Êtes-vous prêts pour la bulle verte?

Photo Robert Bell / Professeur de management et ancien président, Département des sciences économiques, Brooklyn College, City University de New York / April 14th, 2010

Au cours des prochaines années, une immense bulle "verte" de marché verra le jour alimentée par la peur omniprésente du réchauffement climatique, la crainte d'un monde sans pétrole, et les politiques publiques américaines. Les sociétés qui n'auront pas investi suffisamment dans l'"économie verte" feront face à des difficultés sans cesse croissantes à mesure que les ressources, y compris les capitaux, commenceront à leur échapper et à aller vers les entreprises vertes. C'est pourquoi les dirigeants doivent parvenir à des réductions importantes d'émissions de carbone afin de se préparer à ce changement qui va s'opérer dans le monde des affaires.

En 2006, lorsque j’ai publié pour la première fois mon livre La Bulle verte, j’étais convaincu que l’économie globale se dirigeait vers une bulle financière massive alimentée par une course vers l’investissement dans les ressources renouvelables. Après la crise financière déclenchée par des échecs catastrophiques au niveau des marchés hypothécaires et du crédit, je le suis encore davantage. Malheureusement, certains cadres dirigeants continuent de penser que les bulles de marché sont des aberrations économiques qui ne peuvent être vraiment prévues ou gérées qu’après leur apparition. Je m’inscris en faux contre cette thèse. Examinons les deux plus grandes bulles qui ont eu pour conséquence l’effondrement de l’industrie de l’Internet/des télécoms et des marchés de l’immobilier/du crédit. Ces deux bulles étaient en fait une conséquence de la politique nationale aux États-Unis. Et la prochaine bulle sera « verte » pour la même raison. Elle sera considérablement plus importante que les deux précédentes en raison de la peur omniprésente d’un réchauffement climatique et de la crainte de la raréfaction du pétrole, ce qui dopera les investissements en énergies renouvelables. Les dirigeants qui ignorent les bulles en les considérant comme des anomalies qui ne peuvent pas être prévues rendent leurs sociétés vulnérables. Au lieu de fermer les yeux, ils doivent préparer leurs sociétés dès maintenant pour l’avènement de la bulle verte.

Comment définir les bulles?
Par le passé, nombre d’experts affirmaient que les bulles de marché n’existaient tout simplement pas. Selon leur point de vue, que l’on pourrait qualifier d’intégriste de marché, fondé sur le paradigme d’hypothèse d’efficacité du marché, les marchés reflètent l’ensemble des informations disponibles pour l’ensemble des acteurs et l’information se répand plus ou moins instantanément. Par conséquent, les prix sont toujours corrects. Dès lors, si les prix représentent toujours une valeur intrinsèque, où se trouve donc la bulle ? Malgré tout, l’effondrement des bulles Internet/des télécoms et immobilière amène certainement à reconsidérer cette école de pensée.

Une théorie alternative qui a obtenu une certaine reconnaissance est celle de la finance comportementale ou psychologique standard. Supposons que des actifs comme les actions, les biens immobiliers ou une matière première comme le pétrole connaissent une hausse soudaine de leur valeur. Cette montée en flèche peut résulter d’un certain nombre d’hypothèses – disons, des prévisions exagérées provenant de certains soi-disant experts dans le domaine – mais si beaucoup de personnes adhèrent à ce point de vue, les prix vont bien entendu continuer à grimper. Finalement, d’autres personnes se lancent dans l’achat simplement pour éviter de rater une bonne affaire – un phénomène communément appelé le « momentum trading » (acheter seulement parce que d’autres adhèrent). Chaque personne pense qu’elle pourra s’en sortir au moment venu en vendant à celui que l’on appelle le « greater fool » (plus fou que soi). À mesure que l’enthousiasme gagne, les acheteurs dépassent de loin les vendeurs et les prix s’envolent au-delà de tout ce qu’une analyse rationnelle de la valeur intrinsèque aurait donné. Ensuite, commme chacun veut « sortir » avant les autres, même des événements mineurs, comme des situations de gains inférieurs aux attentes, peuvent déclencher des ventes de panique. Les prix surenchéris tombent parfois de manière significative comme dans le cas d’un krach ou d’autres fois plus lentement comme ce fut le cas lors de la longue dégringolade du NASDAQ au début des années 2000. Selon la théorie de la finance comportementale, les gens s’accrochent le plus souvent à leur investissement plus longtemps qu’ils ne doivent le faire parce que perdre occasionne un choc psychologique supérieurs à celui de gagner. Donc avec les baisses de départ et à venir, les investisseurs sont souvent moins enclins à vendre, et ensuite ils commencent à se sentir piégés.

Un troisième point de vue, que je préfère, s’appuie sur la théorie financière comportementale. Jusque-là, ce point de vue auquel je fais référence comme l’hypothèse de marché gérée, s’applique seulement aux deux dernières bulles Internet/télécoms et immobilière – qui ont toutes deux vu le jour aux États-Unis et ont été stimulées (gonflées) à la fois par la Réserve Fédérale et les politiques présidentielles, provoquant un « momentum trading » massif. Regardons de plus près ce qui s’est passé.

La bulle Internet/télécoms qui a éclaté en 2000 tout comme la bulle immobilière qui l’a suivie a vu le jour sous le mandat de Alan Greenspan, Directeur de la Réserve Fédérale d’août 1987 à janvier 2006. Pendant qu’il était en service, Greenspan a servi sous quatre présidents américains : Ronald Reagan, George H. Bush, Bill Clinton et George W. Bush. Récemment, Greenspan a décrit comment les marchés boursiers faisaient plus que révéler et prévoir la réalité économique sous-jacente ; ils créent littéralement cette réalité. Ainsi, lorsque les marchés boursiers sont à la hausse, ils tirent toute l’économie réelle derrière eux.

Pour comprendre comment cela se passe, examinons les deux conséquences immédiates d’un marché haussier. Premièrement, il permet aux sociétés d’obtenir des prêts plus facilement soit auprès d’une banque soit en émettant des obligations, encourageant ainsi les investissements commerciaux. En fait, nous assistons à ce phénomène depuis mars 2009 avec la montée observée du marché boursier. Au départ, les sociétés qui émettaient de nouveaux titres de créance étaient essentiellement les grandes entreprises américaines, mais à présent même les entreprises européennes moyennes comme Abengoa, entreprise espagnole d’énergies renouvelables, émettent des montants considérables d’obligations à rendement élevé (parfois appelées obligations « poubelle »). Par la suite, l’augmentation de la valeur des actions crée ce que l’on appelle « l’effet de richesse ». Ainsi les gens qui voient augmenter la valeur de leur portefeuille d’actions, dépenseront plus, iront au restaurant, achèteront de nouveaux vêtements, rénoveront leurs maisons etc., ce qui stimulera davantage l’économie.

Poursuivons : supposons qu’un gouvernement veuille activer ce type de croissance parce qu’une économie robuste augmente le bien-être général de la population et maintient le taux de chômage au plus bas, facilitant ainsi la réélection des politiciens du parti au pouvoir. Les gouvernements disposent typiquement d’une variété de mécanismes pour stimuler la croissance. Aux Etats-Unis, un des principaux moyens est la baisse des taux d’intérêt par la Réserve fédérale – ou au moins le souci de ne pas trop les élever même si la situation économique s’améliorait. (Les autres mécanismes comprennent les investissements directs par exemple par un accroissement massif du potentiel militaire et une action des organes de réglementation telle que la pression du gouvernement Bush en faveur d’une « société de propriété » qui encourage le relâchement des restrictions sur les prêts immobiliers hypothécaires).

Naturellement, un marché haussier consolidé par différentes inventions gouvernementales ne reflète pas la réalité économique sous-jacente. En fait, il s’agit typiquement d’une sorte de bulle. Mais si les gouvernants continuent de la gonfler, elle deviendra une bulle plus grande comme celle de l’Internet/télécoms ou de l’immobilier. A cet égard, la Réserve Fédérale Américaine n’a pas vraiment « raté » ces bulles en maintenant les taux d’intérêt bas, elle les a en réalité « gonflées ». « La Fed est en effet devenue “une vraie gonfleuse de bulles” » affirme Stephen Roach l’actuel président de Morgan Stanley en Asie. Mieux, le gouvernement pourrait être un expert dans le fait de doper les marchés, mais serait bien incapable de les faire atterrir en douceur, ce qui est effectivement une gageure à cause des risques de récession ou pire d’une dépression.

Qu’en est-il des marchés boursiers dans le reste du monde? Eh bien, ils suivent tout simplement les Etats-Unis. Si vous en doutez, vous n’avez qu’à jeter un coup d’œil sur les marchés français, allemands ou anglais après l’ouverture américaine à Wall Street. Lorsque les marchés européens commencent à aller dans une direction et que les marchés américains ouvrent en allant dans la direction opposée, les marchés européens changent de direction pour suivre la direction américaine. On le voit, les bulles mondiales récentes n’ont en réalité été que les effets secondaires malheureux de la politique nationale américaine et il en sera de même pour la prochaine.

La bulle verte qui arrive
En raison des politiques fédérales américaines, il y aura sans aucun doute une nouvelle bulle, verte cette fois-ci, gonflée par le basculement d’une économie fondée sur le pétrole vers une économie qui s’appuie davantage sur les sources d’énergie renouvelable. Il suffit de noter que le président américain Barack Obama, après sa première année de mandat, a précisé ses ambitions en vue d’une croissance « durable », lançant un plan de relance pour les énergies vertes de 70 milliards de $.

De mon point de vue, la prochaine bulle verte sera la plus grande de l’histoire pour deux raisons. D’abord, elle sera vraiment de dimension mondiale. Les bulles précédentes dans le marché boursier n’impliquaient que les États-Unis, l’Europe, le Japon, et l’Australie. Celle-ci s’étendra bien au-delà de ces régions pour toucher les pays du groupe BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), une bonne partie du reste de l’Asie dont la Malaisie et les Philippines, le Moyen-Orient et les pays du Maghreb, ainsi que l’Afrique du Sud parce que ces régions sont déjà engagées dans l’industrie des énergies renouvelables. Ensuite, la bulle verte s’appuiera sur un problème économique majeur – la fin des combustibles fossiles pour tout ce qui se meut, qui est chauffé, refroidi ou construit. L’urgence de ce problème ne peut être éludée.

Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’evolution du climate (GIEC), qui a été mis sur pied par les Nations Unies, il ne nous reste peut-être que 20 ans pour éviter le scénario le plus sombre des conséquences du réchauffement climatique. Cette crise sera d’autant plus pressante que chacun commence à ressentir son impact omniprésent, en constatant par exemple, un renchérissement des prix et de plus grandes difficultés dans l’obtention de polices d’assurances pour les « accidents corporels » à cause du nombre croissant de catastrophes d’origine climatique, comme l’ouragan Katrina en Louisiane.

Comme nous avons trop peu de temps pour nous en remettre aux seules avancées technologiques, nous devons nous appuyer sur ce qui fonctionne actuellement. Cela comprend les éoliennes, l’énergie photovoltaïque, l’énergie géothermique, les véhicules hybrides et les économies d’énergie. Comme exemple pertinent d’économie d’énergie, la technologie actuelle du « Bâtiment Passif » peut réduire la consommation d’énergie pour le chauffage et le refroidissement de bâtiments de 90%, le surcoût d’installation étant plus que compensé à terme, par la réduction des dépenses d’énergie. Les technologies qui permettent de traiter une bonne partie du problème énergétique global existe aujourd’hui ; il n’y a pas besoin d’une initiative comme celle du Projet Manhattan, qui a développé la bombe atomique durant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons simplement besoin de grandes politiques industrielles.

Selon le rapport World Energy Outlook publié en 2009 par l’Agence Internationale de l’Énergie, nous devrions dépenser environ 11 000 milliards de $ de plus que ce que nous aurions dû investir normalement dans l’énergie au cours des 20 prochaines années (ou environ 540 milliards de $ annuellement) pour nous sortir des combustibles fossiles. Desertec est un exemple du type de projets à mener : un vaste réseau de centrales solaires à concentration dans le désert du Sahara et des turbines éoliennes offshore sur la côte Atlantique de l’Afrique du Nord. Le coût total de ce projet atteindra 400 milliards de $ sur 30 ans, et la compagnie d’assurances Munich Re y joue un rôle de premier plan.

Si nous essayons de dessiner une perspective d’ensemble, nous aurons besoin de l’équivalent d’un projet comme Desertec chaque année pendant 20 ans pour faire la transition vers l’énergie renouvelable. Cet investissement massif est-il probable ? Est-il même possible? Sans aucun doute, si les gens sont saisis de peur. Rendez-vous simplement compte que le Département Américain de la Défense a fait une demande de budget pour l’exercice 2010 d’environ 664 milliards de $. Il est donc tout à fait possible d’atteindre les chiffres nécessaires pour combattre et stopper le réchauffement climatique. En fait, dans un monde où les économies sont stimulées (gérées) par les gouvernements, ces chiffres montrent de réelles opportunités.

Selon mes prévisions, ces investissements créeront un énorme marché haussier dans les valeurs liées aux énergies renouvelables. Cette exubérance se transformera alors en bulle. Mais comment savoir à quel moment le basculement se fera ? Divers indicateurs sont disponibles, en particulier le rapport cours/bénéfices. Historiquement, les rapports cours/bénéfices se sont situés en moyenne entre 10 et 17, selon la manière dont ils sont calculés. Durant la bulle Internet, les rapports cours/bénéfices de plusieurs sociétés sont montés en flèche bien au-dessus de cette fourchette.

Que faire ?
Les sociétés ne souhaitent pas être prises du mauvais côté de la bulle verte à venir. Si, par exemple, une société n’adpotait pas une véritable politique de développement durable, elle pourrait faire face à des difficultés de plus en plus grandes pour lever des fonds par le biais d’émissions d’obligations, parce que les investissements se dirigeront inévitablement vers des sociétés plus « vertes ». Si un organisme gouvernemental mettait au point « un indice de durabilité » pour servir de guide aux investisseurs, ceci ne ferait qu’accélérer le flux monétaire qui échappe aux entreprises classiques. Déjà, un certain nombre de fonds communs de placement et de fonds côtés en bourse offrent une telle orientation et Standard & Poor’s a mis au point deux indices de carbone, l’un pour les sociétés américaines et l’autre pour les sociétés des marchés émergents.

Les capitaux, mais aussi d’autres ressources pourraient continuer à s’orienter de plus en plus vers les entreprises vertes, laissant du coup les autres sociétés désavantagées. Par exemple, les grandes sociétés disposant de stratégies claires dans le « vert » peuvent devenir des lieux de plus en plus attrayants pour y travailler. À mesure que les employés talentueux commenceront à affluer vers ce type d’entreprises, le mouvement pourrait conduire à un cercle vicieux. Par exemple, plus nombreux seront les employés de l’économie verte, plus le lobbying pro-écologie sera puissant, accélérant du coup le désintérêt envers les combustibles fossiles.

Que doivent faire les dirigeants des entreprises pour se préparer à l’avènement de la bulle verte? La moindre des choses serait qu’ils développent un plan stratégique traitant la question de la réduction des émissions de carbone. Des lois restrictives sur les émissions de carbone ou des taxes carbone pourraient entraîner des pénalités substantielles pour les sociétés qui se feraient surprendre. Pour noircir le tableau, les compagnies d’assurance pourraient commencer à offrir certaines protections financières incroyablement dispendieuses contre les risques liés au carbone. Par conséquent, les dirigeants doivent accomplir des progrès aujourd’hui en vue de parvenir à une réduction importante des émissions de carbone. Tous les nouveaux immeubles industriels et tertiaires, de même que les rénovations doivent être conçus de manière à parvenir à des réductions massive de la consommation énergétique. Le transport des produits sur de longues distances doit exploiter les technologies qui réduisent d’une manière drastique les émissions de carbone. Et ainsi de suite.

En outre, les dirigeants ne doivent pas faire l’erreur de supposer que les innovations financières qui existent actuellement seront disponibles à l’avenir pour les aider à se prémunir contre les risques liés au réchauffement climatique ou à la nécessité de réduire les émissions de CO2. Quant à savoir si de tels risques peuvent être répartis à travers la titrisation, cela reste un problème. En effet, il serait plus prudent de la part des sociétés de ne pas y compter, car en réalité, l’industrie financière doit encore se remettre complètement du fiasco des titres garantis par des créances ou des dérivés de crédit.

Naturellement, je m’attends à ce que beaucoup de sociétés soient sceptiques au sujet de l’émergence d’une bulle verte au cours des prochaines années : même après que cette bulle ait commencé à prendre forme, elles pourraient même persister dans une certaine dénégation. Mais ces entreprises connaîtront un réveil difficile lorsqu’elles se rendront compte que le monde a changé autour d’elles. Le romancier William Gibson a prononcé cette phrase célèbre : « le futur est déjà arrivé. Il n’est juste pas encore « réparti » de manière égale ». De mon point de vue, l’avenir est très clair, et il comprendra sans aucun doute une bulle verte, plus vaste que tout ce que nous avions connu jusque-là. Les sociétés qui se seront préparées auront de fortes chances de prospérer, tandis que les incrédules devront lutter pour leur survie.

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