La prise des pêcheurs japonais alourdie par des méduses ayant la taille de petits réfrigérateurs. Des tonnes d'algues vertes rejetées sur la côte bretonne, émettant suffisamment de sulfure d'hydrogène pour tuer un cheval et faire perdre connaissance à son cavalier. Plusieurs scientifiques pensent que ces phénomènes sont en fait des signes précurseurs de la manière dont le réchauffement climatique modifie l'écologie des océans.

Comme dans le cas du réchauffement atmosphérique, scientifiques et décideurs se battent contre les implications de cet autre problème lié au réchauffement climatique, peut-être le plus grave. Au nombre des questions qu’ils se posent : quelle sera l’amplitude des changements qui vont affecter les océans, comment faire face aux conséquences de ces changements et comment les gouvernements pourraient-ils travailler ensemble à cet égard ?

La conséquence dont on parle le plus est que l’accumulation de gaz à effet de serre semble faire fondre les calottes glaciaires des pôles, ce qui pourrait provoquer une élévation du niveau de la mer.

Certains scientifiques estiment que le niveau de la mer pourrait augmenter de 19 à 58 centimètres au cours du siècle, en raison, affirment-ils, de la fonte des calottes glaciaires et de l’accroissement du volume des mers qui en résulte à mesure que les eaux se réchauffent ; mais l’impact pourrait être plus significatif que cela à cause de l’inclinaison des fonds marins au niveau des zones côtières « Vous pouvez convertir cela par 20 ou 30 en termes d’impact », affirme D. James Baker, ancien sous-secrétaire au Commerce et administrateur de la National Oceanic and Atmospheric Administration sous l’administration Clinton qui est l’actuel directeur du Programme Mondial de Mesure du Carbone de la Fondation Clinton. Ses remarques ont été faites lors d’une communication à l’Université Cornell en 2009.

Une augmentation des tempêtes côtières pourrait entraîner plus d’inondations côtières, inondations qui représentent déjà de loin la principale cause de dégâts causés par les intempéries. Entre 1970 et 2004, les inondations constituaient 90% des coûts économiques liés aux conditions météorologiques extrêmes dans le monde selon un article récent publié par Howard Kunreuther et Erwann Michel-Kerjan, professeurs de gestion des risques à la Wharton School.

Même de légères modifications au niveau des conditions météorologiques pourraient conduire, selon certains, à des catastrophes aux conséquences désastreuses du type de Katrina, plus particulièrement dans les zones côtières sujettes aux ouragans. Aux États-Unis, une augmentation de 6% de la vitesse moyenne du vent pourrait en réalité faire doubler les estimations moyennes des pertes annuelles provenant des dégâts causés par les ouragans en les faisant passer de 5,5 milliards de $ à 9,5 milliards de $ et pour ce qui est des ouragans très violents de 85 milliards à 150 milliards de $, ont-ils écrit, citant les estimations de l’Association des Assureurs britanniques.

Des changements sous-marins sont également attendus. Par le passé, l’océan a servi d’éponge géante pour les émissions de dioxyde de carbone mondiales. Les scientifiques estiment que 20 à 35% des émissions d’origine humaine finissent dans l’océan. Mais des recherches récentes effectuées par Samar Khatiwala, un océanographe de la Columbia University publiées dans Nature en novembre 2009, estiment qu’il y a tellement de dioxyde de carbone produit à l’heure actuelle que le pourcentage des émissions totales de dioxyde de carbone que l’océan peut absorber a diminué. « Si les émissions augmentent trop rapidement, alors l’océan ne sera plus en mesure de suivre le rythme » a déclaré Khatiwala. Il avance comme théorie que des changements au niveau de la chimie de l’océan ont également contribué à une diminution de la capacité d’absorption du dioxyde de carbone, réduisant ainsi la capacité de l’océan jusqu’à hauteur de 10% depuis 2000.

Dans le même temps, les scientifiques pensent que la diminution des niveaux de pH de l’eau pourrait avoir un impact catastrophique sur les crustacés et les coraux, inhibant leur capacité à former des coquillages. D’un point de vue économique, cela pourrait conduire à une catastrophe de grande ampleur pour les pêcheurs de crustacés ; cela pourrait aussi entraîner un blanchissement des coraux qui sont à la base des écosystèmes marins les plus riches.

L’eau contient de moins en moins d’oxygène au fur et à mesure qu’elle se réchauffe. Cela pousse plusieurs espèces à migrer vers le nord, vers des eaux plus tempérées où elles peuvent respirer plus facilement. Certains scientifiques pensent que l’arrivée de méduses de 200 kilos dans les eaux nippones, de calmars de 25 kilos au large des côtes californiennes et la prolifération d’algues en Bretagne pourrait être liée à un changement au niveau de l’équilibre des espèces provoqué par un léger réchauffement des océans.

Accentuées peut-être par le réchauffement climatique mondial doublé de la surpêche des poissons prédateurs, ces invasions ont déjà des impacts économiques négatifs. Tandis que l’industrie de la pêche sportive en Californie connaît d’après certaines informations un boom au niveau de la pêche du géant et fougueux calmar de Humboldt, les pêcheurs japonais ont du fil à retordre avec leur envahisseur. Dans certains endroits, ils perdent près de 30% de leur prise à cause de la méduse géante dont la présence peut détruire la totalité du reste d’une prise – dans un cas au moins, elle aurait provoqué le chavirement d’un bateau de pêche.

En fin de compte, certains affirment que nous pouvons nous attendre à plus de changements provoqués par le réchauffement climatique. Un modèle informatique créé par William Cheung, professeur à l’Université d’East Anglia a étudié l’impact du réchauffement climatique sur 1000 espèces de poissons. Son modèle prévoit que plusieurs espèces parcourront plus de 40 km par décennie en allant vers les pôles Nord ou Sud à la recherche d’eaux plus tempérées, plus riches en oxygène. Ceci aura tendance à diminuer le nombre de poissons sous les tropiques, a-t-il prédit, et pourrait faire diminuer de 50% la population de certaines espèces et dans certains cas même les conduire à l’extinction.

Les poissons d’aquaculture ne seraient pas non plus épargnés par ces changements. « Beaucoup de poissons d’aquaculture sont en fait élevés dans des filets ouverts en pleine mer » a-t-il déclaré, ce qui implique que les poissons d’aquaculture connaissent exactement les mêmes conditions environnementales marines que les poissons sauvages.

Dans la première version du modèle, le modèle de Cheung indiquait que les mers du nord pourraient en profiter à mesure que les conditions qui se détériorent au niveau du sud chassent les poissons. À présent, Cheung n’en est plus aussi sûr. Son nouveau modèle qui prévoit d’autres changements tels que l’acidification, indique que le nord pourrait ne pas en tirer profit.

L’acidification, par exemple, qui rend difficile la croissance des crustacés et des coraux, peut aussi contribuer à diminuer la taille moyenne des poissons, étant donné qu’une bonne partie de leur énergie est consacrée à garder les propriétés de leur peau équilibrées avec celles de l’eau, a-t-il affirmé.

Naturellement, quelques espèces ont des chances de s’en sortir au cours de la nouvelle répartition générale. Des gagnants possibles que Cheung pointe du doigt sont les parasites des poissons qui pourraient pulluler à mesure que l’environnement leur deviendra plus favorable.

Mais à quelque chose malheur est bon et il y en aura bien d’autres qui ressortiront gagnants de ce réchauffement marin annoncé, outre la méduse géante.

Les chargeurs devraient tirer profit de la plus grande navigabilité des eaux du nord, si la calotte glaciaire fond durablement. Les passages du nord-est et du nord-ouest tant rêvés par les explorateurs il y a quatre cents ans de cela sont à présent devenus une réalité, du moins pour quelques semaines en été, et offrent un raccourci maritime de milliers de kilomètres.

Le groupe Beluga, une compagnie allemande de transport maritime a déjà organisé la première croisière commerciale sur le Passage nord-est à l’été 2009, réduisant ainsi le voyage habituel de 17 700 km de la Corée à l’Europe à 6 440 km. La société a déjà réservé un cargo pour sa nouvelle croisière de l’été prochain. Comble de l’ironie, les dirigeants de Beluga se sont aperçus que le passage rendu possible par la fonte de la calotte glaciaire est bien plus respectueux de l’environnement que le passage classique par le canal de Suez, car il consomme moins de carburant.

D’autres secteurs d’activité ont également reçu un coup de pouce. Une entreprise de câblodistribution a trouvé le moyen de tirer profit de la fonte des glaces en reliant l’Amérique du Nord et le Japon directement par le biais d’une ligne installée au niveau du Passage du Nord-Ouest, réduisant ainsi les temps de transmission entre l’Amérique du Nord et le Japon.

Les spéculateurs immobiliers ont également déjà gagné des sommes importantes grâce à la spéculation sur les calottes glaciaires. Ils ont acquis des terrains à Hudson Bay et dans les autres régions situées sur la Côte-Nord du Canada ; la toundra qui coûtait auparavant quelques centimes par hectare se vendrait maintenant à des dizaines de dollars en raison des chargeurs qui veulent y implanter des ports de transit le long de la route dans le Grand Nord, selon Baker. Le pétrole, le gaz et les autres ressources autrefois retenues prisonnières sous la glace pourront également maintenant être plus facilement extraites.

Bien entendu, les décideurs publics et privés cherchent à compenser les risques du changement climatique.

Kunreuther et Michek-Jerjan affirment que l’une des plus importantes mesures à prendre est d’inciter les propriétaires fonciers à s’assurer de plus en plus contre les inondations et à investir davantage dans des mesures de lutte contre les effets des inondations, telles que la surélévation de leurs maisons.

Cependant, les amener effectivement à faire un tel investissement relève d’une gageure, ont fait remarquer les auteurs. Des enquêtes ont montré que les gens ont tendance à ne pas investir dans une forme de préparation à l’urgence, même s’ils vivent dans une zone à haut risque – et même s’ils viennent d’assister à une catastrophe. Par exemple, seulement 10 mois après le passage de l’ouragan Katrina, 83% des personnes interrogées sur les côtes atlantiques et du golfe du Mexique n’avaient pas renforcé leurs maisons, et 68% n’avaient pas acheté de kit de survie pour ouragan.

Habituellement, écrivent Kunreuther et Michel-Kerjan, les gens ignorent le risque ou font les calculs économiques selon lesquels la probabilité de périr dans une catastrophe naturelle dans un futur proche est faible. Même si une tempête était prévue dans 35-50 ans, les propriétaires de maisons pourraient conclure que la probabilité pour que cela ait lieu au cours des trois prochaines années est faible et s’ils prévoient de déménager d’ici les trois prochaines années, ils pourraient trouver difficile de justifier le fait de s’assurer. Bien que les personnes habitant aux Etats-Unis dans les plaines inondables aient théoriquement l’obligation de souscrire une police d’assurance auprès du « programme national d’assurance contre les inondations » du gouvernement, dans la pratique beaucoup ne le font pas, ont écrit les auteurs.

Pour rectifier cette erreur de jugement, les deux auteurs proposent que la manière dont se fait la souscription à l’assurance contre l’inondation soit modifiée. Ils suggèrent que l’assurance ne soit pas souscrite en tant que police annuelle, mais sur le long terme. Si on ajoute ce dernier point au prolongement des prêts pour l’amélioration de l’habitat par les mesures de réduction des risques (afin de faire correspondre les économies des primes d’assurance aux coûts des investissements d’atténuation) cela encouragera les propriétaires à se projeter davantage dans le long terme.

Malheureusement, cette incapacité à réfléchir collectivement et à penser au long terme quand il s’agit de l’océan est une règle et non une exception. « Au cours seulement des cinquante à cent dernières années, soit la durée d’une vie humaine, on a presque épuisé les richesses des océans, même si l’on peut faire remonter les conséquences de la surexploitation encore plus loin », écrit Callum Roberts dans son livre paru en 2007, intitulé An Unnatural History of the Sea.

Roberts, professeur d’environnement à l’Université de York, note que la surpêche est pratiquée en Europe, depuis mille ans au moins. Roberts a découvert que la solution traditionnelle à la surpêche n’était pas de moins pêcher, mais de faire de l’aquaculture ou de trouver de nouveaux fonds poissonneux. Au cours du XIIIème siècle, écrit-il, les bassins de poissons couvraient une superficie de 30 000 hectares au centre de la France et l’on pouvait trouver un nombre important de tels bassins dans le reste de l’Europe également. Plus tard, au cours du XVème siècle, il affirme que quelques-unes des premières expéditions du Nouveau Monde étaient destinées pour partie à la recherche de fonds poissonneux.

Actuellement, les experts disent que l’on n’a pas entrepris de recherche de zones plus poissonneuses. Comme c’est le cas avec le réchauffement atmosphérique, le réchauffement marin est un problème collectif, à multiples facettes et qui requiert également une solution collective et à multiples facettes – exactement le genre de solution que l’humanité a toujours eu du mal à forger.

« Nous savons que tous les problèmes rencontrés en traitant de l’environnement ne sont pas pour autant des problèmes entre l’homme et l’environnement, mais des problèmes entre les êtres humains » a déclaré l’expert en gouvernance maritime internationale Yves Henocque, Responsable Science, Nature et Société à l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer (IFREMER) à Issy-les-Moulineaux.

Plusieurs pays disposent de stratégies maritimes, mais il y a des limites à ce qu’une nation à elle toute seule peut faire. L’Australie par exemple n’a pas été en mesure d’empêcher la détérioration de la Grande Barrière de Corail malgré les efforts consentis, a-t-il affirmé. D’autre part, il est difficile de parvenir à des conventions internationales sur la manière de faire face au changement climatique pour une multitude de raisons.

Au-delà de la complexité technique, il y a également un défi géopolitique. Bien qu’il y ait un organe de coordination pour les océans, l’ONU Océans, l’agence des Nations Unies qui est censée faire respecter le droit de la mer, la capacité des Nations Unies à faire respecter toute loi est limitée par la volonté des nations qui font partie de cet organisme – et rendu compliquée par le fait que les États-Unis ne sont pas signataires du droit de la mer.

Une autre et l’une des plus importantes leçons de Copenhague, affirme Henocque, est que tout accord sur le changement climatique doit être placé dans un contexte géopolitique et de développement. « On ne saurait réduire le problème du changement climatique essentiellement à un problème environnemental. On doit le placer dans une perspective de développement durable et prendre en compte non seulement l’environnement, mais aussi l’aspect social. »

Il n’est pas sûr qu’on puisse parvenir à un tel accord. « Ce qui semble le plus réalisable, a-t-il déclaré, ce sont des accords régionaux ». Cependant, même dans ce cas, des problèmes peuvent survenir lorsque les « utilisateurs » d’un même océan n’ont pas le même niveau économique – un facteur clé dans tout accord sur le changement climatique.

Aussi complexes que de tels accords régionaux puissent se révéler, Henocque pense qu’une telle approche régionale pourrait être la seule manière de mettre fin à la détérioration de l’océan. « Cela prendra du temps, mais je vois cela comme la seule solution pour résoudre à une grande échelle, à long terme et de manière efficace le système socio-économique maritime qui n’inclut pas seulement l’environnement, mais aussi les ‘utilisateurs’ » a-t-il déclaré.

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