujourd’hui— et entamer une croissance fordiste. Les pays les plus pauvres, notamment en Afrique, doivent poursuivre ou amorcer leur industrialisation. »

D’autres préfèrent prôner une plus grande valorisation du travail, en rompant au passage le dogme du libre-échange pour protéger le tissu industriel des pays développés. Ceux-là considèrent que la concurrence avec les pays émergents est inéquitable, et en désaccord avec les aspirations nouvelles du développement durable. Réforme du système d’un côté, changement de cap idéologique de l’autre… Une chose est sûre : l’heure est à l’action.

References

Academic
  • Gromb, Denis & Dimitri Vayanos. 2010. A Model of Financial Market Liquidity Based on Intermediary Capital. Journal of the European Economic Association, Papers and Proceedings. (forthcoming)
  • Korotayev, Andrey V., & Sergey V. Tsirel. 2010. A Spectral Analysis of World GDP Dynamics: Kondratieff Waves, Kuznets Swings, Juglar and Kitchin Cycles in Global Economic Development, and the 2008–2009 Economic Crisis. Structure and Dynamics. 4 (1):3-57.
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